Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 40 sur 46

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Frangines

Les frangines et leur mère

 

 

Elles ont quitté la table. Louise et Mathilde sont allongées dans le hamac, tête-bêche. Jeanne a pris un transat et un plaid. Violette est étendue les bras en croix sur le sol encore chaud pour contempler les étoiles.

— Je crois que j’en ai vu une.

— Une quoi ? demande Louise d’une voix pâteuse.

— Une étoile filante !

— Mais non, c’est le 15 août…

— … « pour mon anniversaire », enchaînent en chœur Violette, Louise et Jeanne, qui éclatent de rire avant d’avoir fini leur phrase.

— C’est ça, fichez-vous de moi, réplique Mathilde, faussement énervée.

— Je ne vois pas à quoi ça sert d’avoir des sœurs si c’est pour tortiller du cul, déclare Violette, le nez toujours tourné vers le ciel, fascinée par la beauté de ce spectacle propre à l’été.

— Violette, les gros mots ! intervient Jeanne, par habitude, comme si sa fille avait sept ans.

Louise et Mathilde se sourient. Rien ne change, en fin de compte. On croit devenir adulte mais à part le corps et les soucis, on reste les mêmes qu’il y a trente ans.

— Tu le sais depuis longtemps ? demande Mathilde en tapotant l’épaule de Louise avec ses doigts de pied.

— Arrête de me tripoter avec tes grands panards. Et toi, tu le sais depuis quand ? répond-elle en lui tirant une mèche de cheveux avec ses propres orteils.

— Noël. Quelques jours avant.

— Annie, quelques jours après. Oui, depuis toujours, peut-être bien. Je ne sais pas. Je crois que je ne me posais pas la question, en fait.

— Et tous les petits copains que tu ramenais à la maison, même petite ? Comment s’appelait celui qui avait une queue-de-rat ? C’était ton boy-friend officiel. Même que papa devait lâcher sa télé quand il dormait là parce qu’il squattait le canapé du salon. Vous aviez quel âge ?

— Je ne sais pas. Huit ou neuf ans. On ne faisait rien à cet âge-là, tu imagines bien.

— Papa disait toujours que tu étais une tombeuse, avec tous ces garçons qui te suivaient partout.

— Peut-être bien que je n’ai pas voulu gâcher ses espoirs en me taisant. Et toi, qu’est-ce que tu n’as pas voulu gâcher en gardant tout pour toi ?

Mathilde réfléchit un instant.

— Ma place. Mon image. Celle de l’aînée, celle qui protège. Qui doit être forte tout le temps. Tu te souviens, maman, quand on était enfants ? Un jour, tu m’avais conseillé de ne jamais montrer à Vio et Milou que j’avais peur. Tu m’avais dit très exactement : « Si tu te retrouves dans une situation où tu as peur, que tu es seule avec tes sœurs et qu’elles te demandent s’il y a de quoi être effrayée, nie. Rigole, éloigne le danger d’un revers de la main. C’est ce que font les parents. Ils doivent rassurer. » Ça m’est resté. Toujours.

— Je t’ai dit ça, moi ? Ça m’étonnerait.

— Pourquoi j’inventerais un truc pareil ? Ce truc a manifestement conditionné ma vie.

— C’est l’explication de ta psy ?

— Parfaitement.

— Tu vois un psy ?

— Ah bon, tu vois un psy, ma chérie ? C’est à cause de… ta maladie ?

— Comment tu savais ça, Violette ? demande Louise.

— T’emballe pas. Je l’ai appris comme ça, il y a deux jours. Je ne suis jamais dans les confidences.

— Moi non plus, rétorque Louise en regardant Mathilde, qui ne relève pas.

— Et toi, tu n’éprouves pas le besoin d’aller en voir un ? répond celle-ci à la place.

— Et pourquoi j’irais en voir un ? Parce que je ne suis pas hétérosexuelle ? Parce que je ne rêve pas d’une grosse voiture, de deux enfants et d’un gentil mari avec lequel faire des dîners de couple ?

— C’est comme ça que tu me vois ?

— Pardon… Non. Enfin, si. Mais je ne juge pas, d’autant que tu as l’air tellement épanouie dans cette vie-là avec Raphaël, qu’on adore toutes, tu le sais. C’est juste que…

— Ce n’est pas celle dont tu rêves toi, je l’ai bien compris. Mais pourquoi attendre toutes ces années pour nous parler de ça ? Alors qu’on est si proches… Tu as une double vie ? Ou est-ce que tu t’es empêchée d’aller vers ce que tu aimes parce que tu n’oses pas dire à tes sœurs, à ta mère, que tu n’es pas comme elles ?

Louise baisse les yeux, tandis que Violette se redresse sur les coudes pour observer sa petite sœur. Celle qu’elle a pratiquement élevée. Elles ont six ans et demi de différence. Ça n’est pas grand-chose, aujourd’hui. Mais à l’époque, ça représentait tellement… Jeanne, qui travaillait beaucoup, s’était moins investie dans l’éducation de cette enfant-là. Peut-être parce que c’était la troisième, et qu’on considère généralement que les choses doivent rouler pour les derniers-nés… Elles avaient passé tant de temps ensemble. Sans Mathilde. Comment Louise avait-elle pu lui cacher ça ? Peut-être justement à cause de cette relation quasi maternelle qu’elles entretenaient – les parents sont souvent les derniers avertis de la vie sexuelle ou sentimentale de leurs enfants. Violette avait bien senti l’emprise d’Annie sur sa sœur. Mais, à l’époque, elle avait pensé à une amitié amoureuse, si fréquente à cet âge-là – les adolescentes sont souvent très exclusives et passionnées.

— Et tu es amoureuse ? Est-ce que tu l’as déjà été ?

— C’est un interrogatoire ? proteste Louise, qui n’a visiblement aucune envie de s’étendre sur sa vie privée.

— Ça va, j’ai le droit de demander, non ? insiste Violette, en interrogeant Mathilde et Jeanne du regard.

Sur les sujets délicats, elle a toujours peur d’aller trop loin, d’être trop brusque. Alors elle demande sans cesse aux deux autres. « Tu penses que je pourrais demander à Louise… ? », « Est-ce que maman serait vexée si… ? » Mathilde voudrait lui répondre que c’est peut-être un peu tôt pour Louise. Que se confier ainsi, devant Raphaël et Jérôme, qui est presque un inconnu, n’a pas été évident. Alors elle décide d’anticiper les questions qui ne tarderont pas, la concernant. De livrer ce dont elle est capable de parler, histoire d’y mettre un terme.

— Plein de fois, j’ai failli vous le dire, commence-t-elle. Quand on déjeunait toutes les deux, Violette. Quand on était au téléphone, Milou. Mais ça ne sortait pas. Ça aurait tout gâché, sur le moment. C’est quand même lugubre, comme sujet. Tu n’as pas envie de déballer ça entre deux sushis, alors que ta sœur te raconte son histoire d’amour naissante ou des trucs marrants sur sa vie. Et puis, ne pas en parler, c’était aussi faire en sorte que ça n’existe pas. C’était rangé dans un petit monde parallèle auquel j’ai refusé d’appartenir. J’allais faire mes séances à l’hôpital. La plupart du temps, Raphaël m’accompagnait. Parfois, j’y suis allée seule. Je ne m’appesantissais pas, je prenais un bouquin, je ne « regardais » pas. Vous savez, pour les piqûres, les prises de sang… il y a toujours ceux qui regardent au plus près, et ceux qui ne veulent rien voir. J’ai toujours fait partie de la deuxième catégorie. Lorsque je rentrais à la maison, j’essayais d’y penser le moins possible, malgré la cicatrice, la fatigue, les nausées parfois. Je n’ai jamais cherché à entrer en contact avec d’autres malades, à lire des livres ou des articles là-dessus. Je ne juge pas celles qui en ont besoin. Chacun fait comme il le sent. Moi, c’est ça qui m’a sauvée, si j’ose dire. Faire en sorte que ça n’existe pas, que personne ne m’en parle, que mes proches ne se sentent pas obligés de prendre de mes nouvelles avec un air grave ou plein de pitié. Je craignais que vous vous empêchiez de me parler de vous, de vos problèmes, de rire ou de dire du mal des autres. Bref, j’avais peur que les gens n’osent plus être normaux. De voir dans leurs yeux la terreur. Moi, je ne voulais pas y penser. Jamais. Maintenant, c’est derrière moi. Et j’aimerais qu’on n’en parle plus. Ce n’est pas du déni. C’est seulement comme ça que j’ai choisi de « me battre » – je n’aime pas ce terme, je ne suis pas une guerrière ni plus ou moins courageuse qu’une autre. Et non, maman, je ne vais pas voir une psy pour lui parler de ça, mais de moi. On n’y fait presque jamais allusion, et elle n’a pas l’air de penser que c’est forcément mal. La maladie, ce n’est pas moi. C’est quelque chose avec lequel j’ai dû cohabiter quelque temps. Et que j’espère ne plus revoir, en tout cas pas de sitôt. Alors excusez-moi, si vous vous êtes senties blessées parce que je ne vous ai pas impliquées. Ça a été dur pour moi aussi de vous cacher quelque chose. Ça n’arrive jamais. Mais finalement je ne regrette pas mon choix. C’était comme ça. Vous comprenez ?

Louise n’ose pas bouger, parce que son corps est collé contre celui de Mathilde, et qu’elle redoute qu’elle s’arrête de parler. C’est si rare qu’elle le fasse. En tout cas avec sincérité, sérieux, comme là. Généralement, quand Mathilde s’exprime c’est pour râler, faire la morale ou se moquer. Et puis Violette se lève doucement. Elle retient ses larmes parce que Mathilde détesterait la voir pleurer. Et elle approche son front de celui de sa sœur et agrippe Louise qui peine à trouver la bonne position pour poser le sien contre celui de ses sœurs.

— Câlin-sœurs ! chuchote Violette, tandis que Mathilde la serre de son bras gauche et tend le second pour accueillir Louise.

— Câlin-sœurs, murmurent-elles.

Louise se tortille. Le hamac tangue. Alors évidemment, elle s’énerve. Mathilde lève les yeux au ciel, Violette recule, et Louise les fait basculer. Les deux sœurs chutent lamentablement, avec un gros « boum » qui fait sursauter Jeanne, laquelle se précipite affolée vers ses filles.

— Ça va ? Mathilde ? Milou ? Vous n’avez rien ? Non mais quelle soirée, dites quelque chose !

C’est Mathilde qui, la première, part dans un fou rire monumental, bientôt suivie de Louise, de Violette, qui les rejoint par terre, puis de Jeanne qui ne comprend pas vraiment comment on peut s’amuser dans un moment pareil. Elles sont toutes entassées les unes sur les autres et hurlent de rire dans la nuit.

— Chut, chut ! lance Jeanne de temps à autre, ce qui les fait repartir de plus belle.

Même l’élégante Mathilde produit des bruits de cochon. Louise lui reproche de grouiner. Violette manque d’air. Et puis leur hilarité finit par se calmer, et elles s’allongent côte à côte, toutes les quatre, sous le plafond d’étoiles. Calée tout contre elle, Violette observe sa mère. Elle la trouve jeune, belle. Pour un peu, on dirait leur quatrième sœur. Même si elle n’a pas avec Jeanne les mêmes relations qu’avec Mathilde ou Louise, elle est heureuse qu’elle soit là, pour partager avec elles ce moment. Elle aimerait lui dire tout cela, qu’une nouvelle vie s’offre peut-être à elle, qui leur a tant donné, depuis toujours, et que c’est à son tour d’accomplir ses rêves.

— Et si c’était le moment ? déclare soudain Jeanne.

— Le moment de quoi ? demande aussitôt Violette.

— De vendre. Ce n’est peut-être pas si idiot. En revanche, je ne veux pas le faire parce qu’il me l’a demandé. Si je prends la décision, il faut qu’il sache que c’est mon idée. Je ne veux pas être celle qu’on met dehors. Mais celle qui a choisi.

— Enfin, maman, tu ne vas pas vendre la maison de notre enfance ! s’exclame Mathilde, outrée.

— Et pourquoi pas ? Tu viens deux semaines par an, tu ne vas quand même pas lui demander de garder la maison parce que tu ne veux pas qu’on touche à tes souvenirs de petite fille.

— C’est vrai ça, Mathilde. En plus, tu as dit toi-même que ce serait une bonne idée ! Mais tu irais où, maman ? s’inquiète Louise.

— Là n’est pas la question. On a été heureux, ici. Très heureux, même. Pourtant, c’est peut-être le moment de laisser La Garrigue à une autre famille qui saura lui redonner ses lettres de noblesse. On ne peut pas vivre sans arrêt dans le passé. Et moi, qui habite ici, j’ai l’impression d’être enfermée dans un album photo. Votre père est partout. Dans mon armoire, dans la salle de bains, en train de se raser, sous les oliviers, à faire la sieste. Vous comprenez ?

— Et les travaux ?

— On verra… Mais je doute d’avoir assez d’argent. Ce serait du rafistolage.

— Il pourrait pourtant nous faire des super prix, votre Laurent, commente Louise, avant d’ajouter : c’est quand même le moins qu’il puisse faire.

Jeanne pince discrètement sa benjamine.

— Aïe ! Non mais ça va pas ?

— Tu ne l’as pas volée, celle-là, Milou, ironise Violette, sans même tourner la tête.

Mathilde en profite pour chuchoter à l’oreille de sa cadette :

— Tu sais…

— Laisse, c’est oublié.

— Je suis tellement désolée.

— Je sais.

— Je ne comprends pas ce qui m’a pris. Je ne l’ai jamais aimé. Lui non plus. C’était comme ça. C’était cruel, et idiot. Je suis un monstre.

— Arrête. C’est oublié, je t’assure.

— On vous entend, intervient Louise. Hé, vous savez quoi ? Je trouve qu’on a pas mal avancé, ce soir. Qu’est-ce que vous diriez de faire un nouveau pacte ?

— Mouais. C’est quoi encore, ton truc ? grommelle Violette, soupçonneuse.

— À partir de cette nuit, plus de secrets entre nous ! On est quand même plus fortes à trois. Et la vie est déjà assez compliquée.

— Comment ça, à trois ? se vexe Jeanne, pour le plus grand plaisir de ses trois filles.

— D’accord, maman. À quatre.

— Ben oui, à quatre. Je ne vois pas pourquoi je serais exclue. Non mais sans blague, je suis quelqu’un de très ouvert. Je vous vois, parfois, quand vous faites des secrets, et que vous vous fichez de moi en pensant que je ne peux pas comprendre… C’est faux ! Je suis…

Dans un même mouvement, Mathilde, Violette et Louise se précipitent sur leur mère pour la faire taire.

— Mais oui, maman, tu es géniale !

— Elles sont complètement folles ! Vous vous moquez, ou c’est vrai ? Arrêtez, vous m’étouffez…

Il est 2 heures. Sur la table, une lampe est toujours allumée, autour de laquelle virevolte une nuée de moustiques. Pensive, Jeanne contemple La Garrigue, plongée dans la pénombre, une nouvelle fois dépositaire de tant de bouleversements. Puis, se tournant vers ces trois femmes si unies, qui ont grandi, vieilli, aimé, souffert et tellement ri en son sein, elle songe que le temps est venu pour elle de tenir parole.

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