Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 12 sur 46

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Frangines

Louise

 

— Vous êtes gentille de vous occuper de moi comme ça.

— C’est normal, je vous l’ai déjà dit. C’est mon métier.

Louise peine à trouver la veine sous la peau si fine et blanche de Mme Adam. La pauvre a tant enduré. Les prises de sang, les traitements à l’hôpital, les séjours entre quatre murs pastel, reliée à des appareils effrayants, les inconnus en blouse blanche qui se succèdent à son chevet, puis disparaissent pendant plusieurs jours, la télévision qui abrutit ou offre parfois de brefs instants de répit, pendant lesquels la peur de la mort s’éloigne. Parce que l’esprit accepte enfin de s’absorber dans autre chose, une bêtise, un animateur qui balance des pâtes sur sa tête, un paysage lointain parcouru par des candidats partis découvrir le bout du monde. Depuis cinq ans que le mal a investi son corps, Rose a tout connu. Mais elle est âgée, a-t-elle expliqué à Louise, c’est normal que ça se passe comme cela pour elle. À l’hôpital, elle a vu tant de jeunes qui subissent les mêmes douleurs, la même vie accrochée aux résultats d’analyse, ce quotidien sans plan sur un avenir qui aurait dû être plein de promesses. Non, elle a eu de la chance, une belle vie, trois beaux garçons dont le dernier a réussi, et s’occupe bien d’elle. Cet été est son dernier, elle le sait. Louise a protesté, bien sûr, parce qu’elle refuse de céder au découragement des patients, et que ça n’est pas son rôle d’abonder dans ce sens. Mais il émane de Rose une sagesse propre à ceux qui ont cessé de se rebeller. Elle a déposé les armes avec la certitude d’avoir lutté avec panache.

C’est la troisième fois que Louise vient dans cette chambre et il lui semble connaître la vieille dame depuis de nombreuses années. En sa compagnie, elle se sent bien, comme avec ces inconnus croisés la nuit au détour d’une promenade ou dans la peine d’un comptoir, à qui l’on se confie davantage qu’à ses proches.

— Je vous fais mal ?

— N’ayez pas peur, tous vos collègues ont eu le plus grand mal à trouver mes veines. Faites au mieux, je n’ai pas mal, j’ai l’habitude. Parlez-moi de vos vacances, enfin, si on peut dire cela, vu que vous êtes ici. Ça se passe bien ?

— Oui, pour le moment, ça se déroule sans heurts. Personne ne s’est encore disputé, les enfants s’adorent, et même le petit dort le matin. Dans deux jours, le mari de ma sœur aînée nous rejoint ainsi que le nouveau petit copain de mon autre sœur. On verra comment tout ça va se passer. Ah, je l’ai ! Ça ne va plus être très long.

— Je me souviens quand les garçons étaient plus jeunes, c’était la même chose. Il y en avait toujours un pour se plaindre des autres, pour me reprocher mon manque d’équité quant à l’attention que je leur portais. J’étais flattée par ces batailles autour de mon amour pour eux, je dois bien l’avouer. Mais qu’est-ce qu’il y avait comme cris ! Les hommes, ça se bagarre, ça gueule, ça quitte la table en balançant sa chaise. Je pensais que les filles étaient plus raisonnables.

— Ne croyez pas ça. Chez nous, ça a toujours été très compliqué. C’était pire encore à l’adolescence, quand Mathilde et Violette se sont mises à sortir. Aujourd’hui, elles s’entendent très bien. Mais on est passées par des moments très durs.

— Nous, nous n’avons pas eu de problèmes avec les histoires de cœur. Car c’est de cela que vous voulez parler, n’est-ce pas ? En revanche, ce sont finalement mes belles-filles qui ont rompu l’équilibre familial. Les femmes de Pierre et de Guillaume ne peuvent pas s’encadrer. Il y a eu de ces drames ! Ça fait dix ans que je n’ai plus vu mes trois fils en même temps. Ils se retrouveront à mon enterrement. C’est idiot la vie, vous ne trouvez pas, Louise ?

— Si, mais il ne faut pas désespérer. Peut-être qu’elles se réconcilieront avant ?

— Vous mentez très mal, vous savez ?

Louise détourne les yeux, et s’applique à glisser les petits échantillons de sang dans son sac pour éviter de croiser le regard de Rose. Au loin, elle entend des cris d’enfants qui se jettent dans la piscine.

— Vous avez des enfants, Louise ? reprend la vieille dame.

— Non. Je dois vous laisser maintenant, Rose. Vous voulez que j’appelle votre fils ?

— Oui, je veux bien. Je vais essayer de sortir un peu. En soirée ça m’est possible. L’après-midi non, la chaleur est trop accablante. Dire que quand j’étais petite, je ne sentais rien. Vous la supportez, vous ?

— Pas tellement, mais j’ai l’habitude, je vis ici.

— Et vous êtes jeune, profitez. On ferme les yeux et puis la vie est passée.

— À demain, Rose.

— À demain, Louise.

Lorsqu’elle traverse le grand salon frais, la jeune femme entend des voix qui s’élèvent dans la cuisine. Guillaume et Lisa, sa femme, sont en pleine dispute. Il est question de l’un des frères, qui désire visiblement passer. Guillaume chuchote avec fureur, essayant de convaincre son épouse qu’elle peut bien faire un effort deux jours pour supporter sa belle-sœur. Deux jours, répète-t-il. Lisa, qui ne veut rien entendre, menace de rentrer à Nantes, ou de prendre un hôtel en ville, dit qu’il est hors de question qu’elle supporte cette harpie dans sa location de vacances, et puis quoi encore ? Et que si sa mère veut les voir, elle n’a qu’à le faire plus tard, qu’ils sont déjà bien gentils de l’accueillir pour les vacances, que ça n’est pas facile, de s’occuper d’une malade si âgée. Guillaume paraît blessé par ces paroles, mais il dépose les armes au moment où Louise décide de faire du bruit pour annoncer son arrivée. Elle ne va pas passer la soirée ici, il est déjà 19 heures et les autres l’attendent pour le dîner. C’était déjà assez compliqué de leur faire entendre qu’elle continuera de travailler pendant ces deux semaines.

Lorsqu’elle entre dans la cuisine qui fleure bon la ratatouille, tous les deux sursautent et la regardent avec intérêt, comme si elle pouvait apporter des réponses à leur incompréhension mutuelle. Son statut de soignante génère souvent ce type de réaction. Un peu comme si elle était un prêtre. C’est probablement le cas pour tous ceux qui côtoient la mort.

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