T'atteindre
PARTIE II - Maya
PARTIE II
Maya
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1
Chandelier - Sia
- 13 ANS -
– On la refait !
Encore…
Je commence à être épuisée. Je viens de danser près de trois heures sans m’arrêter. J’ai écouté les recommandations du réalisateur, les unes après les autres, mais là, je n’en peux plus d’enchaîner les prises.
Je scrute au fond de la pièce. Ma mère est collée à son téléphone, comme toujours. J’ai l’impression d’avoir passé ma vie à la regarder de loin. À la voir s’activer, s’acharner pour me créer des opportunités. Pour nous assurer cette vie si différente de celle des filles de mon âge.
Je ne suis pas bien grande et je n’ai aucune forme. La plupart du temps, je suis en justaucorps, ou le nez dans les bouquins, de 17 heures à 20 heures, après tous mes entraînements. Je n’ai pas d’amies, une petite sœur qui a huit ans de moins que moi, et que je ne vois jamais parce qu’elle est encore à la maison alors que moi, non.
Il paraît que je suis une enfant star, créée de toutes pièces pour la télé et le spectacle. Une gamine qu’on va observer grandir d’année en année à travers ses danses. Je suis partout : en photo dans les magazines, en vidéo sur YouTube, en interview… C’est excitant, mais aussi effrayant.
Même si, de mon point de vue, personne ne me parle comme à une enfant. Je suis plutôt celle à qui l’on commande et qui exécute contre salaire. J’ai 13 ans, mais ce n’est pas l’impression que j’ai au milieu de tous ces adultes qui me traitent de manière similaire à l’une des leurs. Une star parmi celles qui le sont vraiment. Il arrive que ça me monte à la tête. 13 ans et déjà un prodige ! Combien de fois j’ai pu lire ce gros titre ?
Je devrais être habituée à tout ça – je suis une enfant d’Internet, repérée grâce à des vidéos amateur, à 11 ans, puis dans une émission de jeunes talents –, mais chaque nouveau contrat a des répercussions sur ma vie. Ma mère ne s’en rend même pas compte. Elle est bien trop heureuse que je participe à tous ces clips musicaux, et que je sois partout sur les réseaux…
Je ne suis pas la seule à danser aujourd’hui, c’est pour ça que c’est si compliqué. Ils ont pris d’autres aspirants étoiles, comme moi. Malheureusement, tous n’ont pas mon niveau. Voilà pourquoi, après des heures, la mise en scène principale n’est toujours pas aboutie. Je suis entraînée depuis plus d’un an à travailler sur des plateaux télé, et je suis entrée à la SMB, une école à l’exigence stricte. Pas eux.
– On en fait une dernière, ensuite ce sera la pause.
Pour la énième prise, je me place d’abord sur la ligne arrière. Les premières notes de cette chanson d’amour retentissent alors. Rond de jambe, pointes, pas chassés, puis grand jeté. Au fil des mouvements, c’est moi qui passe en première ligne, face caméra, pour devenir le clou du spectacle. Ce qui compte, ce n’est pas le nombre de gens qui me regardent, l’artiste pour qui je danse ou l’argent que je gagnerai, mais la musique. Juste la musique.
Arabesque. Battement. Rythme effréné au refrain. Douce mélodie au couplet. J’exécute la chorégraphie qu’on m’a apprise en l’oubliant. En m’oubliant.
Il n’y a pas un son sur le plateau hormis celui qui vient à m’inspirer.
Je ferme les yeux avant de me rappeler que je ne suis pas seule. Je n’ai pas le droit de me laisser aller, d’improviser ou de me croire ailleurs.
– Coupez ! C’est la bonne.
Ouf ! Je peux enfin poser les pieds à plat sur le sol, je commençais à souffrir le martyre. Ce soir, je vais avoir besoin d’un bain de glace, sinon demain je ne pourrai plus marcher normalement. Je tire une grimace en descendant de la scène. Les autres danseurs s’éloignent en bande, parlant à tort et à travers comme des amis proches. Ils rejoignent le buffet et se jettent sur les bouteilles d’eau. Aucun ne m’invite parmi eux. Et ce n’est pas un problème. Je suis trop focalisée sur mon rêve pour m’en soucier. J’aurais pu avoir des amies danseuses, mais la plupart me traitent de prétentieuse et ne s’intéressent pas à moi. J’imagine que c’est la dure réalité quand on veut être soliste.
Je me dirige donc vers ma mère, progressant comme je peux à cause de mes pieds abîmés. Je sens mon cœur d’adolescente se réveiller en me rapprochant d’elle, comme s’il cherchait son approbation ou son admiration. Mais son attitude est toujours la même, elle fait disparaître mon sourire à la seconde même où je pose mon éternelle question :
– J’ai été bien ?
Du haut de son tailleur impeccable, derrière ses lunettes qui, elle espère, font d’elle quelqu’un de sérieux, le regard de ma mère me survole mais ne me voit pas. Il y a longtemps qu’elle ne prête plus attention à mon visage, seules mes jambes l’intéressent. Pourtant elle aurait dû remarquer que je lui ressemble de plus en plus. J’ai la même cascade de cheveux bouclés et dorés lorsqu’ils sont détachés dans le dos, le même coucher de soleil dans les yeux, la même ligne de sourcil qui nous confère un air trop strict si on ne sourit pas, la même morphologie. Un corps tout en finesse, un port de tête altier, point culminant de notre suffisance. J’ai de la chance de lui ressembler. Elle est si belle. Mais si froide.
– Maman ?
Elle relève le nez de son écran.
– Oui ?
– Est-ce que tu as regardé ?
C’est si important pour moi. Je m’accroche à chaque miette qu’elle pourrait me lancer.
– Ta position au sol n’était pas assurée à la première prise, indique-t-elle d’une voix morne. Tu as failli trébucher après le premier saut.
Je baisse la tête comme une enfant punie. Aussi loin que je me souvienne, elle m’a toujours parlé ainsi. Parfois, j’ai l’impression de n’être qu’une élève pour elle, une jolie petite fille qui peut lui permettre de toucher les étoiles. Une chance que j’aie ce talent, sinon je ne sais pas si elle m’aurait accordé le moindre intérêt.
– Tu vois… je t’ai regardée, finit-elle en replongeant dans son téléphone.
Je jette un coup d’œil vers l’endroit où sont encore réunis tous les autres. Ils sont chacun en train de discuter avec un adulte, sourire aux lèvres. J’aimerais bien sourire comme eux… Je les envie. Non, à ce moment-là, je les déteste. Ils ont ce que je n’aurai jamais. J’essaie de me raisonner, mais c’est dur quand la gorge brûle. Mais moi je serai la meilleure. Je me sermonne en éloignant la tristesse. On me verra partout…
– Bien, nous devons nous rendre au studio de la Dance Academy Ballet. Ils ont besoin d’une soliste pour leur prochain spectacle de fin de trimestre.
– Une audition ? Mais je ne peux plus danser aujourd’hui.
– Qu’est-ce que tu me racontes ?
– Mes pieds me font mal.
– Tu as déjà vu pire, il me semble. Je n’ai pas raison ?
J’ai à peine ouvert la bouche qu’elle me cloue le bec :
– Le débat est clos. C’est une occasion en or. Tu ne dois pas la laisser passer.
Chaque occasion est en or, pour elle.
Pour toi aussi, Maya. N’oublie pas.
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