T'atteindre
7 - WOW - Tiësto
7
WOW - Tiësto
- 16 ANS -
J’avais hâte que ma journée se termine. Je n’ai pas été concentrée cette semaine, comme depuis des mois. Je vois mes heures d’entraînement s’écouler une à une jusqu’au soir tant attendu.
À peine mon cours fini, j’ai sauté hors de la salle, attrapé le sac où je cache des affaires, dans mon casier, et filé.
En me ruant dans les couloirs, je ne croise que des silhouettes féminines vêtues comme je le suis : body, chignon, veste en coton par-dessus le tout. Je sens que mon cœur n’a plus envie de leur ressembler. Comment réagirait ma mère si je lui disais que j’aspire à autre chose ? Que la tenue dans laquelle je suis le plus à l’aise est désormais un tee-shirt ample qui me découvre une épaule, une fois porté, et un pantacourt de jogging, que la danse classique me semble être devenue un monde en noir et blanc, que tout ce dont je rêve maintenant, ce sont les couleurs de tout le reste. Je ne veux plus me cantonner à un style. Je veux de l’éclectisme, de la mixité… de la liberté ?
– Salut Maya !
Je n’ai pas envie de répondre. Après toutes ces années, il y a encore des camarades qui tentent d’attirer mon attention, d’obtenir un quelconque signe de ma part, mais je demeure hermétique. Souvent, je feins de ne pas les voir ; ce soir, comme tous les soirs après 19 heures, je suis juste pressée. Là où d’autres font un break, décompressent en compagnie d’amis, de leur famille, ou en regardant un film, moi je ne pense qu’aux trois heures à venir. Trois heures sans classique. Trois heures de couleurs.
J’ai envie de courir pour arriver plus vite à mon but. J’ai hâte de quitter ces habits qui me collent au corps, de lancer ma playlist, et de ne plus être « Maya Peterson, future étoile du Manhattan Center Ballet ».
J’évite de regarder qui que ce soit, de peur qu’on devine ce qui me trotte dans la tête. Je ne suis pas encore assez détachée du ballet et de ma mère pour me moquer de mon avenir ici. Il m’arrive d’être heureuse dans certains cours, souvent ceux où nous devenons chorégraphes de nos propres créations. J’ai même réussi à inclure certains pas de contemporain lors de l’une d’elles sans que mes professeurs n’y trouvent rien à redire.
La nuit commence à tomber sur le campus. Nous sommes en fin d’automne, j’aurai 17 ans la semaine prochaine. Il y a six ans que je suis entrée ici, six ans aussi que je suis partout sur les réseaux. Où est-ce que je serai dans six ans ?
Je parviens au bâtiment qui m’intéresse dix minutes après avoir quitté le précédent. Je monte directement à l’étage, désert à cette heure. Je viens dans cette salle tous les soirs, quand tout le campus est éteint. Ma routine est bien huilée. Mes professeurs le savent, bon nombre d’étudiants aussi, et ils me laissent tranquille, pensant certainement que je cherche à atteindre la perfection. S’ils connaissaient la vérité, je n’aurais peut-être plus ma place entre ces murs.
Je m’arrête en haut des escaliers et fronce les sourcils : il y a quelqu’un dans ma salle. La porte est ouverte, la lumière allumée, la musique mise à fond, comme j’en ai l’habitude. Un garçon a pris possession des lieux. Dos à l’entrée, il ne me voit pas arriver. Il est trop grand, trop carré, trop musclé pour être danseur classique. Mais que ferait-il là s’il ne l’était pas ? Personne n’a le droit de pénétrer sur le campus à part les professeurs, les élèves et les membres de l’administration.
La curiosité l’emporte sur la frustration quand je comprends qu’il improvise une chorégraphie mêlant de nombreux genres. Je n’ai vu ce style qu’une fois ici, l’année dernière, lors de l’audition d’un garçon qui était venu me surprendre dans cette même salle…
Le danseur se retourne enfin. C’est bien Aidan. Ses cheveux bruns épais ont poussé sous son oreille, mais je le reconnais. La première fois que je l’ai vu bouger, je n’ai pas pu décrocher les yeux de lui avant qu’il s’immobilise. Ce soir, me revoilà spectatrice admirative. Je m’imprègne de chacun de ses mouvements, sentant une palpitation s’éveiller dans ma poitrine.
Je pourrais rester le regarder pendant des heures. J’ai l’habitude de m’entraîner auprès de danseurs aux muscles fins, tout en lui me déstabilise donc. Son corps imposant ne correspond pas à son âge. Il doit atteindre le mètre quatre-vingt-dix, pour un poids similaire. Sans un centimètre de graisse, bien sûr.
Quand la musique s’éteint, il me repère dans le miroir. Il lève un sourcil, comme pour m’inciter à parler. Je ne peux m’empêcher d’attaquer – on ne se refait pas :
– Qu’est-ce que tu fais là ?
Je crois qu’il retient un rire.
– Salut ! lance-t-il avec un grand sourire. Décidément, tu poses toujours la même question !
– Pardon ?
– C’est exactement ce que tu m’as demandé, il y a un an. Tu te souviens ? J’étais à ta place. Moi à la tienne.
Je m’en souviens parfaitement, mais plutôt crever que de le lui dire. J’ai ma fierté.
– Et donc, qu’est-ce que tu fais là ?
– La même chose que toi, je crois.
Il se dirige vers la station de musique à côté de laquelle se trouvent un sac ouvert et une serviette. Il la prend, s’éponge, puis se baisse une nouvelle fois et ramasse une bouteille d’eau. Je le laisse boire en silence, consciente de ne pas réussir à détourner le regard de lui.
– Tu peux entrer, tu sais.
– Si j’entre, est-ce que tu vas partir ?
Il fait semblant de réfléchir.
– Hum… Non.
– C’est ici que je répète. Depuis quatre ans, jugé-je bon de préciser comme s’il allait en tenir compte.
– Moi aussi, à partir de maintenant.
– Cette salle m’est réservée, tu ne peux pas débarquer et t’imposer.
– J’ai eu la clé, comme toi. Je peux donc le faire.
Il faudra que je parle au gardien de cet incident. Il va m’entendre ! J’ai choisi ce bâtiment en découvrant qu’aucun directeur ne s’y rend jamais. C’est l’endroit idéal, je ne vais pas le lâcher.
– Tu comptes venir tous les soirs ?
– C’est ce que tu fais, toi ?
– Oui.
– Impressionnant. Et pour du hip-hop, si je me souviens bien.
Je deviens méfiante. Il n’en parlerait pas autour de lui ?
– Je ne veux pas que ça se sache.
– Je ne dirai rien. Je veux juste me laisser aller à ma guise.
J’hésite toujours, tangue sur le pas de la porte, regarde par-delà mon épaule. Pourrais-je trouver un autre lieu aussi calme qui me débarasserait de sa présence ?
– Viens danser, m’invite-t-il en interrompant mes pensées. La salle est assez grande pour deux.
Il recule et ouvre les bras comme s’il me montrait que nous avons tout l’espace nécessaire.
Un pas après l’autre, la main refermée sur la bretelle de mon sac, je bombe le torse et adopte une attitude que je maîtrise, qui, j’espère, lui ôtera toute envie de relancer la conversation.
– Je vais me changer, l’avertis-je une fois près de lui.
– OK.
Il continue de me faire face.
– Tourne-toi !
– Il y a des miroirs partout.
– Ferme les yeux, dans ce cas.
Je souffle d’exaspération tout en réprimant un sourire. Je ne lui avouerai jamais, mais il m’amuse.
C’est d’ailleurs avec un rire moqueur qu’il pivote sur lui-même et baisse les paupières. Je le surveille du coin de l’œil et retire les bretelles de mon justaucorps. D’habitude, je ne suis pas aussi pudique. Le regard des autres m’est indifférent. Je suis dans les tabloïds depuis trop de temps pour m’inquiéter de ce que pense un garçon.
– C’est bon, le préviens-je une fois changée.
Aidan me jette à peine un coup d’œil avant de retourner vers la station qu’il a arrêtée à mon arrivée.
– Je mets quoi ?
– De l’électro.
Il hausse les sourcils. J’ai l’impression l’amuser de plus en plus.
– OK, je m’en accommoderai, finit-il par dire.
Une fois que la musique redémarre, il reprend ses mouvements. Je reconnais des positions classiques, ses jambes tendues sont harmonieuses, musclées, ses pointes et ses en-dehors magnifiques, puis ses pieds s’ancrent dans le sol, sa posture se fait plus naturelle, il perd l’arrondi de ses bras, et commence à sautiller sur ses jambes. C’est comme s’il quittait une tenue trop stricte et enfilait un costume plus masculin, sauvage et viril. Il n’y a aucune logique dans ce qu’il fait, il est seulement guidé par le rythme de la musique.
Il se déplace sans jamais traverser sa moitié de la salle, marquant la délimitation tacite qu’il s’est imposée en m’invitant à danser avec lui. C’est là qu’est tout le hic. D’après ce que je vois, il n’a pas besoin d’autant d’espace, à part quelques pas qui lui permettent de faire des diagonales, il effectue principalement des figures avec peu d’amplitude. Quand je viens ici, ce n’est pas pour me restreindre. Je le suis suffisamment sous les ordres de mes professeurs.
Je ne dis rien et accepte, le temps d’une danse, d’être cantonnée à ma partie de la salle. Je laisse la musique faire le reste, comme lui.
Chacun occupe son espace, mais aucun de nous ne peut s’empêcher de scruter l’autre. Plusieurs fois, ses beaux yeux bruns cherchent les miens dans la glace, mais quand ils se rencontrent, je feins une pirouette, pour ne plus le voir.
En jouant à ça, je ne remarque pas qu’il s’approche. En me tournant à nouveau vers lui, je dois lever la tête pour affronter son regard et sa posture. Il ose un bras autour de ma taille, une main qui attrape la mienne. Il me fait pivoter. Dans un sens. Puis dans l’autre. Mes cheveux virevoltent, ma jambe se lève puis s’abaisse en une pointe parfaite. Mes tennis gênent ma technique, mais je m’en moque, c’est ce que je recherchais. D’ailleurs, Aidan ne s’en préoccupe pas non plus.
L’heure d’après, entre nos portés, nos battles, moi qui essaie d’imiter ce qu’il fait, puis l’inverse, je ne me suis jamais autant amusée. Je tente de ne pas le montrer, mais c’est difficile face à un garçon qui a le sourire vissé au visage.
Quand il arrête la musique, je suis essoufflée et trempée de sueur. Nous n’avons fait aucune pause et les morceaux sur lesquels il m’a emmenée étaient plus rythmés que les miens.
– C’était génial ! s’enthousiasme-t-il. Si les cours pouvaient tous ressembler à ça, ce serait le pied total !
– Ce ne serait plus du classique…
Je range ma bouteille d’eau dans mon sac et le referme. J’évite de le regarder, cette fois.
– Si tu es venu ici sans en avoir réellement envie de t’investir en classique, tu n’y arriveras jamais. Et ça veut dire que tu n’es pas à ta place et peut-être à celle d’un autre.
– Ouais.
Aidan a perdu son sourire. Très bien, cette parenthèse était agréable, mais j’ai des choses plus importantes à gérer.
– Merci pour cette session, lui dis-je, debout à la sortie de la pièce. C’était pas mal.
– « Pas mal » ?
– Hum…
Il secoue la tête.
– À demain ? tente-t-il avant que je parte.
– Je ne pense pas. Je vais chercher un autre endroit.
– Pourquoi ?
– J’aime être seule.
– Tu n’as pas aimé, ce soir ? D’après ce que j’ai pu voir, tu t’es éclatée. Tu as souri presque tout le temps. Ce qui est assez rare, il me semble.
Parce qu’il sait mieux que moi ce que je ressens ? Je vois rouge, mais comme j’ai appris à le faire, je reste professionnelle, et je ne montre aucune émotion.
– Je souris tout le temps quand je suis en représentation.
Je m’en vais sans attendre.
Le soir suivant, lorsque je remarque la lumière au premier étage, je ne pousse même pas la porte du bâtiment. Je rebrousse chemin, effrayée par cette excitation que je dois taire. Je n’ai croisé ce garçon que deux fois. Ce n’est pas important qu’il aime autre chose que le classique, comme moi.
Aidan est un danseur comme un autre. Je n’ai pas envie de danser avec lui. Mensonge.
Je m’en sors très bien toute seule. Mensonge.
Ne laisse jamais personne t’atteindre. Mantra.
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