Frangines
Clarisse
Ça ne pouvait pas être pire. Je sais bien que maman redoutait par-dessus tout ces présentations. Et c’est vrai que, quand elle est avec Jérôme, elle est différente. Jérôme, elle l’a rencontré à l’école. Il donnait des cours de dessin pour les ateliers bleus. Je crois que c’est un copain du directeur ou quelque chose comme ça. C’était l’année dernière, avant mon entrée en sixième. Elle ne venait jamais me chercher à l’époque, elle travaillait encore beaucoup à son cabinet. Mais elle était venue à la fête de fin d’année. C’était une tradition. D’habitude, Louise l’accompagnait. Elle venait exprès de Saint-Rémy. Mais cette fois, elle n’avait pas pu. À moins qu’elles se soient embrouillées pour quelque chose, mais je ne crois pas. Maman et Louise s’embrouillent rarement. C’est plus fréquent avec tata Mathilde, même si on la voit tout le temps, et que ça ne dure jamais longtemps. Maman répète qu’avec des sœurs on peut dire les choses, parce qu’une sœur ça reste toujours là. Que ça n’est pas comme une copine, qui peut s’envoler du jour au lendemain. Ça m’est arrivé avec mon ancienne meilleure amie. On était hyper proches. Elle dormait tout le temps à la maison. D’autant que je n’en ai pas, moi, de sœur. À part Myrtille, qui est encore un bébé. Pour l’instant, ça ne compte pas. Je sais que maman comprend que ça n’est pas facile, même si elle n’y est pour rien. Alors, j’ai toujours le droit d’inviter qui je veux à la maison. Mes copines adorent ma mère, qu’elles trouvent trop cool. Bref, avec mon ex-meilleure amie Élise, on s’est disputées à cause d’un garçon. Une histoire sans intérêt, quand j’y repense. N’empêche qu’on ne s’est plus jamais adressé la parole. Je pensais qu’on se rabibocherait un jour, quand je ne serais plus énervée contre elle, et réciproquement. Alors, je n’y ai pas prêté plus attention que ça. Et puis un jour, elle a déménagé. Si on avait été sœurs, on aurait bien été obligées de se retrouver à Noël, aux anniversaires, et puis l’été dans notre maison de famille. Parce que c’est comme ça que ça se passe. Du moins, chez nous.
Et donc, à la fête de l’école, j’ai bien vu que maman essayait de s’intégrer au groupe des autres parents. Ils se connaissent très bien – je suis dans la même école primaire depuis le CP. Mais comme maman travaillait beaucoup, elle n’avait jamais le temps de devenir copine avec les autres parents, d’aller prendre des cafés après m’avoir accompagnée, de traîner aux anniversaires pour papoter. En fait, je crois que ça la gonflait. Et je la comprends, même si j’aurais bien aimé qu’elle soit un peu plus intégrée parce que, ce jour-là, elle me faisait de la peine avec son gobelet en plastique qu’elle remplissait de rosé tiède, et son petit sourire forcé qui ressemblait à une grimace. Jusqu’à ce que Jérôme vienne s’incruster à leur table.
Il est comme ça, Jérôme ; jamais gêné de rien, toujours de bonne humeur. Il s’est rapidement intéressé à maman, qu’il faisait beaucoup rire. Moi, ça m’a soulagée. Du coup, j’ai pu partir jouer avec mes copines l’esprit tranquille. Ils sont restés à discuter toute la journée. Pour une fois, on n’est même pas parties au bout d’une heure comme les autres années.
Sur le chemin du retour, quand on est rentrées à la maison, maman me tenait par la main, comme souvent. À l’époque, j’acceptais encore qu’elle le fasse. C’est fini aujourd’hui, je suis en sixième. Je sais bien que ça la rend triste mais vraiment, plus personne ne fait ça. Elle m’a posé quelques questions sur Jérôme, auxquelles je n’ai pas su répondre. Je ne suivais pas ses cours. J’ai cru comprendre qu’ils s’étaient revus une fois pour dîner, pas longtemps après. Il était à bloc. Forcément, maman est très belle, et très bien foutue. Elle a des seins énormes, et des fesses à la Kardashian. Pourtant, elle ne fait aucun sport, c’est tellement injuste. Moi, je suis plate comme un iPhone, de face, de dos et même de profil. C’est pas très grave, mais j’espère que plus tard, comme elle, je connaîtrai une métamorphose soudaine. C’est tata Louise qui m’a expliqué ça. Heureusement qu’elle est là pour me raconter les choses, parce que maman ne me dit rien, mon autre tante Mathilde me parle comme à un bébé et Granny a trop peur que ses filles se disputent alors elle répète toujours qu’elle préfère ne pas « rentrer là-dedans ». Dans quoi ? Mystère… Toujours est-il que Louise m’a raconté que quand elles étaient petites, Mathilde et maman étaient très différentes. Mathilde était très belle, comme aujourd’hui, en mode première de la classe, fan de danse, toujours un pied dans la main et prête à faire un entrechat – je déteste ce genre de filles, je pense que je l’aurais tuée si je l’avais connue à l’époque. Maman, elle, était la petite sœur sympa et rigolote. Et puis, à l’adolescence, un peu du jour au lendemain, elle est devenue sublime comme elle est aujourd’hui, ce qui a moyennement plu à Mathilde. Louise, qui était encore petite à l’époque, un peu comme aujourd’hui, ça la faisait marrer. Je crois aussi qu’elle était heureuse pour maman, qu’elle aimait beaucoup parce qu’elle a toujours été très gentille avec elle. Plus que Mathilde, qui avait autre chose à faire que de s’occuper d’un bébé quand elle a débarqué dans leur famille.
Elles ont beau se disputer souvent et se critiquer toutes, dès qu’elles se retrouvent deux par deux, ça se voit qu’elles s’aiment beaucoup. Quand elles sont toutes les trois, elles parlent de leurs parents. Avant que Papi quitte Granny, c’était pour dire qu’ils étaient gonflés d’être allés s’enterrer en Provence si loin de nous, que ça n’était pas pratique au niveau des gardes, comme s’ils étaient des nounous ou quelque chose du genre. Ça m’a toujours paru bizarre, parce que je n’ai jamais entendu d’histoires où maman et ses sœurs auraient passé du temps avec leurs grands-parents, que je n’ai jamais connus, d’ailleurs. Les parents de Granny sont morts tous les deux le même jour, dans un accident de voiture, avant la naissance de Louise. C’est comme ça que Granny a hérité d’un peu d’argent et qu’ils ont pu acheter La Garrigue. En revanche, si j’ai bien compris, c’est aussi à cause de ça qu’elle ne parle plus à ses sœurs. Elle en a deux, elle aussi.
Décidément, je suis la seule qui n’ait pas de chance. À cause de l’héritage et de l’argent, je crois, Granny a perdu d’un coup toute sa famille. Enfin, sa famille d’enfant, parce qu’elle avait déjà la sienne d’adulte. C’est peut-être pour ça qu’elle a toujours peur que ses filles se disputent. Parce qu’alors ça serait vraiment la débandade tout autour d’elle. Surtout depuis le départ de Papi. Il me manque, mais je reste solidaire des autres. « Dans notre famille de femmes, on se serre les coudes. » Et puis, quand je repense à l’été dernier, j’ai du mal à lui pardonner. Granny et Papi avaient l’air bien ensemble. Ils ne se disputaient jamais. Quand je venais pour les vacances, on jouait à plein de trucs, ils me parlaient de leur vie d’avant, on faisait beaucoup de jardinage, des confitures, du bricolage, et du cheval avec Louise. On ne s’ennuyait jamais. Ils étaient heureux. Peut-être que c’était seulement quand j’étais là. Mais se séparer quand on est grands-parents, c’est vraiment « loufoque ». C’est ce que disent maman et mes tatas. Je les ai entendues en parler plein de fois.
C’est après l’été dernier que maman a décidé de quitter son travail. Et qu’elle a rappelé Jérôme. Je ne suis pas sûre qu’elle l’aurait fait si tout ça n’était pas arrivé. Maman dit qu’elle aime les hommes un peu « bad boys ». « Toxiques », dit tata Mathilde. Des types qui rappellent rarement. Pas ceux qui vous accompagnent le samedi après-midi à la Foire du Trône. Ce qu’a pourtant fait Jérôme dès leur deuxième rancard après la rentrée. Il avait l’air tellement heureux de venir nous chercher en bas de la maison. Il souriait jusqu’aux oreilles. On aurait dit qu’il était présenté à Rihanna ou je sais pas qui. Alors que c’était seulement moi. J’avoue qu’il est parfois un peu relou, parce qu’il veut tellement bien faire. Je vois bien, aussi, que maman est super gênée quand il l’embrasse devant tout le monde, la tripote de partout, la regarde comme si elle était Jennifer Lopez. Quand elle est avec lui, elle devient toute timide, alors qu’elle est si marrante quand on est toutes les deux. Un peu insolente, sûre d’elle et de son charme. Avec Jérôme, peut-être parce qu’il fait écran entre elle et le monde, avec toute son attention agglutinée, on dirait qu’elle redevient une petite fille qui se laisse porter. Peut-être qu’elle avait besoin de ça.
En tout cas, ce que je remarque, c’est que depuis qu’il est là elle ne prend plus ses médicaments contre l’angoisse. Je ne la retrouve plus sur le canapé du salon le matin, enroulée dans le petit plaid Ikea, endormie après des heures à réfléchir à toutes ces choses qui l’empêchent de dormir. Alors, je ne sais pas si on peut appeler ça de l’amour, mais je trouve qu’elle est mieux avec lui que sans lui.
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