T'atteindre
5 - Cartier - Dopebwoy feat. Chivv & 3robi
5
Cartier - Dopebwoy feat. Chivv &
3robi
- 14 ANS -
Je me suis encore battu. Enfin, j’ai riposté. Mais mes parents n’entendront pas la différence. Mon dossier est bouclé depuis une semaine, je passe mon audition dans un mois – le lendemain de mon anniversaire –, je ne risque plus grand-chose pour mon avenir, seulement je vais les décevoir. J’essaie depuis un an de respecter leur consigne de non-violence, avec ce que je subis depuis que je me suis mis à la danse, c’est compliqué. Bien que je grandisse, que je devienne plus calme et plus patient, je ne peux pas changer qui je suis au fond. Et je n’arrive pas à me contenir quand on m’insulte.
– Franchement, les gens sont cons.
Accompagné d’Elliott, je pénètre dans ma chambre. Je balance mon sac, ma veste et mon bonnet dans mon armoire. Mes parents ne sont pas encore rentrés, mais mon père m’a envoyé un message pour me confirmer qu’il est au courant pour la bagarre : le proviseur lui en a fait part.
Mon meilleur ami s’affale sur mon lit, au lieu d’aller s’asseoir devant le bureau pour travailler.
– Faire de la danse, ça fait pas de toi un mec efféminé, si ? se demande-t-il à voix haute.
– Bien sûr que non. Mais t’empêcheras pas les gens d’avoir des a priori.
– Ce sont des gamins. Des puceaux jaloux !
Sur ce point, je suis d’accord. Il y a longtemps qu’Elliott et moi sommes sur la même longueur d’onde.
– En tout cas, ils ont mangé ! s’enthousiasme-t-il.
Encore une fois, ce sont les joueurs de baseball du bahut qui m’ont cherché. Tout le monde pensait qu’ils n’allaient faire qu’une bouchée de moi. Le danseur face aux « vrais » sportifs ; ils ne donnaient pas cher de ma peau. Je leur ai donné tort. Leur capitaine a pissé le sang par le nez, à la fin. J’en suis plutôt fier, même si je ne devrais pas, vu le texto furieux de mon père.
– T’en as pas marre, parfois ? continue-t-il. Tu ne te dis pas que tu devrais abandonner ? Après tout, tout est parti d’un crush pour une fille, t’en auras d’autres…
– Non, je sais que c’est ce que je veux faire.
J’en suis sûr : je prends mon pied en dansant.
– Et tu veux toujours la rencontrer…
Elliott tourne la tête vers mon ordinateur. J’ai une fenêtre ouverte sur YouTube en permanence, il le sait. Mais dans une autre page, il y a une boîte de conversation, et ça, il n’en a aucune idée. Après des commentaires sous les posts de Maya, dans lesquels je lui disais que je la trouvais fantastique et qu’un jour on se rencontrerait, j’ai fini par lui envoyer un message privé. Et aujourd’hui, elle est enfin venue me parler.
Sa réponse est concise. Je l’ai lue et relue, sans parvenir à choisir les mots justes pour engager la conversation.
J’ai envie de la provoquer un peu pour voir comment elle va réagir. Mais vu son premier retour assez froid, je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure stratégie. En même temps, tu as critiqué sa dernière choré, tu t’attendais à quoi ?
– Ouais, réponds-je finalement. J’y peux rien. C’est plus fort que moi.
Ça aussi, il le sait.
– Alors tu vas les laisser t’insulter et te battre à chaque fois ?
– S’il le faut, me résigné-je en haussant les épaules.
Je m’assieds devant mon ordi et caresse les touches. Elliott se redresse sur mon lit et attire mon attention :
– Y’a peut-être une solution.
– Ah oui ? Laquelle ?
– Si tu faisais d’autres danses à côté ? Du hip-hop, par exemple ! Y’a que des mecs là-dedans. Et personne pour leur dire que ce sont des gonzesses ! Au moins, les connards du bahut fermeraient leur gueule, et tu pourrais continuer de faire du classique sans avoir d’emmerdes. Je veux pas que tu te fasses traiter de tapette à longueur de temps.
– Du moment que toi tu ne le fais pas !
– Aucun risque ! Que tu le sois ou pas, mec, appuie-t-il. Quand je pense que tu t’es tapé la fille de ta prof de danse !
– Je lui ai pas dit que j’ai que 14 ans.
– Mais elle a pas tilté en voyant ta bite ?
– Dégage, putain !
Je balance mon sac dans sa direction. Il se le prend en plein bide, mais ça ne l’empêche pas de se tordre de rire.
– Sa mère a dû lui dire.
– Ouais, je l’ai pas recroisée depuis cette fois-là.
– Elle doit avoir la honte. Pour une fille de son âge, ça craint.
Elle a 17 ans. Comme je suis assez grand – plus qu’elle en tout cas –, elle a pensé que j’avais son âge. Malheureusement pour elle, ce n’est pas le cas. Je ne lui ai pas vraiment menti, je ne l’ai juste pas détrompée quand elle a cru que j’étais au lycée. Cela ne fait pas de moi un petit con, si ? Si. Mais au moins, je ne suis plus puceau, contrairement à tous ces blaireaux de l’équipe de baseball.
– Alors, le hip-hop ? Ça te branche ?
Je réfléchis à peine avant de répondre :
– Ouais, ça me branche.
Je le regarde attentivement.
– Et toi, ça te branche ? T’as l’air hyper crétin en m’en parlant, tu veux en faire ?
Son visage s’illumine avant de rougir.
– En fait, y’a cette fille qui en fait, et je me disais…
– Si je peux me mettre à la danse classique pour une fille, tu peux bien te mettre au hip-hop.
– J’ai pas envie d’y aller tout seul, mec. Et toi t’as le rythme dans le sang.
Je secoue la tête, un peu gêné du compliment.
– Sérieusement, insiste-t-il, t’es fait pour ça. C’est peut-être un truc que tout le monde dit pour une fille à la base, mais c’est ton truc. Moi je sais que je vais galérer.
– Essaye, avant de dire ça. Et sinon, t’auras qu’à lui demander de te donner des cours particuliers !
Je joue des sourcils pour lui faire comprendre le sous-entendu. Il me renvoie mon sac dans la figure et se rallonge en riant.
– Quand je pense que tu vas te barrer. Qu’est-ce que je vais faire sans toi ?
– Tu trouveras bien. Et t’as intérêt à te ramener une fois le lycée terminé.
– Mes parents vont criser que je parte faire des études si loin.
– Tes parents ont deux autres fils. Imagine les miens !
– Ta mère doit maudire la danse !
– Rien n’est joué encore…
Elliott se réinstalle sur le côté pour me faire face. Il est sérieux, tout à coup.
– Tu vas réussir. Je ne m’y serais jamais intéressé si t’en avais pas fait, mais je t’assure que quand tu danses, il se passe un truc. Et si tu n’y arrives pas en classique, ce sera dans un autre style.
Elliott a l’air sûr de lui. Je sais que c’est mon meilleur ami, et que par conséquent il me soutient, mais je me sens un peu plus confiant qu’il y croie autant.
– C’était pas une déclaration d’amour, mec ! précise-t-il, embarrassé.
– Ah ? Merde, je suis tellement déçu !
– Allume ta console au lieu de raconter n’importe quoi !
Il s’assied en tailleur sur mon lit, et je le rejoins sans me faire prier.
Je n’ai peut-être pas de frère biologique, mais c’est ainsi que je le considère. J’ai de la chance de l’avoir. Comme j’ai de la chance d’avoir mes parents. Tous les trois sont mes plus grands soutiens, que je fasse des conneries au bahut ou que j’assume mes choix, ils sont toujours là. Plus patients qu’eux, il n’y a pas.
Après deux années de danse, ils ont tous le même discours. Je commence à croire que tomber sur cette vidéo, il y a deux ans, était peut-être un signe. Parce qu’elle m’a amené à m’investir à l’école, à travailler dur pour mon art, à m’inscrire pour passer l’audition à la School of Manhattan Center Ballet, là où se trouve Maya depuis trois ans. Si je réussis, je vais changer de vie, et, pourquoi pas, devenir quelqu’un qui marquera les esprits…
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