Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 38 sur 46

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Frangines

Violette

 

— Tu as raison, Raphaël. Cet argent, c’était le mien. Et il m’a brouillé avec toute ma famille. Alors j’ai quand même le droit de faire ce que je veux de ma maison, non ?

— Eh bien, c’est un peu plus compliqué que ça, répond-il, très pragmatique, comme d’habitude, tandis que les trois sœurs ont l’impression qu’on parle du découpage de l’une d’entre elles. Vous avez fait l’apport, c’est vrai. Mais vous étiez mariés sous le régime de la communauté, j’imagine ?

— Oui, bien sûr.

— Ça ne se fait plus tellement, aujourd’hui, vous savez ?

— Mais parce que vous, les jeunes, vous vous séparez tous les quatre matins.

— Quatre matins ou pas, dans le cas qui nous occupe, ça aurait été plus simple de signer un contrat de mariage.

— Oui, maman. C’est vrai, intervient Mathilde d’un ton plus doux. J’ai bien peur que tu ne doives te contenter que de la moitié, quand bien même tu aurais acheté La Garrigue toute seule.

— C’est incroyable, quand même ! Alors que ce gougnafier est parti avec ma meilleure amie…

Louise éclate de rire.

— Enfin, maman, Françoise n’a jamais été ta meilleure amie. Tu l’as toujours détestée.

— Pas du tout. Et c’est la seule de ma classe qui soit restée ici.

— Et alors, qu’est-ce que ça peut faire ? Tu cherches à organiser un dîner « Copains d’avant » ?

— Alors, je dirais d’avant avant, commente Raphaël, ce qui ne fait rire personne.

— Mais surtout, les prix ne sont plus les mêmes aujourd’hui. Jamais maman ne pourra réunir la moitié du montant de la vente pour le donner à papa, reprend Mathilde.

— Si je comprends bien, on ne fait plus les travaux ? s’enquiert timidement Jérôme, vers lequel tous les regards convergent d’un coup.

— Non, on ne fait plus les travaux, déclare Jeanne en se levant.

Elle attrape le plat de semoule vide et se dirige, seule et silencieuse, vers la cuisine. Elle ne répond même pas au « Ça va, Granny ? » que lui adresse Clarisse, le nez dans son portable, avachie sur Pia qui dort à moitié dans le grand canapé.

— Qu’est-ce qu’elle va devenir ? murmure Violette d’une voix pleine d’inquiétude.

— Mais arrête de faire un drame de tout ! s’exclame Mathilde. Elle va obtenir une très belle somme en vendant cette maison. Ça lui permettra d’acheter un petit appart bien plus adapté à sa situation. Et puis, c’est un gouffre, cette baraque. La plomberie qui a des problèmes toutes les trois semaines, quand ça n’est pas la toiture, les charges. Et regarde ce jardin qui part à l’abandon. Et la piscine, j’ai limite peur d’attraper le tétanos quand je me râpe le pied au fond.

— Tu n’as vraiment pas de cœur ! Et nos souvenirs, et notre enfance ? Ça ne te fait rien, à toi ?

— Je ne suis pas attachée aux choses.

— Mais là, ce n’est pas une chose. Et je me demande bien à quoi tu es attachée.

— Eh bien, à mon mari, à mes enfants. À la vie !

— « À la vie », l’imite Violette en levant les yeux au ciel. Non mais écoute-toi. On dirait un dialogue de téléfilm. Et cette « baraque », comme tu dis, elle n’est pas un peu de ta vie justement ?

— Si, mais celle du passé. Il faut savoir tourner la page, tu sais ? Vivre dans le présent, regarder vers l’avenir, si on a cette chance.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je ne sais pas, moi… Il y a des gens qui sont malades…

— Et alors ? Ce n’est pas ton cas.

— Si, justement.

— Comment ça ?

— J’ai un cancer.

Un silence épais s’abat sur la tablée. Jeanne, qui apporte le plateau de fromages, n’est pas sûre d’avoir bien entendu. Du salon, elle a perçu des éclats de voix, rien de très joyeux. Puis après avoir échangé quelques mots avec Clarisse, elle débarque sur la terrasse et découvre tous les visages ébahis.

— Quoi ?!

C’est Violette qui, la première, rompt le silence. Voyant que Raphaël a posé sa main sur celle de sa femme, elle comprend qu’elle a bien entendu.

— Oui, enfin c’est fini. Si tant est qu’on puisse dire un jour que ce soit vraiment terminé.

— Comment ça, c’est fini ?

— On m’a opérée. J’ai suivi un traitement. Une chimiothérapie. « Légère », comme on dit. Les médecins sont confiants. Il faut attendre cinq ans pour parler de rémission totale. Mais le pire est derrière moi.

— Non mais, tu te fous de moi ?! s’écrie Violette.

Elle est toute rouge. Pourtant, elle s’énerve rarement. Et jamais devant sa mère et ses sœurs. Elle râle un peu, elle intériorise beaucoup, mais elle ne crie pas. C’est sorti comme ça. Mathilde, Louise et Jeanne sont surprises. Jérôme ne sait plus où se mettre, ni s’il peut se servir de fromage. Il essaye de toucher l’avant-bras de Violette, comme le fait Raphaël avec Mathilde. C’est finalement Jeanne qui intervient :

— Violette ! La petite est à côté.

— Non mais, vous déconnez, là. Tu étais au courant, maman ?

— Oui, répond Jeanne en baissant les yeux.

— Quoi ? Tu étais au courant, maman ? répète Louise.

Violette tourne la tête vers sa petite sœur. Elle paraît vaguement soulagée en comprenant qu’elle non plus ne savait rien.

— Oui, maman était chez nous au moment de l’opération. Ça s’est passé à Noël. Enfin, le lendemain.

— Tu veux dire qu’on était tous chez vous alors que tu allais entrer à l’hôpital ? Et tu ne nous en as pas parlé ?

— Ce n’était peut-être pas le meilleur moment, tu ne crois pas ?

— Je ne sais pas. Quand est-ce que ça aurait été le bon moment ? Jamais, visiblement.

Louise fouille dans son sac et sort ses cigarettes ; elle en allume une sans demander si ça gêne quelqu’un. On n’en est plus là. Violette se jette sur le paquet et en prend également une. Jérôme la regarde avec curiosité, mais ne dit rien. Les deux sœurs aspirent bruyamment et soufflent des panaches de fumée qui se rejoignent au milieu de la table, avant de s’abîmer dans les ampoules multicolores.

— Et après ? reprend Louise.

— Après quoi ?

— Après l’opération… Tu as suivi ton traitement, tu as eu tes séances… Tu n’as jamais pensé à nous ? À nous parler ? À nous demander de t’aider, putain ? On est tes sœurs, MERDE !

Louise hurle. Jeanne sursaute et va aussitôt vérifier le salon. Pia dort toujours. Clarisse porte son casque sur les oreilles. Alors elle ferme doucement la porte et revient vers la terrasse. Les ombres autour de la table lui font peur, et en même temps elle est soulagée de ne plus avoir à garder ce secret pour elle.

— Dis quelque chose, putain ! Mathilde. Descends de ton piédestal, parle-nous. On s’en fout que tu aies peur, que tu sois moche, que tu pues, que tu sois malade. Parle !

Les épaules de Mathilde tressaillent. Elle regarde obstinément son assiette pleine de semoule éparpillée. Les mots sont coincés au fond de sa gorge. Violette attrape la bouteille de vin et se sert un grand verre, qu’elle boit d’un trait. Jérôme lui chuchote quelque chose à l’oreille, qu’elle fait mine de ne pas entendre. Elle aimerait qu’il ne soit pas là. Elle aimerait n’être qu’avec ses sœurs et sa mère, et que Raphaël n’agrippe pas le bras de Mathilde comme si elle lui appartenait. Puis Violette saisit la bouteille à pleine main et se lève brusquement.

— Bon, puisque personne ne veut parler de rien, moi je vais me coucher.

Alors que sa sœur se dirige vers sa chambre, Louise allume nerveusement une autre cigarette et prend une longue inspiration.

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