Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 33 sur 46

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Frangines

Paris, neuf mois plus tôt

 

 

Ça faisait un an pile. Depuis qu’elle avait eu quarante ans, Mathilde calculait sans cesse, elle savait qu’elle ne pouvait pas y déroger. En décembre, juste avant Noël, elle allait faire une mammographie. Elle avait eu très peur, les jours qui précédaient. Mais le soulagement qu’elle ressentait en sortant du laboratoire, cette sensation de pouvoir vivre à nouveau, d’avoir tout le champ des possibles qui s’ouvrait à elle, un an sans angoisse, était tellement libératrice que ça valait le coup. Depuis qu’elle était devenue mère, elle pensait le devoir au moins à ses enfants. Et à Raphaël. Rester en bonne santé le plus longtemps possible. Pour pouvoir les accompagner dans la vie, rester avec eux lorsqu’ils seraient adolescents. Elle ne voulait pas qu’ils grandissent seuls, sans une mère au quotidien – contrairement à elle, qui l’avait choisi, malgré les supplications muettes de Jeanne, les larmes de Violette et le danger que cette petite Louise occupe toute la place dans la maison. Alors, la peur au ventre, elle avait pris rendez-vous d’une voix tremblante.

— C’est pour une mammographie. Le 22 décembre ? Oui, c’est parfait.

Il neigeait ce jour-là. Il ne pouvait y avoir de mauvaise nouvelle un tel jour, alors que les décorations de Noël scintillaient sur le ciel noir et que le métro regorgeait de parents chargés de cadeaux. Non, bien sûr. Et cette certitude la rassurait.

Dans la salle d’attente, elle aperçut deux autres femmes, plus âgées qu’elle. Mathilde se demanda si elles venaient pour la même raison. Si elles étaient malades, l’avaient été, ou si elles n’avaient qu’une simple fracture – le centre faisait aussi des radiographies.

— Madame Carpentier ?

Elle avait gardé son nom de jeune fille, au grand désarroi de Raphaël. Mais elle aimait son nom. C’était celui de ses parents, de ses sœurs, il les liait à jamais. Pour l’état civil, elle était Mme Chambrette mais, pour elle-même, elle restait Mathilde Carpentier.

On la fit installer dans une petite pièce, un sas comme dans les piscines municipales, avec un petit banc qui bloquait les portes, et une patère sur laquelle suspendre ses affaires. Elle garda le bas, retira son manteau, son pull, son chemisier, son soutien-gorge. Puis pénétra dans la grande pièce glaciale où trônait le gros appareil. Elle attendit un long moment et était en train de calculer depuis combien de temps quand une jeune femme en blouse blanche entra, souriante, bien sûr – ce n’était pas ses seins à elle qu’on allait écraser entre deux plaques de plastique transparent. Mathilde se laissa néanmoins faire de bonne grâce, elle plaisanta même, parce que ça aussi, ça éloignait la possibilité d’une mauvaise nouvelle. Agrippée aux poignées, coincée entre les dents de la machine, elle arrêta de respirer, un, deux, trois. Concentrée sur son écran, la jeune femme fit trois clichés par sein. Sous tous les angles. Puis Mathilde patienta dans la petite salle d’attente. Longtemps. Elle eut la vague impression que cette fois était différente de la précédente. Ensuite, un médecin au sourire contrit vint la chercher en annonçant qu’il allait faire une « petite échographie ». Pour vérifier. Vérifier quoi ? Nul éclat de rire pour la rassurer. Et il avait utilisé le mot « petite » – Mathilde savait que les docteurs aimaient euphémiser leurs actes lorsqu’ils étaient sérieux. Son cœur s’était emballé. Elle retourna, torse nu, dans une nouvelle pièce plus sombre. Elle s’allongea, et le docteur, assez beau, versa du gel froid sur ses seins minuscules. Il fronça les sourcils, ne dit rien. Elle non plus. Elle n’avait plus envie de plaisanter. Juste envie de s’enfuir en courant, de se blottir sur son canapé avec Raphaël et ses petits, de hurler qu’on la laisse tranquille, qu’elle reprendrait rendez-vous plus tard dans l’année, qu’ils ne se dérangent pas pour elle, qu’ils avaient bien assez à faire avec de vraies malades. Mais le médecin déclara qu’il n’aimait pas une tache sur son sein gauche. Il demanda quel était son praticien, si elle avait prévu de partir en vacances, dit qu’il vaudrait mieux dans tous les cas vérifier tout cela rapidement, ne serait-ce que pour être rassurés.

La tête de Mathilde se mit à tourner. Elle n’entendait plus vraiment le médecin. Elle ne répondit que par de petits « oui », ou « non ». Par chance, après moult hésitations, Raphaël et elle avaient décidé de ne pas partir pour Noël. Trop de travail. Pourtant, ils auraient aimé aller au soleil après le réveillon, d’autant que c’était la première fois qu’ils ne passeraient pas les fêtes à La Garrigue. D’un commun accord, les trois sœurs avaient estimé qu’il valait mieux fêter le 24 décembre chez Mathilde et Raphaël, à Paris. Jeanne se sentirait mieux, choyée, dans leur grand appartement chaleureux plutôt qu’à La Garrigue pour ces premières fêtes sans Yves. Seule Clarisse avait trouvé « nul » et « vraiment bizarre » d’accueillir le père Noël à Paris.

— Oui, à partir du 26, je serai disponible pour de nouveaux examens, parvint-elle à articuler.

Elle nota plusieurs rendez-vous dans son agenda, récupéra la grosse enveloppe pleine de clichés que la jeune fille à l’accueil lui tendit, toujours souriante, comme si aucune bombe ne venait d’exploser. Pourtant, l’univers de Mathilde venait de voler en éclats. En quelques secondes. Et personne ne le savait. Personne à part elle, le docteur un peu beau et la secrétaire qui l’avait orientée vers les services à contacter pour la biopsie.

En sortant, elle fit quelques pas. Les flocons continuaient de tomber doucement du ciel plein d’étoiles. Elle s’avança de façon automatique, serrant contre son cœur la grosse enveloppe. Il était 18 h 30, elle allait rentrer directement à la maison après être passée chez le primeur – les enfants devaient manger des courgettes ce soir, on était mardi. Elle sortit de l’immeuble silencieux et huppé, et la rue l’absorba, avec ses réverbères aveuglants, ses bruits de klaxon, sa vie trop énergique et normale. Un bus passa, rempli de personnes en bonne santé, malgré leurs mines tristes et lasses. Et puis un passant la bouscula sans s’excuser. Et Mathilde éclata en sanglots. Elle finit par appeler Raphaël, auquel elle eut beaucoup de mal à indiquer le lieu où elle se trouvait. Elle était perdue. Il ne posa aucune question. Juste « où es-tu ? J’arrive ».

Et il était arrivé.

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