Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 46 sur 46

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Frangines

Clarisse

 

J’ai laissé Pia installer le Monopoly pour aller m’allonger près de la piscine, à l’endroit où on se mettait avant, quand j’étais petite. La Garrigue a tellement changé qu’on dirait que c’est une nouvelle maison. C’est bizarre. Un peu comme notre famille. Ce sont les mêmes gens, mais complètement différents. Sauf Mathilde qui est restée la même, à part sa grossesse, qui est quand même un sacré binz. Toujours pressée, énervée par ce qu’on lui dit, par la lenteur des autres, toujours tirée à quatre épingles, comme dit maman. C’est ouf, à part son ventre qui dépasse comme un ballon de basket, impossible de savoir qu’elle est enceinte. Contrairement à maman, qui déborde de partout. De bonheur et de chair.

Je sais qu’elle s’est inquiétée de savoir si son changement de vie allait me traumatiser. Déjà que j’ai des parents séparés, devoir changer de beau-père à peine le premier débarqué, c’est vrai que c’est pas évident. D’autant que je l’aimais bien, Jérôme. Le pauvre, il a pris cher. L’amour l’a explosé. Mais pas l’amour pour lui, l’amour pour un autre. Mais je continue à le voir. Je veux toujours devenir architecte, c’est lui qui m’en a donné envie. Alors on s’envoie des sms et, parfois, le samedi après-midi, on part dans Paris voir des expos ou se balader pour regarder les immeubles, les statues. Une fois, il m’a dit que rien que pour le fait de m’avoir rencontrée, cette histoire valait le coup. Il s’en remettra, je pense. Le bon point, c’est que maman n’a pas traîné pour régler l’histoire. Je les ai entendus parler, l’été dernier, alors que j’étais assise à la même place que maintenant. Et le lendemain, il était parti. Vraiment trop classe, le mec. Il n’a pas crié ni rien, comme papa l’aurait fait. Il était juste hyper triste. Je crois qu’il attendait un max de sa relation avec maman et des présentations à la famille. Peut-être que si on n’était pas allées dans cette boutique de souvenirs, maman n’aurait jamais revu Laurent, et Jérôme serait toujours là. Mais plus tard, quand j’ai vu ma mère avec Laurent, j’ai compris qu’ils se seraient de toute façon retrouvés un jour, et que c’était bien pour elle. Je ne l’ai jamais vue comme ça. Si heureuse, si marrante. Elle ne fronce plus les sourcils. Tout est cool, même quand je veux aller dormir chez une copine ou que je ne la rejoins pas pendant sa semaine parce que j’ai un anniversaire à Paris et que je veux rester chez papa et Maryline. Je crois que Laurent, qui est toujours de bonne humeur comme si la Terre était en super bonne santé et qu’il n’y avait aucune guerre, y est pour quelque chose. Je kiffe de voir maman avec lui, même si lui et moi on ne se connaît pas encore très bien.

Le dîner était vraiment trop bien. C’est le meilleur qu’on ait fait à La Garrigue depuis longtemps. Mathilde a râlé un peu parce qu’elle vieillit. Elle dit que c’est le début de la fin, la dégringolade, enfin plein de trucs pas très féministes qui ont fait hurler Louise et rigoler tout le monde. Elles aiment bien se prendre le chou sur ces trucs-là, je crois. Et sur plein d’autres. Elles sont tellement différentes toutes les trois. À se demander si elles sont bien sœurs. Granny a pas mal parlé de son voyage. Je suis super fière d’elle. Partir autour du monde à son âge, toute seule… Quand j’ai raconté ça à mes copines, elles étaient sur le cul. Ensuite, elle nous a montré plein de photos sur son iPad. Je crois que ça ennuyait tout le monde parce que plus personne n’écoutait : Louise rigolait avec Lisa, Mathilde grondait Pia qui jouait à la console sous la table, maman et Laurent se roulaient des grosses pelles – c’est vraiment trop gênant. Sauf Raphaël qui, en mode chouchou des gendres de Granny, faisait genre « Oh, mais ces montagnes sont sublimes, Jeanne. Où étiez-vous ? » Je crois qu’il a peur pour sa place, parce que Laurent et Granny se connaissent depuis longtemps. Moi, j’y jetais des coups d’œil de temps en temps parce que j’étais à côté de ma grand-mère et que je savais que ça lui faisait plaisir, même si j’avais déjà vu ces photos mille fois sur WhatsApp. Et puis, à un moment, Raphaël a dit « Qui est ce monsieur, Jeanne ? », et Granny est devenue toute rouge. Elle lui a arraché l’iPad des mains. L’erreur de débutante. Tout le monde sait qu’il faut supprimer ses photos compromettantes ou les balancer sur le Cloud – sauf s’il est connecté à toute la famille, évidemment. Alors Raphaël, qui avait trop bu, je pense, a sauté sur Granny pour le lui reprendre en rigolant. « Mais qu’est-ce que vous nous cachez, Jeanne ? Un prétendant ? » C’est dingue qu’il continue de la vouvoyer quinze ans après alors que Laurent la tutoie depuis longtemps.

Malgré la musique, le bruit et les cris des enfants de Lisa qui couraient derrière Pia, tout le monde a fini par se tourner vers Granny, hyper gênée. À part Louise et Lisa qui se regardait dans le blanc des yeux comme si elles étaient seules sur la terre. Je crois que Laurent a donné un coup de pied sous la table pour faire réagir Louise parce qu’elle a poussé un petit cri genre « ça va pas, la tête ? » On dirait un peu des frères et sœurs. Surtout qu’ils se ressemblent énormément, physiquement, c’est ouf. Ils se disputent mais alors tout le temps, comme si c’était leur mode de communication de base.

— J’ai rencontré quelqu’un, a dit Granny.

Je pense que personne ne s’y attendait. Exactement comme personne ne s’attendait à ce que mes grands-parents se séparent.

— Il s’appelle Patrick, il a dix ans de moins que moi, c’est un jeune retraité. On a passé les deux derniers mois de mon voyage ensemble.

Même les petits ont arrêté de courir. Ou alors c’est l’impression que j’ai eue, comme un arrêt sur image. Et puis Louise s’est levée en premier, parce que je crois que c’est la plus ouverte des trois. Ou alors, c’est parce qu’elle a toujours considéré Granny comme une vraie femme. Alors que pour ma mère et tata, c’est leur maman, point barre. Elles badaient, toutes les deux, avec leur gros ventre. Je les ai vues se regarder et se retenir de rigoler parce que tout partait vraiment en vrille depuis que chacun vit sa vie comme il l’entend.

Et puis finalement, maman et Mathilde ont fait genre elles étaient heureuses pour elle. Mais je voyais bien qu’elles étaient gênées. Je ne sais pas si c’était de penser à leur mère dans les bras d’un autre homme ou le fait qu’il soit plus jeune. Enfin, j’ai l’impression que ça arrive très souvent dans l’autre sens – Maryline aussi a dix ans de moins que papa –, et que ça ne dérange personne. J’ai passé ma main sous la table et j’ai pris celle de Granny parce que je voyais bien qu’elle n’était pas rassurée et qu’elle n’aimait pas être au centre de l’attention. Je l’ai serrée fort, j’ai fermé les yeux et j’ai respiré l’odeur de La Garrigue, qui était en fait toujours la même malgré les changements.

L’année prochaine, j’aurai une nouvelle petite sœur. Avec la première, ça m’en fera deux. Comme maman. J’espère qu’on s’entendra aussi bien qu’elles plus tard. Parce que moi aussi, j’ai envie de rester avec mes frangines toute ma vie.

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