Frangines
La Garrigue, l’été précédent
Une goutte de sueur avait glissé depuis le nombril de Mathilde, et se frayait un chemin jusqu’à la culotte rouge de son maillot de bain. Violette était fascinée par la vision de cette goutte volontaire, et la peau brune et ferme de sa sœur aînée. À son côté, Louise dormait, allongée sur le drap de bain décoloré qu’elles utilisaient depuis toujours. Il était là sur toutes les photos, même les plus anciennes, celles où papa et maman posaient fièrement devant la bâtisse foutraque qu’ils venaient d’acheter. Papa avait ceint la serviette alors toute neuve autour de son corps encore ferme. Il souriait crânement à l’objectif, avec une expression espiègle sous la moustache brune. Maman lui tenait fermement la main. Elle portait un deux-pièces jaune aujourd’hui démodé, un foulard dans les cheveux et un grand râteau sous son autre bras. On aurait dit qu’ils venaient de faire le casse du siècle – ce qui n’était pas totalement faux. Cette photo trône encore aujourd’hui sur le mur du couloir qui mène à la cuisine.
— Tu penses qu’elle va s’en sortir ?
— Mais oui. Elle est plus forte que tu ne penses. Et puis Louise est là.
— N’empêche, la laisser seule après tout ça…
Violette avait laissé sa phrase en suspens. Mathilde et elle étaient proches, mais parfois certains mots ne pouvaient être dits. Les trois sœurs se comprenaient à demi-mot, alors c’était tant mieux.
— Qu’est-ce que tu veux ? Elle refuse que je la prenne à la maison. Ce serait pourtant plus simple. On n’a pas idée de vouloir habiter en Provence toute l’année, loin de tout. Je pourrais prendre soin d’elle, elle pourrait voir des médecins.
— Pourquoi des médecins ? Elle n’est pas malade.
— Une cure de sommeil, tu penses que ça s’adresse à qui ? Après ce qui s’est passé hier, qu’est-ce qu’il te faut de plus pour accepter qu’elle dévisse complètement ?
Mathilde prit une cigarette dans le paquet de sa sœur, et l’alluma en soufflant la fumée depuis ses narines, comme autrefois.
— Tu refumes ?
— Mais non. J’en pique une à Milou, c’est tout. Après l’été qu’on vient de passer, j’ai quand même le droit, non ? Tu sais, quand j’étais petite, je pensais vraiment qu’ici il ne pourrait jamais arriver aucun malheur. Comme si ce soleil et cette maison pouvaient nous protéger toutes les trois, avec papa et maman, de toutes les tragédies.
— Raphaël va y arriver avec les enfants ? reprit Violette, pensive. Ça fait déjà trois jours qu’on les a renvoyés à Paris.
— Tu parles, maintenant qu’il est avec eux chez sa mère, il doit se la couler douce. Ne t’inquiète pas pour lui.
— Merci d’avoir pris Clarisse.
— Attends, c’est normal. En plus, les enfants l’adorent, elle fait une baby-sitter hors pair et gratuite. Et puis, il était hors de question de la garder ici, vu les conditions. Elle ne devait pas voir sa grand-mère dans cet état.
Mathilde prit à son tour une cigarette. Et on n’entendit plus alors que les inspirations et les expirations régulières des deux aînées qui semblaient chercher dans l’horizon une solution à tout ça. Soudain, Violette demanda :
— Tu ne penses pas qu’on devrait lui mettre de la crème ? Elle va cramer, la petite.
— Ah, la phobie de la rousse. Ne t’inquiète pas, à part toi, personne ne risque de coup de soleil à 17 heures à l’ombre.
— Elle n’est pas à l’ombre, regarde ! Sa frange est au soleil.
— Elle est mignonne, quand même.
Les deux sœurs contemplèrent avec tendresse la benjamine, qui leur avait toujours semblé si jeune par rapport à elles, presque d’une autre génération. Même aujourd’hui, alors qu’elle avait dépassé la trentaine. Dans son sommeil apparent, Louise esquissa un sourire qui surprit ses aînées.
— Arrêtez de me regarder, les vieilles.
— Dis donc ! Un peu de respect. En plus, si tu continues à vivre dans le Sud, je ne sais pas laquelle de nous deux aura l’air la plus âgée dans pas longtemps, lui répondit Mathilde, qui manquait d’humour dès lors qu’il s’agissait du temps qui évidemment n’avait aucune prise sur elle.
Louise se redressa. Sa frange épaisse n’avait pas bougé, à se demander comment était son front en dessous, tant il semblait qu’elle avait toujours arboré cette coiffure. Au début de l’été, lorsque le monde ne s’était pas encore écroulé sur les Carpentier, la jeune femme, qui ne se baignait jamais, avait effectué un plongeon pour faire rire ses nièces. Lorsqu’elle était ressortie de l’eau les cheveux plaqués en arrière, ils avaient tous été stupéfaits de découvrir ce visage qu’ils ne reconnaissaient pas, puis avaient éclaté de rire.
— Tu vas rester ici ? s’enquit Mathilde
— Évidemment, répondit Louise. Pourquoi je partirais ? Et pour aller où ?
— Je ne sais pas, à Paris. Ou en Touraine. Plus près de chez nous. Et maman ? Tu crois qu’elle aura la force de rester là toute seule ?
— Je suis à dix minutes de voiture à peine de La Garrigue. Je pourrai peut-être venir habiter un peu avec elle pendant l’hiver. On se débrouillera.
— Après ce qui vient de se passer…
— Il faut aller de l’avant. Maman veut continuer de vivre ici. Et moi aussi !
— Qu’est-ce que tu en sais ?
— Elle me l’a dit.
— Dans son état…
— Vous me faites confiance ? Je vous assure que je vais la requinquer. À Saint-Rémy, elle a le soleil, la nature, les promenades, ses souvenirs…
— Ses souvenirs…
Violette murmura quelques mots en contemplant la vieille maison écrasée par la végétation.
— J’ai besoin de votre soutien sur ce coup-là. Déjà que vous êtes loin. Je veux être sûre qu’on est ensemble, toutes les trois. D’accord ?
— D’accord, concéda Mathilde, visiblement peu convaincue mais en manque de solutions alternatives, et inquiète de rater son train pour rejoindre Raphaël et les enfants.
— D’accord, conclut Violette. Tu veux que je prolonge de quelques jours ? Je peux toujours passer un coup de fil au cabinet. Même s’ils me harcèlent déjà.
— Mais non. Allez, préparez vos bagages, je vous emmène à la gare. Ensuite, je passerai voir maman à l’hôpital.
— Tu l’embrasseras pour nous ?
— Bien sûr. De toute façon, vous reviendrez bientôt, n’est-ce pas ?
— Oui, évidemment ! À la Toussaint, répondit Violette.
— Oui, on verra. Je ferai mon maximum.
Oui, on verrait. L’hiver serait plus doux ici qu’ailleurs. Et il y avait toujours le téléphone.
Mathilde et Violette se levèrent, secouèrent leurs serviettes de bain pleines d’épines et de petites boules hirsutes et collantes. Louise les regarda marcher, de dos. Mathilde avec son corps de danseuse, sec, noueux, son port de reine et ses cheveux blonds élégamment noués sur le sommet de son crâne, comme une petite balle qui tiendrait en équilibre sur sa tête. Violette, légèrement plus petite, avec cette cascade de cheveux roux, tellement épais qu’elle ne parvenait jamais à les attacher, et cette silhouette de cabaret presque indécente, qui lui était tombée dessus sans prévenir un hiver d’adolescence. Les fesses de Violette se balançaient joliment tandis qu’elle se penchait sur son aînée, les pieds légèrement en canard, pour lui chuchoter quelque chose qui la fit éclater de rire. Louise avait toujours envié leur complicité. Elles étaient les grandes, elles étaient ses modèles. Puis elles étaient devenues des femmes belles, mystérieuses, désirables, qui paraissaient tout connaître de la vie, irritantes, cruelles parfois, mais qui l’avaient tant choyée, en fin de compte.
Elles ne reviendraient pas, Louise le savait. Du moins pas tout de suite. Elles allaient tellement lui manquer. Parvenues au bas des marches de pierre ornées de grands pots de terre remplis de fleurs embroussaillées, elles se tournèrent vers elle.
— Eh bien, Milou, tu rêves ? Allez, dépêche-toi, on va rater le train !
Et Louise se précipita vers elles. Ses frangines.
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