Frangines
Jeanne
— Je peux bien prendre ma voiture, tout de même ! Je fais ce que je veux, je ne suis pas encore gâteuse, ma petite. Si je veux aller chercher ma fille à la gare, j’y vais. Et puis j’ai de la peinture à acheter. Si tu continues à m’embêter, je vais être en retard.
— Dis-lui, toi ! C’est ridicule, cette idée de repeindre la maison alors que tout le monde arrive. Maman, ça ne peut pas attendre septembre ? On aura moins chaud, et en plus, je pourrai t’aider.
— Mais oui, maman, c’est idiot. On vient juste d’arriver, tu ne vas pas faire ça maintenant. Qui est-ce qui t’a mis ça dans la tête ?
— Le facteur, grommela Louise en allumant une cigarette et levant les yeux au ciel.
— Ah non, je croyais que tu avais arrêté.
— Quel facteur ? Maxime, le frère de Vincent, le type du manège ?
— Oui, Maxime. Eh bien, j’ai repris. Tu m’énerves, maman, quand tu es comme ça.
— Oh, mais fiche-moi la paix ! C’est quand même ma maison. Si j’ai envie de la repeindre maintenant, c’est mon problème, je ne vous demande pas de m’aider.
— Oui, bien sûr. Tu vas grimper sur un escabeau et prendre ton petit pinceau toute seule.
— Et pourquoi pas ? Au pire, mes gendres m’aideront.
— Euh… Quels gendres ?
— Oui, quels gendres ?
— Eh bien, Raphaël et Pacôme.
— Quel Pacôme ?
— Ton architecte, c’est son métier, non ?
— Jérôme, maman ! Pas Pacôme. Alors déjà, il est architecte et pas peintre en bâtiment. Ensuite, il vient en week-end, et pas pour démarrer un chantier. Et enfin, nous ne sommes pas mariés, loin de là. Dois-je te rappeler que tu ne le connais même pas ?
— Bon, mes charmantes filles, je vous laisse vous installer. Ne prenez pas la chambre de Mathilde, c’est tout ce que je vous demande, sinon ça va faire un drame. Je vous ai mises toutes les deux dans la rose. Louise, tu viendras dormir avec moi quand… Jérôme arrivera. Sur ce, je vous dis à tout à l’heure. Je reviens avec le reste de ma progéniture et ses enfants, et mon matériel de bricolage. Et je vous em…
— Non, maman…
— … embrasse, mes chéries.
Elle leur colle à toutes les deux un baiser sonore sur la joue, avant de faire de même avec Clarisse, tout sourire, qui ne perd jamais une miette de ces gentilles empoignades familiales sur fond de chant de cigales.
— À toute, Granny.
— À toute, ma jolie.
Dans la voiture, Jeanne fulmine. Il faut vraiment qu’elle trouve une solution concernant Louise. Elles ont toujours eu une relation très fusionnelle. C’est certainement le cas dans toutes les fratries, et elle ne s’en plaint guère, elle qui a supplié Yves pour ce dernier enfant. Mais depuis qu’il est parti, et qu’elle s’est retrouvée seule à La Garrigue, Louise est devenue surprotectrice, pour ne pas dire étouffante. Tous les matins, elle l’appelle depuis sa voiture, en commençant sa tournée. Confortablement installée dans son lit devant une série, son plateau de petit déjeuner tout juste posé sur ses genoux et les fenêtres largement ouvertes sur la nature qui s’éveille, Jeanne continuerait d’émerger en silence, de grignoter ses tartines grillées sans avoir à faire la conversation à sa benjamine. Sans parler des hésitations de celle-ci devant son GPS, des virages loupés, des clignotants ou des klaxons, des soupirs, et puis toutes ses questions, bienveillantes certes, mais qui donnent à Jeanne l’impression d’être poussée vers la tombe.
— Mais pourquoi tu ne lui en parles pas ? lui répètent Violette et Mathilde, à qui Clarisse a cafté.
Quand elle la rejoint pendant les vacances scolaires, sa petite fille vient se glisser dans son lit le matin, refusant de rompre leur vieille habitude de son enfance, et elles lancent les nouveaux épisodes de séries qu’elles dévorent ensemble. Alors, quand Louise appelle, Jeanne ne peut s’empêcher de rouspéter : « Oh, elle va encore nous enquiquiner, celle-là. » Parfois, elle a même l’impression, d’être elle aussi une adolescente à qui on interdit de faire toutes ces choses auxquelles les adultes ont la liberté de s’adonner. Mais c’est plus fort qu’elle, elle n’ose pas rabrouer sa petite dernière. Louise a toujours été là, disponible. Quand Jeanne a besoin d’elle, elle accourt sans jamais se plaindre, avec son grand sourire et sa vieille bagnole. Et chaque fois, le cœur de Jeanne se serre quand elle la voit sortir de la Citroën cabossée, si jolie, si pleine de vie et de cette affection parfois encombrante mais qu’elle est incapable de blâmer.
— Maman, il faut que tu apprennes à dire les choses, a insisté Violette. Si tu gardes tout pour toi, ça pourrit à l’intérieur et ça ne résout rien.
Yves aussi lui reprochait de s’enfermer, d’être inatteignable, de préférer se murer parfois dans le silence plutôt que d’affronter les conflits. C’était vrai, déjà. Et malheureusement, ça n’est pas à son âge que ça changera. Mais lorsque ses autres filles sont là, Jeanne se sent plus forte face à Louise. Comme aujourd’hui, où elle a osé braver sa colère, ce qu’elle n’aurait jamais fait si elles avaient été seules. Alors elle profite de cet instant, et observe avec ravissement le paysage qui défile, l’air chaud qui lui fouette le visage et ses deux mains sur le volant.
Elle se souvient du jour où elle a eu son permis, à dix-huit ans pile, et de la Renault 4 que ses parents lui ont offerte, parce qu’ils pensaient qu’une jeune fille, si elle voulait être indépendante, devait savoir conduire. De la place de l’Étoile qu’elle avait absolument voulu emprunter lors d’un week-end à Paris, « pour fêter son bachot », comme disait sa mère. De la peur dans son ventre mêlée à l’excitation de prendre enfin la route seule, comme son père le faisait depuis toujours. De ses tours successifs autour de l’Arc de Triomphe alors que sa vie venait tout juste de commencer, et que son plus bel été s’amorçait. Puis elle se rappelle Mathilde et Violette, petites, qui s’allongeaient n’importe comment à l’arrière, quand elle les conduisait à l’école avant d’aller rejoindre ses patientes. Et des grandes vacances à quatre lorsqu’ils traversaient la France entière pour rejoindre Saint-Rémy, accablés par la chaleur dans l’odeur de cuir, coincés dans des embouteillages interminables qu’ils avaient fini par apprécier parce qu’ils étaient synonymes de l’été qui commençait, de retrouvailles dans cette maison du bonheur, des semaines où ils allaient vivre à moitié nus, sans se soucier de rien d’autre que du plaisir d’être ensemble.
Sur la route, Jeanne observait souvent les autres familles, les gamins à l’arrière qui lisaient Le Journal de Mickey, ou écoutaient leurs walkmans, quand ils ne faisaient pas des grimaces, le nez collé contre la vitre. Les parents à l’avant qui riaient ou s’engueulaient, le père qui conduisait, toujours, les mains crispées sur le volant ou le doigt dans le nez. Les toits qui croulaient sous les bagages supplémentaires, les vélos à l’envers dont les roues tournaient au vent, les plans dépliés sur le pare-brise aux aires de pique-nique avec l’espoir vain de rafraîchir ce véhicule devenu pour quelques heures le cocon étroit de la cellule familiale. Dieu qu’ils avaient été heureux !
Jeanne chasse sa nostalgie coutumière, dont elle sait qu’elle peut paralyser. Certaines de ses amies, qu’elle a encore au téléphone, ont choisi de mettre sur « pause » leur existence pour ne plus vivre que dans le passé, et dans un présent monotone, un quotidien résigné à gêner le moins possible leurs enfants, à se faire toutes petites pour ne pas encombrer une société dans laquelle elles pensent ne plus avoir de place. L’année dernière, lorsqu’Yves l’a quittée, Jeanne a d’abord sombré, c’est vrai. Elle s’est enfermée à La Garrigue, volets clos, lumières éteintes, persuadée que le bonheur et sa vie de femme s’étaient arrêtés. Mais depuis quelques semaines, une étincelle a rallumé une petite flamme au fond d’elle, qu’elle croyait éteinte pour toujours. En repeignant la maison, elle espère remettre à jour sa vie, pour un nouveau départ, qui sait. Comme lorsque Clarisse recommence une partie de ses jeux vidéo. Petite, elle lui a un jour demandé : « Combien on a de vies, Granny ? » Sur le moment, cette question l’avait déstabilisée. Pourtant, elle n’était pas idiote. Et si elle aussi, en avait plusieurs ? En tout cas, elle n’est pas encore morte et n’a jamais aimé le marron des poutres choisi par Yves lorsqu’ils avaient repeint toute La Garrigue avec les copains l’été de cet achat fou. Mais quand son mari avait une idée en tête, personne ne pouvait y redire. Pour ne pas avoir à subir ses colères homériques, Jeanne préférait souvent céder. Eh bien maintenant, tout ça, c’est terminé ! songe-t-elle en se garant sur le parking du Castorama d’Avignon, rayant légèrement au passage la voiture de droite, ce qu’elle vérifie avec une petite moue en sortant de la voiture – oh, il n’avait qu’à mieux se garer. Et elle part, plus excitée qu’une gamine, en quête de sa liberté.
*
— Non, maman, ne me dis pas que tu n’as pas de siège-auto pour les enfants.
— Mais enfin, ma chérie, pourquoi j’aurais des sièges enfants ? Vous ne venez jamais, et quand vous venez c’est avec votre propre voiture ou une location. En plus, tu ne m’as pas prévenue !
— Maman, Paul a deux ans, comment veux-tu qu’il voyage sans siège ? Et puis, c’est interdit !
— On va aller en prison, maman ?
— Mais non, mon amour. Personne ne va aller en prison.
— Comme tu as grandi, ma petite chérie, tu ressembles tellement à ta maman quand elle était petite, avec tes beaux cheveux blonds et tes grands yeux bleus. Tu m’as manqué, tu sais.
Jeanne s’approche de la fillette pour l’embrasser et celle-ci se laisse docilement faire, mais il est clair que les câlins ne sont pas sa tasse de thé. Cet été sera l’occasion de se rapprocher de Paul et Pia, songe Jeanne, les petits-enfants invisibles de Mme Carpentier, comme les appellent les commerçants en ville, qui la croisent depuis toujours avec Clarisse, l’enfant du village, que beaucoup surnomment Manon, en référence à Manon des Sources, ou Zohra à cause de son épaisse chevelure rousse. Pourtant, Clarisse voit souvent ses cousins à Paris. Violette et Mathilde sont restées aussi proches que dans leur enfance, lorsque deux ans de différence les amenaient logiquement à fréquenter main dans la main les colonies, les activités périscolaires, et même les boums où Jeanne forçait Mathilde à emmener sa sœur, la petite rousse rigolote qui n’encombrait pas la beauté de son aînée et avait creusé son sillon sans subir l’ire de la grande. Jusqu’à ce que les hormones fassent leurs dégâts, mais ça, c’était une autre histoire.
— Et Louise, elle ne connaît personne dans la région qui puisse nous en prêter un ? insiste Mathilde, dépitée. Ou même toi, tu n’as pas des copines de ton âge qui ont des petits-enfants ? Ça doit se trouver ! On ne va quand même pas passer la journée sur ce parking. En plus, je meurs de chaud.
— Des « copines de mon âge »…
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Rien. À qui tu téléphones ?
— À Raphaël, il trouvera sûrement une solution.
— Tu ne vas pas le déranger à son travail pour ça.
— Je vais me gêner ! Allô ? Oui, c’est moi. Quoi ? Non, très bien. Enfin, l’enfer avec Paul qui a voulu aller dix fois faire pipi. Oui, j’aurais pu, mais apprendre tôt la propreté permet de développer de meilleures capacités de concentration. Oui, voilà, c’est mon problème. Bon, maman a oublié de prendre un siège bébé. Je sais, pour Pia ça passera encore, même si à son âge, elle devrait au moins avoir un rehausseur, mais pour lui…
— Je n’ai pas « oublié » le siège bébé, je ne savais même pas qu’il en fallait un, intervient Jeanne, qui trouve un peu gonflé de tout lui mettre sur le dos alors qu’elle est gentiment venue les chercher.
— Maman, s’il te plaît, je n’entends plus rien. Quoi ? Chez Avis ? Ah oui, c’est pas bête. Je vais essayer. Voilà, je te rappelle quand on est arrivés.
Et elle raccroche d’un geste rageur avant de scruter son écran, visiblement exaspérée.
— Hein ? Qu’est-ce qu’elle veut, celle-là ? Non mais ils ne vont pas venir m’embêter même en vacances ! Je la rappellerai plus tard. Bon, on va déjà charger les valises, et puis tu les emmèneras boire un petit truc à la gare pendant que je vais louer un siège-auto. Tu parles d’une galère : il est déjà presque 19 heures. Et Paul qui mange à 19 h 30. Tiens, je vais peut-être te donner son Tupperware, si jamais ça dure. Tu demandes de le faire chauffer, mais pas trop. Vérifie bien qu’il ne se brûle pas, surtout. Tu as la cuillère exprès dedans, et un petit yaourt nature pour le dessert. Pas de sucre, surtout.
— Il lui faut une cuillère spéciale ?
— Oui, une cuillère en silicone, pourquoi ?
— Non, pour rien.
Tout en donnant ses instructions, Mathilde, le front luisant de sueur et les sourcils froncés, a avancé la poussette de Paul vers sa mère, passé le sac de nourriture autour de son épaule puis elle attrape l’une de ses trois énormes valises en cherchant désespérément le bouton du coffre, qu’elle finit par trouver. Mais elle s’arrête net dans son élan, lâchant au sol sa cargaison avant de fusiller sa mère du regard.
— Maman… Qu’est-ce que c’est que tous ces pots de peinture, et ces énormes sacs ?
Un instant, Jeanne regrette de s’être opposée à sa benjamine. Elle aurait peut-être dû la laisser aller chercher sa sœur en râlant, finalement. C’était dans l’ordre des choses et, à l’heure qu’il est, elle serait confortablement installée sur un transat à manger des olives en attendant leur retour. Hélas, l’apéritif n’était pas pour tout de suite…
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