Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 39 sur 46

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Frangines

Louise

 

— Moi aussi, j’ai quelque chose à vous dire.

Violette hésite, tourne les talons, curieuse malgré tout, et revient s’asseoir. On entend les battements de la musique au loin, et le doux clapotis de l’eau dans la piscine.

— Je n’ai pas trouvé les mots jusque-là. Mais c’est simple au fond. Et puisqu’on ouvre les boîtes de Pandore… Bon, je suis lesbienne.

Jeanne renverse son verre. Le vin rouge coule doucement sur le bois de la table. C’est dommage, si on ne nettoie pas tout de suite, la marque va certainement rester, songe machinalement Louise. Violette a toujours les doigts agrippés à la bouteille. Mathilde relève son visage déformé par la confusion et le chagrin.

— Hein ? lâche Raphaël, dont on pourrait penser qu’il se retient de sourire.

— Ça te fait rire ? réplique Louise, avec une agressivité qu’elle n’a pas voulue.

— Pas du tout. C’est juste que… Comme ça…

— On se dit tout, non ?

Sonnée, Violette secoue la tête sans rien dire. Puis elle lâche :

— Y’a pas du cognac ou un truc qui arrache ?

— Je vais regarder, propose Jeanne, ravie de pouvoir s’éclipser pour faire le point avec elle-même.

— Ben ça, alors ! finit par dire Mathilde.

Nouveau silence, que Jérôme interrompt très vite :

— Je suis une femme.

Après un moment suspendu, il éclate d’un rire très personnel, visiblement ravi de sa plaisanterie d’un goût douteux. Et puis, emportés par la nervosité, le grotesque de son intervention, la tristesse et cette tension particulière, tous partent dans un fou rire qui se mue peu à peu en une bruyante cacophonie. Raphaël s’étouffe. Violette, qui n’en peut plus de rire, se tient les côtes alors que des larmes libératrices roulent sur son visage fatigué. Jérôme, qui ne sait pas bien si on rit de lui ou avec lui, semble néanmoins assez fier d’avoir su briser la glace. Mathilde secoue la tête en souriant, l’air de dire « non mais il est pas vrai, celui-là », tandis que Raphaël lance un regard presque admiratif à son comparse masculin. Louise, en revanche, ne sait pas bien si elle doit rire de la plaisanterie ou se fâcher, parce qu’elle ne s’attendait pas à ce que sa révélation provoque autant l’hilarité. Quant à Jeanne, qui revient avec un plateau chargé de bouteilles, elle les observe tous avec stupéfaction.

— J’ai raté quelque chose ?

— Non, rien, maman. C’est Jérôme qui nous a bien fait rigoler.

— Félicitations, jeune homme. Je ne sais pas comment vous vous y êtes pris mais vous avez accompli ce qui semblait être mission impossible.

— Merci, Jeanne. Je suis malheureusement loin d’être un jeune homme mais j’ai fait de mon mieux.

— J’ai trouvé plein de vieux alcools de votre père. Je suis ravie de taper dedans. C’est au moins ça qu’il n’emportera pas au paradis. Alors là, j’ai un armagnac. Et de la… on n’arrive même plus à lire l’étiquette, ça doit être de la prune. Oh, et une châtaigne corse. J’aimais beaucoup ça, vous vous rappelez, les filles ?

— C’est gentil, mais je vais aller me coucher. Le voyage m’a fatigué.

— Mais, vous ne venez pas d’Arles ?

— Si… Mais je suis exténué. N’est-ce pas, Raphaël ? Vous aussi, vous devez être crevé ?

— Non, ça va, répond Raphaël en attrapant une des bouteilles poussiéreuses, dont il ôte le bouchon avant de coller son nez au goulot.

— Mais si, chéri, tu devrais aller dormir, le presse Mathilde.

— Bah… C’est les vacances. Je prendrais bien un petit verre, moi aussi.

— Allez, venez, mon vieux, insiste Jérôme d’un air entendu, en faisant un large mouvement du bras pour l’entraîner.

Mathilde le pousse doucement du coude, et Raphaël finit par comprendre qu’on l’invite à quitter les lieux. Il ressemble à un petit garçon à qui on aurait refusé une partie de football sous prétexte qu’il y a déjà un avant-centre.

— Vous voulez bien en profiter pour rapporter la table roulante à la cuisine ? suggère Jeanne, qui s’est installée avec ses filles et commence à les servir dans les petits verres achetés par Violette et Michel au Mexique.

Raphaël revient sur ses pas en bougonnant, l’air de dire « Je préférais quand Yves était là. Tout était tellement plus… normal ». C’est d’ailleurs ce qu’il confiera à Jérôme quand ils auront déposé les restes du dîner, puis se retrouveront dans la salle de bains commune, sous l’ampoule qui pend depuis trente ans au-dessus du miroir rond. Et puis ils entendront monter de la terrasse des chansons de Dalida. Raphaël saura que Mathilde a branché son iPhone et il sera plus triste encore. Il adore Dalida. Et il adore la vieille prune.

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