Frangines
Jeanne
Voilà, elle a fini les derniers lits, ceux du dortoir qui n’ont pas été faits depuis l’été précédent. Lorsque Clarisse vient pour les vacances scolaires, presque toujours seule, elle prend la chambre de sa mère et Louise – celle qui donne directement sur la terrasse. Il y fait bien moins chaud, l’air s’y engouffre la nuit par la large porte-fenêtre qu’elle ouvre toujours en grand à son réveil, lorsqu’elle apparaît, radieuse, son grand sourire destiné rien qu’à sa grand-mère, ses longs cheveux roux ébouriffés, ses yeux encore ensommeillés. Avec la famille au grand complet, Jeanne va devoir réorganiser la maison. Louise a bien proposé de rester au bourg mais il est hors de question qu’elle soit isolée du reste de la famille. Non, Jeanne veut retrouver le bonheur des étés familiaux d’antan, lorsque les filles étaient petites. Les petits déjeuners pris au soleil tous ensemble au milieu des cigales à peine levées dans l’odeur de pain grillé, avec le miel qui dégouline sur les doigts des enfants, les guêpes qui se faufilent sous les cloches protectrices, le thé qu’on se ressert à l’infini à mesure que monte la chaleur et s’ouvre une nouvelle journée à profiter des siens, sans autre préoccupation que s’interroger sur les repas du jour et la performance des petits dans la piscine. Depuis le début de la semaine, toute l’attention de Jeanne est tournée vers l’accueil de sa tribu. Il faut que tout soit parfait. Mathilde a été la plus difficile à convaincre – avec Raphaël, ils avaient envisagé de parcourir les États-Unis avec enfants et amis. L’année précédente, ça avait été la Thaïlande. Pourquoi aller si loin alors qu’ils ont tout ici ? Le beau temps, une bâtisse modeste, certes, mais emplie de tant de souvenirs, les petits des voisins pour occuper les enfants et puis elle, surtout, qui ne sera pas éternelle.
Les jeunes d’aujourd’hui n’ont semble-t-il d’autre obsession que s’éloigner de leur famille, de parcourir le monde en avion au détriment de cette planète qu’ils s’escriment paradoxalement à protéger. Et puis cette obsession de parler anglais, absolument, à tout âge et partout comme si la vie en dépendait. Mais Jeanne garde pour elle ce qu’elle observe, elle tait ce qui l’irrite chez ses filles, particulièrement chez ses deux aînées. Louise, elle, est restée près de La Garrigue. Est-elle plus heureuse pour autant ? Et si elle avait fait ce sacrifice juste pour s’occuper de sa « pauvre » mère ? A-t-elle d’autres rêves qu’elle réprime sans qu’on le sache ? Elle n’a pas d’enfant, elle gagne une misère et elle se tue à la tâche… À trente-trois ans, ça commence à lui faire du souci. Égoïstement, Jeanne s’est convaincue que Louise est celle de ses filles qui a fait le meilleur choix de vie. En fin de compte, qu’en sait-elle ?
À ses amies de la belote, qu’elle retrouve tous les jeudis matin, elle confie ses anecdotes familiales, ses doutes, ses emportements. Et toutes abondent dans son sens. Elles aussi déplorent le désintérêt d’une progéniture qu’elles ont couvée, protégée, jusqu’à ce qu’elle décide de s’en aller. Si elle était honnête avec elle-même, Jeanne concéderait que ce sont eux, Yves et elle, qui ont abandonné leurs filles. Une fois ces dernières devenues adultes, ils ont continué à habiter en Touraine, à une heure de TGV de leurs petits-enfants. Puis ils ont un jour décidé de s’établir toute l’année dans cette maison achetée lorsque Mathilde et Violette étaient petites, et Louise pas encore née, et dans laquelle ils passaient tous leurs étés.
— Quoi, mais vous n’allez quand même pas vivre définitivement à La Garrigue ? s’était exclamée Mathilde, quand ils les avaient réunies toutes les trois pour leur exposer leur projet.
— C’est idiot de continuer à payer le loyer d’un appartement alors qu’on ne travaille plus ni l’un ni l’autre, avait répondu Jeanne, qui avait arrêté son activité quelques années plus tôt après une vie entière à accoucher les autres.
Sage-femme, c’était plus qu’un métier, c’était un sacerdoce. Yves, lui, avait sagement attendu d’avoir suffisamment cotisé et avait enfin organisé ce pot de départ à la retraite qui le faisait tant rigoler, comme s’il s’agissait d’une blague. Mais c’était arrivé en un clignement d’yeux. Les collègues avaient versé leur petite larme, s’étaient cotisés pour lui offrir un mug « Libéré, délivré », une montre connectée pour « rester actif » et un barbecue pour sa nouvelle vie. Après plus de quarante ans passés dans cette entreprise de maçonnerie qui l’employait déjà lorsqu’il avait rencontré Jeanne, il avait tiré sa révérence avec humour et bonne humeur, ainsi qu’il l’avait toujours fait durant sa paisible carrière. Puis le couple avait mis le cap sur le sud, emportant meubles et albums photos pour savourer ensuite la douceur de se réveiller côte à côte au milieu des parfums de pin, de thym et de lavande qui avaient été ceux du bonheur.
— Vous ne tiendrez jamais l’hiver, vous allez vous ennuyer comme des rats morts, vous verrez ! avait déclaré Violette, alors obnubilée par ses dossiers, sa fille et son choix de vie qui n’en était pas un.
Mathilde avait elle aussi abondé dans ce sens. Évidemment.
— Pas de ciné, pas de théâtre, et puis les enfants, qui va s’en occuper ?
Jeanne avait douté, bien sûr. C’est vrai qu’elle avait toujours vécu en ville. Même si elle parcourait la campagne pour s’occuper de ses patientes, les préparer à la maternité, les accoucher parfois dans des lieux isolés, le soir, elle rentrait dans leur petit appartement du vieux Tours, rassurée par le brouhaha alentour, les commerces à deux pas, et les restaurants qu’ils fréquentaient lorsqu’ils étaient trop fatigués pour cuisiner. Allait-elle supporter l’ennui, les vacanciers qui désertent la région à la fin août, les vieux qui restent comme seuls compagnons d’arrière-saison ? Jeanne reconnaît que les premières semaines avaient été compliquées, lorsque Violette et Mathilde étaient reparties à Paris, Louise en Touraine, que Saint-Rémy s’était peu à peu vidé, que le soleil avait pâli. Qu’allaient-ils faire de tout ce temps ? Pour la première fois de sa vie, elle s’était retrouvée face à elle-même, ou plutôt face à son couple.
Plus jeune, elle ne s’était préoccupée que de ses études. Et puis, elle avait rencontré Yves, et elle était tombée enceinte de Mathilde. Ses journées s’étaient alors remplies de tâches dédiées aux autres. Ses patientes, leurs époux. Ses filles, qu’il avait fallu élever, nourrir, habiller, veiller, soigner, inscrire, chercher, accompagner, coiffer, consoler, départager. Son mari qu’il avait fallu écouter, rassurer, attendre. Mais elle, dans tout cela ? Et eux deux ? Qui étaient-ils devenus, une fois le nid familial vidé ? Lorsqu’ils étaient réunis tous les cinq, Jeanne se sentait invincible. Chacun avait peu à peu trouvé son rôle dans la famille, comme sur une scène de théâtre. Yves était le patriarche peu autoritaire, celui qui autorisait lorsque Jeanne avait interdit. Mathilde était leur chef à tous. Ça avait toujours été ainsi. Déjà, à cinq ans, en maternelle, elle régentait une cour de copines serviles et très impressionnées. Violette, qui l’avait suivie de près, avait dû s’adapter à ce fort caractère, pousser dans l’ombre tutélaire de celle qui avait longtemps été son modèle, et se satisfaire de la place que lui laissait sa sœur. Louise était arrivée bien plus tard. Comme beaucoup de petits derniers, elle leur avait apporté la fantaisie dont ils avaient failli manquer à une certaine période. Jeanne s’était toujours sentie un peu transparente dans cette distribution des rôles. Certes, elle était la figure centrale et indispensable à l’épanouissement des autres, mais elle avait souvent l’impression que ses états d’âme, ses rêves et ses regrets avaient été relégués au second plan. Elle était juste devenue « maman ». Pour Yves aussi, c’est ce qu’elle était devenue.
— Madame Carpentier ?
Perdue dans ses pensées, Jeanne n’a pas entendu le facteur qui l’appelle depuis le jardin. Rapidement, elle referme les volets pour éviter que la chaleur n’entre dans la chambre des enfants. Sinon, ils ne pourront jamais dormir, surtout avec l’excitation des retrouvailles, se dit-elle.
— Oui, je suis là !
— J’ai un colis pour vous !
— Ah bon ? Mais je n’ai rien commandé.
— C’est pourtant très lourd. Et très gros. Au bureau de poste, on a tous parié sur une caisse de vin.
— Tiens…
— Signez là. Alors, la petite famille ne va pas tarder à arriver, hein ?
— Demain ! Je récupère ma première fille à la gare avec Clarisse, et puis Louise ira chercher la seconde. Nous serons au complet demain soir. Enfin, sans les gendres, qui nous rejoindront plus tard.
— Violette est mariée ?
— Non, vous avez raison, je m’emballe. Où est-ce que je signe ?
— Là, sur la machine, directement avec le doigt.
— Incroyable, ce progrès ! Zut, ça ne ressemble pas du tout à ma signature.
— Aucune importance, tout le monde s’en fiche. Vous me direz si c’est du vin ?
— Bien sûr. Je vous en donnerai une bouteille, surtout. Tenez, je vais l’ouvrir, ce sera fait. Non, je dis gendre parce qu’elle nous présente son nouvel ami. C’est tout de même la première fois depuis Michel.
— On ne l’aimait pas, celui-là, n’est-ce pas ?
— Pas vraiment, non… Mais comme c’est le papa de ma petite-fille, je ne préfère pas m’aventurer sur ce terrain-là.
— Et le nouveau, alors, il est comment ?
— Aucune idée. Il est architecte, c’est déjà extra. Ils se sont rencontrés, il me semble, par des amis communs du milieu de la décoration. Ce n’est pas vraiment la même chose, la poterie et l’architecture. Mais je crois qu’ils travaillent tous un peu main dans la main, et qu’ils ont les mêmes centres d’intérêt. Et qu’en plus, il peint.
— Il va être servi dans la région question paysages. Ça devrait l’inspirer.
— Oh, non. Il peint les murs. Ces gens savent tout faire, vous savez. C’est des métiers très complets.
— Je pensais plutôt aux Alpilles, aux champs de lavande, à la Camargue… Mais oui, pourquoi pas repeindre la maison, c’est vrai qu’elle aurait besoin d’un petit coup de frais.
— Ah bon ? Vous croyez qu’elle est trop négligée ? Je ne m’étais même pas posé la question. C’est vrai qu’après toutes ces années on n’a jamais fait de travaux.
— Pardon. Je ne voulais pas vous vexer, chacun fait comme il le sent. Mais c’est vrai qu’avec mon fils on rafraîchit tous les deux ans. C’est plus agréable et puis ça nous fait un chouette moment tous les deux.
Perplexe, Jeanne se tourne vers la longue bâtisse sur un étage qu’elle ne voit plus après trente-cinq ans. À y regarder de plus près, elle aurait effectivement besoin d’un bon coup de pinceau, voire davantage. Sur les murs blancs, la chaux a craquelé par endroits, et les poutres apparaissent çà et là sous la peinture écaillée. La végétation très sèche de la région pousse un peu partout et, si l’ensemble conserve son tendre charme provençal, peut-être que Jeanne a trop pris l’habitude de contempler son bien avec les yeux de l’amour, ou de la routine. Zut, alors ! Elle n’est plus du tout emballée à l’idée d’accueillir sa tribu le lendemain. Elle doit absolument trouver une solution avant l’arrivée des maris. Raphaël ne manquera pas de faire des remarques. « Mais, belle-maman, pourquoi vous ne faites pas de travaux ? Vous savez qu’en construisant une extension, vous pourriez vous faire une belle chambre sur les champs de lavande ? Cette maison est mal orientée. » Il en a de bonnes, lui. Et où est-ce qu’elle aurait trouvé l’argent ? En revanche, quelques pots de peinture blanche, elle pourrait tout à fait se les offrir.
— Bon alors, on l’ouvre, ce colis ? Il faut que je termine ma tournée avant midi, moi, sinon je vais fondre. D’autant que j’ai pris le vélo aujourd’hui.
— Allez !
Jeanne tire fort sur le carton, en songeant à nouveau combien il est dommage de mettre toutes ces couches de papier et de plastique. A-t-on vraiment besoin de tout protéger ainsi ? Et on dira encore que c’est sa génération qui a cochonné la planète. Enfin, le contenu apparaît.
— Mais… qu’est-ce que c’est que ça ? Des tapis ? Et ce truc ? C’est sadomaso ?
— On dirait du matériel de gymnastique. Ou de bondage.
— De bondage ?
— Je plaisante, madame Carpentier. Ce n’est pas pour faire du yoga ou quelque chose de ce genre ?
— Mais je n’ai rien commandé, moi ! Qu’est-ce que je vais faire de ces machins ? Déjà que le garage déborde de vieux jouets et des affaires de Violette qui datent du divorce.
— Regardez peut-être sur le bon de commande.
— Vous avez raison, ça doit être une erreur. Ah : Mme Chambrette… C’est Mathilde. Elle est gonflée, celle-là ! Elle a décidé de nous mettre à la méditation ou je ne sais quoi. À moins que ce ne soit pour évangéliser la région, non mais je vous jure ! Elle aurait pu me prévenir, en plus. Imaginez que je n’aie pas été là. Ça, depuis qu’ils ont de l’argent, ils jouent aux Rougon-Macquart avec toute la famille.
— C’est plutôt sympa, je trouve. Et puis, ils sont jolis, ces tapis. Les enfants seront contents.
— Oui, vous avez raison. Je m’emballe. C’est super. Je suis juste surprise.
Jeanne est un peu gênée d’avoir laissé éclater sa colère devant le facteur. En plus, il connaît Mathilde, ils ont passé plusieurs étés dans la même bande. Redoutant qu’il aille raconter tout ça aux voisins – Ah là là, chez Mme Carpentier, ça ne va pas être triste, cet été, les trois frangines sont à La Garrigue –, elle lui offre la moitié de ces étranges objets.
— Si, si, j’insiste. Pour votre famille. Je n’ai aucune envie d’avoir ces gadgets dans mon jardin.
À Mathilde, elle dira qu’il n’y avait pas grand-chose dans le colis. Alors que le facteur se confond en remerciements, son téléphone sonne. C’est Mathilde, justement. Elle prend une grande inspiration, fait promettre au facteur de ne rien dire et répond pendant qu’il remonte la colline sur son vélo :
— Oui, ma chérie, comment ça va ? Je viens de recevoir ton cadeau mais tu es folle, il ne fallait pas !
OceanofPDF.com