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21 - Open & Close - Mr Eazi, Diplo
21
Open & Close - Mr Eazi, Diplo
- MAYA -
J’allais changer d’avis. Voir Aidan préparer son sac, me lancer des regards en coin comme si j’allais disparaître, ressentir sa tristesse me grignotait le cœur. La présence de cette valise m’agaçait sérieusement. Avec mon entêtement, j’allais me priver de sa présence. Même si ma famille n’est pas un modèle, que nous n’avons jamais célébré les fêtes de fin d’année, je sais bien que toutes ne sont pas comme ça. Au fond de moi, j’avais envie de découvrir cette part de la vie d’Aidan. Je sais qu’il y tient et je tiens à lui. J’aime passer du temps avec lui, le voir se demander comment j’ai atterri dans ses bras. J’aime quand on danse, quand il ne peut pas se retenir de me toucher, d’avoir envie de moi, de vouloir me montrer ce que signifie sortir avec quelqu’un. J’aime qui je suis à ses côtés. J’écoute mon cœur, qui a souvent envie de le rejoindre dès nos cours terminés. Je réfléchis moins, je m’ouvre plus. Malheureusement, mon téléphone a sonné, le charme s’est rompu et je me suis accrochée à mes préjugés.
Il est parti hier. Mon appartement ne m’a jamais paru si grand et si silencieux. Je n’ai même pas envie de danser. Mon téléphone me nargue. L’expéditeur du message qui m’a empêché de partir attend une réponse, mais je ne sais pas laquelle donner. Je relis le texto, encore étonnée de son contenu. Si je reste ici, je vais ruminer, autant bouger. J’accepte donc la demande de rendez-vous et pars dans la foulée.
Je n’ai pas remis les pieds à la SMB depuis deux ans et demi. Rien n’a changé : les bâtiments sont toujours aussi propres, les marbres immaculés, les espaces verts soignés. Le nombre d’étudiants qui se croisent sur le campus est aussi important que dans mes souvenirs. Je me rappelle avoir adoré évoluer sur ce campus verdoyant, en plein New York, lorsque ma mère me lâchait la grappe.
Je retrouve le chemin de l’administration, située dans l’aile principale, au deuxième étage. Les cours se déroulent dans les salles alentour. La musique me parvient lorsque je monte les marches et, malgré moi, je me replonge dans mes années d’études. J’ai été heureuse ici. Ma mère n’a pas réussi à effacer tout le bonheur que je pouvais ressentir en dansant le classique. Le seul point que j’aurais pu améliorer, ce sont mes relations humaines et sociales. Aujourd’hui, j’ai vraiment l’impression d’être une enfant qui a tout à apprendre de ce côté-là. Je vais forcément commettre des erreurs, et je n’ai pas envie de blesser Aidan. Cette pensée m’obsède de plus en plus.
– Maya, je t’attendais.
Je croise Octavia à la sortie de son bureau. La directrice n’a pas pris une ride. Elle n’a pas non plus perdu son air austère, sévère et sage. Il nous est souvent arrivé de nous croiser au cours de mes études. J’étais l’une des danseuses les plus talentueuses. Elle a peut-être été la seule à désirer que je revienne après mon accident. Mon unique soutien face à son conseil d’administration qui lui a rétorqué qu’il n’y avait plus de place pour moi. Je lui en ai été reconnaissante avant de disparaître.
Elle m’invite expressément à entrer dans la pièce, d’une main élégante ouverte devant elle. C’est une ancienne danseuse, cela se voit dans son port de tête et son chignon serré. Je la précède, attends qu’elle rejoigne son bureau et m’assieds en même temps qu’elle.
– Je n’ai pas compris votre message, embrayé-je après m’être installée. Qu’est-ce qui se passe ?
– Je ne vais pas y aller par quatre chemins : je m’inquiète pour ta sœur.
– Ma sœur ?
– Je sais que tes rapports avec ta famille ne sont pas les plus simples. Mais tu n’es pas sans savoir que Mia a été admise au sein de l’école.
– Je le sais, oui. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi vous vous inquiétez.
La dernière fois qu’on s’est croisées, ma sœur avait l’air certaine de ses choix.
– Parce que je ne veux pas que le même schéma se répète.
Je suis estomaquée.
– Je sais ce que t’a fait endurer ta mère. Je n’ai jamais cherché à comprendre si elle agissait dans ton intérêt ou dans le sien, mais c’était trop. Nous avons eu beau l’en alerter, elle a toujours refusé de l’entendre. Je n’ai pas pour habitude de me mêler des histoires de famille, seulement le scénario se répète et je ne voudrais pas qu’il se termine de la même manière que pour toi. Ta mère s’échine à trouver des auditions pour Mia, en plus de ses cours ici. Mais elle n’est pas aussi douée que toi. Elle ne remporte pas tous les premiers rôles. Elle est appliquée, mais pas aussi habitée que tu l’étais, et ça rend folle ta mère, qui devient de plus en plus exigeante. C’est un cercle vicieux qui est en train d’enfermer ta sœur sous une autorité trop exigeante, trop lourde pour ses jeunes épaules.
Je me suis tendue au fur et à mesure de sa tirade. Quand elle finit, je suis crispée, le corps pesant en avant, les coudes sur les cuisses, les mains serrées l’une contre l’autre.
– Elle… elle ne m’écoutera pas, bafouillé-je, la voix éraillée.
– Mia tient beaucoup de toi. Elle a du caractère, mais je suis sûre que tu peux trouver un moyen de lui parler.
– Par la danse, vous voulez dire ?
– Ce serait un début… J’en ai vu défiler des élèves, ici. Une pression monstre tombe sur leurs épaules, ils s’y sont tous préparés. Mais ce que tu as vécu, ce que vit Mia, c’est au-delà ce qu’on peut exiger d’un enfant. Aussi doué soit-il.
Son regard se porte sur mon décolleté et sur la cicatrice qui s’y affiche. Je ne fais rien pour la cacher.
– Tu étais forte et tu en es arrivée à une extrémité intolérable. Si personne n’aide ta sœur, je crains qu’elle n’ait pas autant de chance que toi…
Je déglutis. Je n’ai jamais été proche de ma sœur – je n’avais pas le temps –, mais c’est ma sœur. Il y a toujours eu en moi une petite voix qui désirait apprendre à la connaître.
– Vous avez essayé de lui parler, vous ?
– Est-ce que tu étais du genre à écouter des étrangers ?
– Je vous respectais.
– Avec un certain dédain.
Je l’admets.
– Où loge-t-elle ?
– Elle a demandé la même chambre que toi.
– Elle vous a…
Je tombe des nues.
– Oui, elle y tenait particulièrement, confirme Octavia d’une voix presque maternelle.
Pourquoi vouloir la même chambre qu’une sœur dont elle se moque ?
– Tu vois… Ce que tu pourras lui dire aura sûrement un impact sur elle.
Octavia cherche quelque chose dans l’un de ses dossiers.
– Elle a un cours d’impro en ce moment, annonce-t-elle.
– Est-ce que ma mère est là ?
– Je ne t’aurais pas demandé de venir à cette heure, si ça avait été le cas.
Elle savait que j’allais venir.
– Si je débarque maintenant, en plein cours, elle saura que c’est vous qui m’avez fait venir. Elle ne me laissera pas l’approcher si elle pense que c’est un piège. Moi je ne l’aurais pas fait.
– Alors il faut trouver quelque chose qui n’éveille pas ses soupçons… Tu pourrais faire semblant d’être l’assistante d’un professeur ici quelque temps. La période de Noël est toujours la plus chargée pour nous.
C’est le moment où les élèves présentent un spectacle de milieu de parcours avant le congé annuel en janvier.
– L’un de nos enseignants est en congé forcé. Le professeur Levallois doit superviser ses classes en plus des siennes et répéter le gala avec ses élèves. Une personne de plus ne sera pas de trop.
Elle semble avoir bien réfléchi à la question.
– Est-ce que tout ça est un plan pour me faire revenir ?
Elle a le culot de hausser les épaules.
– Tu as ta place au sein de cette école. Je l’ai toujours dit. Et je sais que tu ferais un très bon professeur d’expression corporelle.
Je ne dis rien.
– Tu n’as jamais pensé à revenir ? demande-t-elle comme si c’était absurde de penser que non.
– Jamais. Je n’ai plus envie de consacrer tout mon temps à la danse classique.
– Pourtant tu t’y es remise. Sur cette scène. Dans la troupe de Marco Rojes.
– Vous êtes venue ?
– Bien sûr. Tu es une danseuse fabuleuse, Maya. Je trouve dommage que tu t’arrêtes à…
– Je ne m’arrête pas à un seul style, justement. Et j’ai des partenaires qui me poussent toujours à me donner à fond.
Ma réponse lui tire une moue légèrement agacée.
– Oui, j’ai vu qui t’accompagnait.
– Aidan est un grand danseur, quoi que vous ayez pu penser de lui. Vous avez eu tort de le laisser filer.
– Le sujet n’est pas Aidan. Nous avons pris la décision nécessaire à l’époque. Il n’aurait pas trouvé sa place au sein de notre compagnie.
Il l’a trouvée ailleurs.
– Tu es sûre qu’il sait te mettre en valeur ? m’interroge-t-elle.
Sent-elle qu’Aidan est un des piliers qui me donnera toujours envie de rester chez Marco ? Certainement.
– Vous étiez présente au spectacle. Vous pouvez répondre toute seule à cette question, non ?
Je n’ai jamais pris autant mon pied en dansant qu’avec lui et le crew. Octavia abdique enfin.
– Est-ce que tu veux bien assister le professeur Levallois ? Je sais que tu es en vacances en ce moment, mais… je te donne son emploi du temps.
– Comment pouviez-vous savoir que j’étais en vacances ?
– Je me suis renseignée.
Cette femme m’étonnera toujours. Pas étonnant qu’elle ait grimpé les échelons de l’académie.
– Tu peux aller rencontrer le professeur Levallois avant son cours. Je ne pense pas que ta sœur se montre suspicieuse si tu t’investis réellement dans tous ses cours.
J’opine et récupère les papiers qu’elle me tend avant de me relever. Atteindre ma sœur par la danse, cela fait partie de mes aptitudes. Je ne veux pas m’éterniser dans ce bureau, Octavia pourrait croire qu’elle est parvenue à me récupérer.
Arrivée à la porte, sa voix s’adoucit soudain quand elle me lance une dernière supplique :
– Maya… Je ne devrais pas le dire, car cela ne se fait pas de dénigrer un de nos bienfaiteurs, mais sauve ta sœur de cette femme.
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