Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 6 sur 46

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Frangines

La Garrigue, trente ans plus tôt

 

— Je vous sers une tasse de thé, madame ?

— Oui, s’il vous plaît. Attention, vous en mettez partout ! Vous allez me brûler, petite maladroite !

— Pardon, madame.

— A gâteau, madame ?

— Non, merci, vous savez bien que ça fait grossir ! Apportez-moi plutôt mon sac, que je prenne mon éventail. Allez !

— Non mais c’est pas ta servante, c’est la fille de la dame du salon de thé.

— Oh mais ça m’ennuie, moi, le salon de thé. Vous ne voulez pas qu’on joue plutôt à la princesse qui se prépare pour le bal ?

— On y a déjà joué hier. Et puis j’en ai marre de faire la sœur qui coiffe la princesse. On ne pourrait pas dire que je suis invitée moi aussi ? Et même Milou, pourquoi elle irait pas au bal, elle aussi ?

— Mais… Et qui s’occuperait de nous alors ? Je ne vois pas l’intérêt du jeu. Non, on fait comme d’habitude. Va chercher les boucles d’oreilles et la brosse de maman, je m’occupe de la robe.

Sans leur laisser le temps de répondre, Mathilde repoussa le drap qui séchait d’une main, et somma ses sœurs de sortir. Violette poussa un léger soupir et prit Louise par la main.

— Viens, Milou, on va chercher les bijoux.

— Bisou !

— Mais nan, godiche. Les bijoux, pas les bisous.

Devant le visage tout rond de sa petite sœur de trois ans, qui la regardait comme si elle était une actrice américaine au Festival de Cannes, Violette la prit dans ses bras en la serrant fort, avant de la couvrir de bisous, malgré la morve sèche autour de son nez, et les bouts de biscuits collés aux commissures de ses lèvres. Louise était en culotte de maillot de bain, elle essayait d’être propre. Dans quelques semaines, elle allait entrer à la grande école. Pour le moment, elle faisait pipi partout, et même pire, caca au milieu de l’allée. C’était rigolo de voir papa effaré devant cette crotte abandonnée.

— Tu me suis ?

Violette essaya de porter Louise, qui avait oublié ses chaussures. L’herbe piquait trop ses petits pieds potelés. Violette enfila ses sandales roses, celles que Mathilde portait l’année précédente. Elles étaient comme neuves. Dans la maison, on n’entendait aucun bruit. Les parents faisaient encore la sieste. À La Garrigue, elles devaient s’y coller, sous prétexte qu’on était dans le Midi, comme si elles étaient des bébés. Après le déjeuner, tout le monde allait dans sa chambre. Louise dormait dans un grand lit à barreaux qui avait appartenu à maman. Mathilde et Violette s’efforçaient chaque jour de trouver le sommeil sur leurs lits en fer qui grinçaient comme c’était pas permis. Violette se glissa dans la salle de bains et fureta dans les affaires de sa mère. La mosaïque orange et la minuscule fenêtre à barreaux qui donnait sur la cour rendaient la pièce très sombre. Elle alluma la lumière. Dans un des tiroirs sous le lavabo, elle trouva le coffre à bijoux de Jeanne. Combien de fois avaient-elles joué avec ces dizaines de boucles d’oreilles à clips. Il y en avait des dorées, des rouges, des jaunes, d’énormes faisant des cliquetis assourdissants. Jeanne en portait tous les soirs à La Garrigue. Jamais en Touraine. Sur toutes les photos d’été, son visage est auréolé de ces drôles de prothèses qui lui donnaient parfois un air comique ; mais le plus souvent, elle était belle, avec son visage bronzé, et les dorures du métal qui accentuaient sa féminité. Violette aurait aimé lui ressembler. Mais ça n’arriverait pas. Elle était ingrate. Elle le voyait bien, quand des invités venaient à la maison, qu’ils ne s’arrêtaient pas sur elle. Lorsqu’ils voyaient Mathilde, ils poussaient des cris d’admiration. Oh mais quelle beauté, Jeanne, Yves, comment avez-vous fait cette merveille ! De Violette, ils ne retenaient que ses cheveux roux. C’était déjà ça.

Dans l’armoire à pharmacie, elle aperçut ces petits bidules qui ressemblaient à des suppositoires en coton munis d’un petit cordon, qu’elles avaient volés l’autre jour avec Mathilde, pour s’en faire des boucles d’oreilles. Elles s’étaient fait drôlement gronder. Violette sentait bien qu’il y avait quelque chose de pas net avec ces trucs. Personne ne voulait leur expliquer à quoi ça servait. Mathilde prenait toujours des airs supérieurs quand Violette l’interrogeait, mais elle était certaine qu’elle n’en savait rien non plus. Sinon, elle n’aurait pas été aussi attentive quand Violette avait osé poser la question. C’était toujours Violette qui posait les questions. Mathilde l’envoyait et attendait le compte rendu. Violette s’en fichait, elle n’avait pas peur. Qu’est-ce qui pouvait lui arriver ? Au pire, elle se ferait gentiment réprimander, elle n’en mourrait pas.

— Tu yen Yolette ?

Louise avait passé sa tête sous les portes de saloon. Autrefois, La Garrigue était un restaurant, racontaient les parents. C’est pour ça qu’il y avait deux toilettes, ce qui était formidable et très chic. Deux toilettes côte à côte, sur lesquels on pouvait faire pipi en discutant. Ce qui était ennuyeux, c’était ces portes de saloon. Maman disait que les invités n’aimaient pas tellement. Avec Louise, elles riaient souvent lorsqu’elles se penchaient pour voir leurs pieds, culotte baissée, sous les battants de bois.

— J’arrive ! Tiens, prends les bijoux et apporte-les dans la cabane, lui ordonna Violette. Je vous rejoins.

Louise attrapa la grosse boîte avec ses petites mains. Fière de sa mission, elle ne discuta pas et la serra fort contre son gros ventre. Violette croisa son reflet dans le miroir et saisit un pinceau. Doucement, elle le plongea dans la poudre brune laissée sur les carreaux effrités, puis dessina une ombre sur ses paupières. Discrète, au début, puis plus prononcée. Elle étira ses yeux pour leur donner une forme d’amande, comme le faisait Mathilde pour ses spectacles de danse. Puis elle prit la petite brosse, cracha dans la pâte, mélangea et essaya de noircir ses cils. Ça lui piquait les yeux. Elle pleurait. Pourtant, elle continua. Son visage changeait dans la glace. Celle qui lui faisait face aurait pu être une femme. Elle saisit un bâton de rouge à lèvres très rouge, presque terminé. Elle plongea son index à l’intérieur et étala sur ses lèvres épaisses la couleur. Elle fit ploc avec sa bouche de la même façon que les actrices à la télévision. Elle se trouva presque belle. Ah, si elle pouvait se maquiller comme ça toute l’année, Benoît la remarquerait, c’était certain. Violette entendit un bruit dans le couloir. Les parents devaient être en train de se lever. Elle éteignit la lumière et courut vite vers le jardin. Au loin, elle aperçut les draps blancs qui dansaient joliment dans le vent. Le mistral allait se lever, ils en avaient parlé au marché ce matin. Hors d’haleine, elle entra sous le linge, alors que Mathilde, en justaucorps rose et tutu, laissait Louise tourner autour d’elle pour lui mettre maladroitement les boucles et les bracelets.

— Désolée, j’ai traîné. Vous voulez que je vous aide ? Je peux te coiffer, j’ai la brosse.

Mathilde ouvrit grand la bouche, sans qu’aucun son n’en sortît. Et puis elle la referma aussi sec. Elle regarda sa sœur avec un mélange d’étonnement et de contrariété. Maxillaires crispés, elle fit un mouvement rapide, brutal, pour que Louise lâche ses poignets. Elle fronça les sourcils, et deux petits plis verticaux apparurent juste au-dessus de son nez, comme chez les adultes. Violette ne dit rien. Elle avait oublié, en chemin, cette histoire de maquillage. Personne n’osa plus bouger. On entendit les guêpes et les taons voler autour des draps, partout, prêts à fondre sans pitié sur leurs petits corps sucrés. Et puis soudain, d’un coup, le visage de Mathilde se détendit totalement, comme si les fils invisibles qui paraissaient avoir froncé sa peau avaient été rompus.

La seconde qui suivit, elle éclata d’un rire sonore qui sembla ne plus pouvoir s’arrêter. D’abord étonnée, Louise se tordit de rire elle aussi, sans trop comprendre pourquoi. Elle imitait sa sœur parce que, franchement, tout ça était vraiment tordant. Rassurée, et pour ne pas passer pour une pimbêche, Violette se joignit à elles en haussant les épaules, l’air de dire : « Qu’est-ce que vous voulez, c’est tout moi, ce barbouillage ridicule. » Elle n’avait pas eu conscience d’être à ce point risible, mais elle devait bien se rendre à l’évidence, la féminité, ce n’était pas pour elle. Mathilde rigolait à s’en étouffer, elle se serrait le ventre, pour mimer la douleur des muscles trop sollicités, et reprenait son souffle en penchant la tête. Non vraiment, sacrée Violette, ce qu’elle pouvait être drôle ! Impayable.

Elles avaient bien ri, cet après-midi-là. Louise était aux anges, elle avait partagé un moment de belle complicité avec ses sœurs. Violette, elle, en avait gardé un curieux souvenir, un mélange de joie et de tristesse, sans bien comprendre pourquoi. Et Mathilde avait détesté. Elles n’avaient plus jamais rejoué aux princesses.

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