T'atteindre
8 - Dangerous - David Guetta, Sam Martin
8
Dangerous - David Guetta,
Sam Martin
- MAYA -
Trois mois ont passé depuis mon entrée dans la troupe. Trois mois pendant lesquels mon désir de danser avec Aidan s’est intensifié alors que la possibilité de l’assouvir s’est évanouie. Ces dernières semaines ont été un tel calvaire que je me demande parfois pourquoi je suis venue travailler ici. Si Aidan voulait me faire comprendre que ma présence n’était pas la bienvenue, il s’y emploie à merveille. Heureusement, il y a de bons moments. J’aime les élèves, j’ai hâte de donner mes propres cours ; j’aime le crew, le fait de pouvoir danser en impro quand je le souhaite. Ma vie n’a pas tant changé que ça, si ce n’est que, dorénavant, je passe huit heures par jour à la salle, en compagnie d’une troupe de danseurs décomplexés et passionnés. Et que j’ai hérité d’une gamine boudeuse de 15 ans dans les pattes. En réalité, j’adore son mauvais caractère, mais je ne le lui dis pas, de peur qu’elle prenne la grosse tête comme moi autrefois.
– Aidan est pas comme d’habitude, lance-t-elle soudain, le visage tourné vers la scène du théâtre.
Je me suis mise au premier rang afin de pouvoir m’échauffer près d’elle, en lui laissant la place pour son fauteuil. Gabriella m’impressionne de plus en plus. Derrière son côté « je me fous de la vie », elle a tendance à déceler la nature profonde des personnes qui l’entourent. Contrairement à moi qui ai beaucoup de mal à interpréter les sentiments des gens. Peut-être parce que les miens ont été court-circuités lorsque j’étais petite et que je suis devenue une solitaire qui a peur de dévoiler ses failles. Comment parvenir à comprendre les autres alors que je ne me comprends pas toujours ? Elle, on dirait qu’elle a un sixième sens. Non seulement elle voit qu’Aidan est crispé, mais c’est à moi qu’elle le fait remarquer, parce qu’elle sait que ça va m’intéresser.
– Non, mais sérieusement ! Sa démarche n’a pas sa souplesse habituelle, il évite de te regarder, et c’est à peine s’il desserre les dents.
– Je ne le connais pas bien, je ne peux pas te dire.
– Et bah moi, je t’assure qu’il va falloir que tu le décoinces, sinon ce spectacle sera une catastrophe. Et je veux que mon frère réussisse !
– Je ne suis pas la personne la mieux placée pour le décoincer. Zoey s’y emploiera très bien… Et puis… tu sous-entends quoi quand tu dis « décoincer » ?
– Rien de sexuel, t’en fais pas. Quoique c’est ce qu’il lui faudrait à mon avis !
Je reste bouche bée une seconde.
– Je ne veux pas entendre ce genre de truc sortir de ta bouche. Tu as 15 ans, tu es encore une gosse pour moi, Gab.
– Et en plus, je suis handicapée, oui je sais…
Je bloque, les sourcils froncés.
– Ce n’est absolument pas ce que je voulais dire.
– Je sais. Tu n’es pas comme les autres. Tu dis ce que tu penses, sans filtre, et quand tu me regardes, c’est moi que tu vois en premier, pas mon fauteuil.
– Alors pourquoi cette réflexion à la noix ?
– Parce que j’ai 15 ans, justement. Je suis en pleine adolescence. J’ai le droit d’avoir des sautes d’humeur. D’ailleurs, j’ai entendu certaines filles à l’école dire que, toi, tu n’étais certainement jamais sortie de l’adolescence !
C’est vrai que Marco a posté des vidéos de moi, sans masque et sans possibilité de me cacher. Mis à part sur les affiches pour le spectacle, je ne comptais pas me mettre en avant, mais cela fait partie de la vie de la troupe. Les camarades de Gabriella qui suivent le crew les ont vues et m’ont reconnue. J’en ai fini avec cette vie-là, mais apparemment, il y a toujours des personnes qui se rappellent la peste que j’étais.
– Elles n’ont peut-être pas tort… murmuré-je, plongée dans mes souvenirs.
– Pourquoi ?
– L’adolescence, c’est quoi ? Un mauvais caractère, des sautes d’humeur et des boutons sur la tronche ?
– Ouais, en gros.
– Alors, les filles de ton école sont dans le vrai. Ça me correspond bien.
– Tu n’as pas de boutons !
– Je n’en ai jamais eu, et toi ?
– Non. Et j’aurais trouvé ça trop injuste. Déjà que je ne peux pas me servir de mes jambes…
Ce sujet sensible revient constamment dans sa bouche. Je l’observe un long moment avant de me lancer.
– Tu sais que ce n’est pas parce que j’ai l’image d’une fille froide que je ne peux pas écouter.
Elle comprend de quoi je parle.
– Et tu voudrais que je te dise quoi ? Que cet accident m’a enlevé ma mère et bousillé les jambes ?
– Ça serait un début, oui.
– Je n’en ai pas envie.
– Tu préfères jalouser les gens qui peuvent faire ce que tu ne peux plus faire ?
C’est peut-être dur, mais Gabriella a besoin d’être secouée. Je me revois en elle, lorsque j’étais au bord du burnout. J’ai joué avec ma vie et j’ai peur qu’elle n’ait ce genre d’envie aussi. 15 ans, ce n’est pas un âge où on réfléchit avec discernement. Elle ne répond pas, je vois ses yeux briller et elle avale sa salive.
– Si je te dis un secret, tu m’en dis un ? proposé-je pour lui changer les idées.
Est-ce que je suis en train d’ouvrir mon cœur à une gamine ?
Elle acquiesce, en retrouvant le sourire.
– Mon caprice à moi, c’est Aidan.
Et je ne devrais pas, il projette de vivre avec Zoey.
– Le mien, ce serait de pouvoir danser comme toi.
– Si je réalise ton souhait un jour, tu me promets d’aller parler à quelqu’un et de tout faire pour aller mieux ?
Elle ronchonne. Mais elle doit se dire qu’elle ne prend aucun risque, car elle finit par accepter. Elle croit que je bluffe, et qu’elle ne pourra jamais danser.
– En place ! On fait le tableau final avec tout le monde. Ensuite, vous pourrez rentrer chez vous. Sauf Aidan, Elliott et Maya. C’est parti, appelle Marco.
Les danseurs se ruent déjà sur la scène.
– Il faut que j’y aille, sinon ton frère va m’étriper, indiqué-je à Gabriella.
– Il ne sera pas le seul.
Elle me désigne quelque chose derrière mon épaule. Je tourne la tête : Zoey esquive mon regard.
– Si y’en a une qui n’apprécie pas que tu aies le premier rôle, c’est bien elle.
Même si je ne comprends pas qu’on ne puisse pas séparer le personnel du professionnel, je suppose que c’est logique pour une petite amie de ne pas aimer voir son copain danser dans les bras d’une autre à longueur de journée. Elle n’a pourtant pas à s’en faire : son mec me fuit comme la peste. Les deux heures qui suivent le prouvent encore. Si, au milieu du groupe, rien ne se remarque, quand tout le monde part et que notre trio répète, c’est plus palpable. Lors des portés, Aidan fait des efforts mais, sitôt la terre ferme retrouvée, il s’écarte.
Fatiguée de son attitude, dès qu’Elliott saute en bas de la scène pour aller rejoindre Marco, je me rapproche exprès de lui. Il sursaute presque de me voir si près. Je vais finir par croire que je pue, c’est vexant…
– Tu peux me dire ce qui s’est passé entre le moment où on faisait des duos et où ça se passait très bien, et ça ? le questionné-je, plus blessée que je ne veux bien le montrer.
– Ça ? s’étonne-t-il. Soit plus explicite parce que là je ne comprends rien.
– Si, tu comprends parfaitement. Tu me touches comme si j’étais ta pire ennemie. Ton professionnalisme de danseur en prend un sacré coup.
– Tu racontes n’importe quoi.
Il tente de me contourner, mais je me décale sur le côté et me place devant lui.
– Non. Pas du tout. Tu es différent depuis ma soirée d’anniversaire. C’est ça le problème ? T’as peur de toucher une fille facile qui pourrait avoir une MST.
– Arrête ça.
Il hausse le ton. Moi aussi.
– Arrêter quoi ?
– Arrête de me parler de ce type !
– Pourquoi ?
– Parce que je suis jaloux à en crever, tonne-t-il d’une voix plus forte.
Gros silence. Je sens que nous avons deux spectateurs attentifs à notre conversation. Aidan panique, il s’en veut déjà d’évoquer ce sujet. Voilà pourquoi il m’évitait ?
– Je ne sais pas gérer ça, reprend-il plus bas. Si je te touche trop, ça va s’amplifier. C’est pas toi ma pire ennemie, Maya. C’est moi.
Je m’écarte, déboussolée par ce qu’il vient de dire et par mon cœur qui imite une grosse caisse de batterie.
– Pardon ? demandé-je d’un timbre adouci.
– Je suis mon pire ennemi.
Dans les rangées, Marco et Elliott reprennent leur conversation comme si de rien n’était. Aidan en profite pour essayer de s’échapper à nouveau.
– Aidan, tu ne peux pas partir comme ça, on doit régler ce problème.
Il se retourne vivement, furieux.
– Tu ne comprends rien, hein ? Tu le sens pas ? Quand je me frotte à toi comme un chien, quand je te mate dans le miroir comme un putain de camé, quand je pense à toi même quand t’es pas là. Je débloque totalement, Maya. C’est ma faute. C’est de la tienne parce que tu es…
Heureusement qu’il n’y a plus que nous quatre. Se rend-il compte qu’il se met complètement à nu ?
– Tu es si mystérieuse, inaccessible, inébranlable. Tu es si magnifiquement passionnée. Si fougueuse sur scène. Si froide en dehors. Si attirante. Tu es un spectacle que je ne me lasse pas de regarder. Je te veux… et je n’ai pas le droit de te vouloir. Alors, fous-moi la paix, putain !
– Tu sais que tu t’es déjà fait virer parce que tu n’arrivais pas à gérer tes émotions. Tu es en train de recommencer !
J’aurais voulu lui dire autre chose, ses mots me bouleversent, mais je ne peux pas…
– Tu les gères aussi mal que moi sur scène, proteste-t-il en discernant ma tactique d’esquive. Dis-le-moi ! Dis-moi que tu n’as pas senti que toi et moi sur une scène, c’est explosif ! Dis-moi que chaque fois que ma queue se frotte à ton cul, tu n’as pas envie de te retourner, de m’embrasser et de me déshabiller !
– Tu es grossier !
– Et toi frigide !
– C’est pas ce que tu viens de dire à l’instant.
– Tu me fais dire n’importe quoi !
À mesure que le ton a monté, son corps a migré vers le mien. Sa tête se rapproche de la mienne, sa bouche m’hypnotise.
– Je vois que vous vous entendez bien, déclare une voix derrière nous.
Je m’écarte à toute vitesse des lèvres d’Aidan, bien trop tentantes. Marco se tient au plus proche de la scène et nous épie.
– Ça tombe bien parce que j’ai un boulot pour vous. Et comme on a déjà vendu toutes les places pour vos cours, vous allez devoir les donner ensemble.
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