Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 5 sur 46

Pages du PDF

Frangines

Mathilde

 

Elle a tout disposé sur la table de la salle à manger, une table de ferme qu’elle a dégotée aux puces, après des mois de recherches. Elle lui a coûté une petite fortune, mais Mathilde ne regrette pas. Le bois brut et joliment irrégulier a apporté une touche campagne à son salon. Non que la province lui manque, mais elle a bien vu dans les magazines de décoration que l’esprit bohème est à la mode. Et dire que ses parents ont acheté La Garrigue une misère il y a des décennies. À une époque où personne ne connaissait Saint-Rémy, et à peine la région. « Vingt et un millions d’anciens francs », rappelait toujours fièrement le patriarche, avant de préciser : « Le prix d’un parking aujourd’hui. » Raphaël dit qu’ils ont de l’or entre les mains, qu’avec trois fois rien ils pourraient relooker la propriété et la mettre en vente dix, voire trente fois son prix initial. C’est vrai que sa mère commence à être âgée pour habiter seule dans cette grande bâtisse. Avec l’argent, Jeanne pourrait s’offrir un petit appartement en ville, plus pratique et proche de chez Louise. Et pourquoi pas leur faire une donation à toutes les trois ? Alors, Mathilde pourrait acquérir une jolie petite maison bretonne, car elle en rêve. Un endroit rien qu’à elle – Raphaël déteste la Bretagne, car il y pleut tout le temps. La voile l’ennuie et il ne comprend pas la côte ouest. L’année précédente, ils ont failli acheter une grande maison très moderne, avec baies vitrées et air conditionné, surplombant la baie de Saint-Raphaël. Mais ça ne s’est pas fait. Avoir une maison de vacances aussi proche de celle de ses parents ferait un drame familial, et Louise le lui a bien fait comprendre. Ils n’iraient plus que là-bas, déjà qu’ils passent rarement voir Jeanne. Noël, le mois d’août, les week-ends de mai. Évidemment, quand on acquiert une résidence secondaire, il faut l’habiter pour la décorer, et puis l’amortir. Elle en a de bonnes.

Sur la première rangée, elle a fait des piles avec les habits des enfants. Ceux de Pia, ses jolies robes à smocks, les maillots de bain, les sandalettes dorées, les tee-shirts bien repassés, les culottes et les pyjamas. Et puis, juste à côté, ceux de Paul qui, à trois ans, emporte plus d’affaires qu’eux tous réunis. Au bout, elle a déposé toutes ses robes à elle, qu’elle calera dans un planning bien précis. Elle se visualise à l’apéritif, vêtue de doré le premier soir, d’une tenue en lin le lendemain. Et s’ils allaient dîner au restaurant, un soir ? Elle ajoute une paire de talons. Et pour le marché du mercredi, où est passée sa robe provençale, celle qu’elle n’a jamais portée parce qu’au Pays basque, franchement, ça ne colle pas ? Et puis il va falloir prendre le lit parapluie, et le tapis de yoga. Et la poussette, évidemment. Ce voyage en train va être un vrai calvaire. Raphaël a bien proposé qu’elle laisse une ou deux valises qu’il lui apportera lorsqu’il les rejoindra quelques jours plus tard, le temps de finaliser sa vente. Mais, sans idée précise de sa date d’arrivée, Mathilde est incapable de se délester du moindre vêtement. Elle verra bien. Louise lèvera certainement les yeux au ciel en la découvrant sur le quai de la gare, chargée comme un baudet, engloutie par ces responsabilités trop grandes pour elle. Mathilde est convaincue que sa petite sœur a toujours pensé que son aînée n’était bonne qu’à être jolie. Aujourd’hui, cependant, elle leur a prouvé à tous qu’elle aussi pouvait réussir, avoir un métier. Elle a monté une entreprise, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Quand elle a commencé le yoga, et qu’elle a expliqué à Raphaël que les femmes du quartier se battaient presque pour s’inscrire dans la seule salle du coin, par ailleurs petite et tristounette, il s’est montré intéressé, pour une fois. Il n’a pas fait semblant de l’écouter, comme lorsqu’elle lui raconte ses journées avec les enfants, des histoires d’école ou de cours de danse. Non, il a levé les yeux de son portable et ils ont discuté tous les deux. Il lui a posé beaucoup de questions. Quelle était la demande, combien il y avait de professeurs, s’ils pouvaient envisager une affluence toute la journée, s’ils pouvaient imaginer la vente de produits dérivés pour pallier la baisse de fréquentation aux heures creuses. Ensemble, ils avaient créé Humble Warrior.

Sur les conseils de son mari, Mathilde était partie en Californie pour une « étude de marché ». Elle avait testé beaucoup de salles, de restaurants « veggies » et des « formules bien-être ». Pour la première fois, ils trépignaient à l’idée de s’appeler en fin de journée. Elle était fière et heureuse du regard qu’il posait sur elle. Au retour de Mathilde, Raphaël lui avait trouvé le local idéal, à deux pas de la maison – c’est son métier, après tout. Le local était petit mais la salle, immense et tout en verrière, donnait sur une petite cour calme et arborée. Une rareté dans le 16e. Dans un premier espace, ils avaient installé le coin restauration, avec « jus healthy », « bowls » et autres eaux de coco. Plus tard, ils avaient démarré la vente de vêtements de yoga. Très vite, ça avait pris. Ils avaient embauché des professeurs supplémentaires, et puis une jeune femme pour gérer la salle. C’est à cette époque que Mathilde était tombée enceinte de Paul. La plus belle année de sa vie. Pourtant, malgré ce réel succès dû en grande partie à son énergie et à sa pugnacité, Mathilde continuait de douter.

Dans la famille, elle avait toujours été la plus jolie, celle que tous les garçons regardaient. À la maison, quand il y avait des invités, ils s’extasiaient toujours sur ses cheveux, son visage de madone, ses yeux bleu marine. Violette, avec son épaisse chevelure rousse, ses lunettes et ses excellents résultats scolaires, avait logiquement pris le rôle de la cérébrale. Quant à Louise, elle était arrivée bien trop tard pour que Mathilde se compare à elle. Du moins durant leur enfance. Aujourd’hui, c’était différent. Avec son métier vertueux, et l’attention toute particulière qu’elle portait à ses parents, il semblait à Mathilde que Louise lui faisait de l’ombre. Et puis, à quoi sert la beauté à l’approche de la quarantaine ? Quand on a deux enfants et un couple installé ? Certes, les heures d’exercice auxquels elle s’adonnait quotidiennement lui avaient permis de conserver un corps tonique et séduisant, mais qu’en était-il de son légendaire visage ? Dans la rue, les têtes se retournaient moins. Même lorsqu’elle était sans les enfants et arborait des décolletés qu’elle n’aurait pas osés lorsqu’elle était plus jeune.

Cette réunion de famille dans la maison de leurs étés, Mathilde l’attend et la redoute à la fois. À la joie de se retrouver toutes les trois s’ajouteront inévitablement les douleurs enfouies qui rejaillissent quand on évoque le passé, tandis que chacune occupe avec aplomb le rôle qui lui a été assigné. Et comment fera-t-elle pour emmener les enfants partout sans Raphaël ? Généralement, c’est lui qui gère cette intendance, trop ravi de quitter la cellule sororale quelques heures. Certes, il aime ses belles-sœurs, mais à petite dose, précise-t-il. Surtout depuis qu’il est le seul « mâle » du clan. D’ailleurs, Mathilde le soupçonne d’avoir repoussé son départ pour passer moins de temps auprès des trois frangines, quand elles évoqueront leurs souvenirs d’enfance plus ou moins heureux, le laissant écouter ces anecdotes qui n’intéressent qu’elles, ou le prenant à partie pour les départager. Heureusement, Violette a invité son mystérieux Jérôme, qu’aucune d’entre elles n’a encore rencontré, malgré l’insistance de Mathilde qui a même proposé un déjeuner tous les trois « en off » pour lui rendre ensuite la tâche un peu moins difficile. Mais Violette a refusé, arguant que Louise serait furax d’avoir été écartée, comme d’habitude, sous prétexte qu’elle habite loin et qu’elle est la petite dernière. Eh bien, le pauvre diable devra faire son entrée dans la tribu comme on saute d’un coup dans une piscine. Gare au choc thermique, Jérôme ! Zut ! À propos de piscine, Mathilde se rend compte qu’elle a oublié de sortir ses jolis paréos. Où a-t-elle la tête ?

OceanofPDF.com