Frangines
Mathilde
Et encore une assiette ébréchée. Mathilde les a toutes sorties pour mettre le couvert. Jeanne et Violette ne sont toujours pas revenues du marché et il est déjà 12 h 30. Paul doit mourir de faim. À moins qu’elles ne l’aient gavé de pain. Aucune ne répond à ses appels. Elle n’aurait jamais dû le leur confier. Elle enrage. C’est important, les horaires. Ici, on dirait que tout le monde s’en fiche et pourtant, qu’est-ce qu’on fait sans cadre, sans structure ? Surtout quand on est sept dans une maison. Bientôt neuf. Si chacun part où il veut, sans dire quand il rentre, comment on s’en sort ? On n’est pas à l’hôtel, tout de même ! Et vu l’état des assiettes, ça semble compromis. Mathilde ne comprend pas pourquoi Jeanne ne se rachète pas un service. Celui-ci était déjà là quand elles étaient enfants. Un service, ça doit pouvoir se trouver pour pas cher, non ? Il fait misérable, songe-t-elle. Comme le reste de la maison, d’ailleurs. Mathilde a remarqué qu’avec le temps les vieilles personnes ne voient plus le délabrement des choses. Elle espère sincèrement qu’il en est de même pour leur corps, ou leur visage. Au moins cette cécité serait utile – pour penser que, sous prétexte qu’ils sont peu ou prou à la même place qu’il y a vingt ans, la peau, les cheveux, les jambes n’ont pas bougé et que dans le flou d’un miroir piqué et d’une salle de bains sans ampoule adéquate, le reflet paraît sensiblement identique.
Dans la cuisine, rien n’a bougé non plus. Les couverts sont dans un tiroir loin de tout, laissés là parce que le jour de l’emménagement, quelqu’un avait décidé qu’on les rangerait ici. Les plaques de cuisson sont un peu grasses, les carreaux des fenêtres voilés. Pourtant, Mathilde aime cette cuisine de guingois et, malgré les conseils de Raphaël qui aimerait remplacer le gaz par de la vitrocéramique, recarreler le sol et les murs et condamner les immenses chambres froides de l’ancien restaurant qui servait de garde-manger, elle n’en changerait pour rien au monde. Elle ne l’avouera jamais. Non, devant les autres, elle abonde toujours dans le sens de son mari. Pas par soumission, mais parce qu’on attend d’elle qu’elle choisisse la raison, la modernité, le confort avant les sentiments. La nostalgie, la sensibilité, c’est le créneau de Louise, voire de Violette. Pas le sien.
D’un œil, Mathilde surveille son téléphone en même temps qu’elle se déplace avec humeur, de la cuisine vers la table du jardin, pour apporter les couverts, l’eau, les serviettes avec leurs ronds en bois idiots et leurs prénoms à tous, gravés au laser. Elle repense à Yves, et à ce qu’il lui a annoncé. Ils étaient dans la voiture de Françoise, une Mini rouge un peu ridicule pour une personne de son âge, a pensé Mathilde, malgré son plaisir de se déplacer enfin dans un véhicule propre et élégant. Elle ne l’avait pas revu depuis l’été dernier, ça lui a fait bizarre. Même s’il a eu l’air de trouver ça normal qu’ils se retrouvent comme ça tous les trois un matin d’été dans la bagnole d’une étrangère pour aller au tennis. Sans maman. Il avait mis la clim et la radio s’était enclenchée toute seule. Tout dans cette voiture fleurait la bourgeoisie de province, l’argent amassé grâce aux petits maux et grandes misères des villageois. Les parents de Françoise étaient pharmaciens eux aussi, et leur fille avait repris le commerce comme l’ont fait ses fils par la suite. Quelle originalité ! Décidément, cette bonne femme aimait bien mettre ses pas dans ceux des autres. Yves ne l’avait pas complimentée comme il avait coutume de le faire. « Tu es belle, ma fille », « ma jolie », « quelle allure »… Lorsqu’ils se retrouvaient, il avait chaque fois un petit mot qui confirmait à Mathilde qu’elle était encore la plus jolie. Cette fois, elle s’est soudain sentie lasse et vieille. Visiblement, il était content de voir Pia, il lui a proposé de venir dans leur maison, dit qu’ils avaient une chambre d’enfants où dormaient les petits-fils de Françoise, lorsqu’ils les gardaient – ce qui semblait assez habituel dès lors qu’ils habitaient eux aussi à Saint-Rémy. Mathilde s’est demandé comment se déroulait la vie de son père. Avait-il remplacé ses filles par ces grands gaillards aux larges paumes et aux corps carrés dont ils s’étaient toujours moqués ? Pourquoi arborait-il cet air jeune, pimpant, exempt de toute culpabilité ? Quand on construit une famille, il faut se tenir à ses engagements, non ? Continuer la course jusqu’à la ligne d’arrivée malgré la fatigue, la soif, l’envie de tout envoyer valser, parce que, sinon, à quoi ça sert, tout ça ?
Le téléphone de Mathilde vibre. Ce n’est malheureusement ni Jeanne ni Louise mais Raphaël, dont le visage apparaît en gros plan sur l’écran. Doit-elle répondre ? Elle est énervée et sent qu’elle n’aura pas la patience de l’écouter alors qu’il est certainement sur la route pour les retrouver. Elle redoute qu’ils se disputent. Elle fait néanmoins glisser le bouton de déverrouillage sur l’écran, par habitude, puis met le haut-parleur et continue de préparer ce qu’elle peut du repas.
— Je rapporte quoi ?
— Quoi ?
— À ta mère, je lui rapporte quoi ?
— Bonjour.
— Hein ?
— Je dis « bonjour », d’abord.
— Ah oui, bonjour. Euh, chérie, je suis en double file, là, dans la rue commerçante. Alors, des chocolats, un parfum, un bouquet de fleurs ? Un livre ?
— Laisse tomber.
— Quoi, laisse tomber ? Je ne vais quand même pas arriver les mains vides ?
— Tu as déjà envoyé le matériel de sport, non ?
— Oui mais c’est pour vous et les enfants. Vous vous en êtes servis, d’ailleurs ?
— On vient d’arriver. Et puis, je ne sais même pas où est le paquet. Je parie que ça ne lui a pas plu. Nos cadeaux ne lui plaisent jamais. Pas vrai, Pia ? Attends, où est Pia ? Pia, chérie ? Pia ?
Mathilde sent le souffle lui manquer. Sa gorge se serre. Elle se met à courir.
— Chérie qu’est-ce qui se passe ? Où est la petite ? Tu n’es pas avec ta mère et tes sœurs ?
— Attends !
Elle se précipite vers la piscine sur laquelle le soleil fait briller des guirlandes scintillantes qui ondoient drôlement. Il fait vraiment chaud. L’atmosphère est comme saturée par cet air de fin du monde qu’ont les milieux de journée en Provence, lorsque tout le monde fait la sieste et que tout se tait, sauf les cigales qui se dandinent ou le vent qui se plaint. Quatre marches brûlantes mènent à la piscine. Mathilde les escalade tandis qu’elle entend Raphaël qui gueule, les klaxons en bruit de fond et les sursauts du réseau. L’eau est claire, le fond bleu ciel des petits carreaux ébréchés bien visible. Il n’y a rien.
— Maman ? Qu’est-ce qui se passe ?
Pia est sur le seuil de sa chambre, les cheveux mouillés, propres, joliment peignés en arrière. Elle porte une jolie robe en voile blanc qui lui donne l’air d’un ange. Mathilde se rue sur sa fille.
— Ma chérie mais je t’ai cherchée partout ! Tu étais où ?
— Eh bien, là. Dans ma douche. Elles font quoi, les autres ?
— MATHILDE ! Je fais quoi, alors ?
Elle entend les pneus qui écrasent la terre sèche, en haut du chemin, et le bruit du moteur. L’Audi avance doucement. Jeanne, qui est au volant, donne trois coups de klaxon, comme le veut la tradition familiale, pour dire « on est rentrées ».
— Arrête de crier enfin !
— Mais ça fait une plombe que tu ne me réponds pas. Où est Pia ? Et qu’est-ce que vous faites ?
— Tout va bien. Maman, Mathilde et Clarisse viennent de rentrer, je vais devoir te laisser. Tu es là dans combien de temps ? Et tu ne roules pas trop vite !
— En plein chassé-croisé, ça ne risque pas.
— Ça n’existe plus, le chassé-croisé, tu le sais bien. Aujourd’hui, plus personne ne part en juillet.
— Oui, eh bien le chassé alors, parce que tout le monde ira dans mon sens. J’espère arriver en fin d’après-midi. Je passe prendre quelque chose à Saint-Rémy ? Vous avez prévu quoi pour le dîner ? Un barbecue ?
— Chéri, viens directement. On t’attend.
— Il arrive à quelle heure, l’autre gus ?
Pia est partie aider sa grand-mère et sa tante à décharger la voiture.
— De qui tu parles ?
— Du mec de Violette. Il arrive bien ce soir ?
— Ah oui. Aucune idée. Bon, je vais te laisser. Sois prudent. Bisous.
— Mathilde ?
— Quoi ?
Elle a déjà commencé à avancer vers le parking. Il est si tard, et ils auront bien le temps de parler ce soir.
— Tu as reçu une lettre. De l’hôpital.
— Ah. Tu l’as ouverte ?
— Non. J’ai préféré te l’apporter. J’ai bien fait ?
Mathilde hésite. Elle regarde Paul qui court vers elle.
— Oui. Tu as bien fait.
— Je t’aime, tu sais ?
— Moi aussi.
Mathilde glisse le téléphone dans la poche de sa robe. Elle prend son fils dans ses bras et observe la maison. L’épisode de la piscine l’a chamboulée. Et puis la lettre. Elle fait un détour par sa chambre et coupe un petit bout des médicaments qu’elle cache au fond de son sac à main, dans une petite boîte turquoise. Elle le glisse sous sa langue et repart vers la voiture que sa mère, sa sœur et sa nièce sont en train de décharger. Leurs sourires effacent ses angoisses.
— Ah te voilà, t’étais où ? Aide-nous, on a acheté à manger pour une colonie de vacances.
— Tiens, tu ne sais pas qui on a croisé à Saint-Rémy ?
Violette est de dos lorsqu’elle dit ça, penchée sur le coffre ouvert, attrapant vigoureusement une grande cagette de melons trop mûrs.
— Non, qui ?
— Laurent. Il est revenu.
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