Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 20 sur 46

Pages du PDF

Frangines

La Garrigue, vingt ans plus tôt

 

— Tu ne vas quand même pas mettre un décolleté pareil ? On voit tes seins.

— Tu trouves ? Moi j’aime bien. Et puis quand je montre mes seins, on regarde moins mes fesses. J’ai encore pris deux kilos. C’est tous ces melons, aussi.

— Ou plutôt les gâteaux que maman et Louise font tous les jours, non ?

— Bon, je l’enlève ? Tu es sûre ? Laurent l’adore.

— Et depuis quand on s’habille pour les garçons ?

— Il ne s’agit pas de « garçons ». Lui, c’est spécial.

— Tu ne disais pas ça quand les parents nous forçaient à l’inviter avant. Tu te souviens de ses lunettes atroces ? Et de sa coupe de cheveux !

— Toi, tu le rejetais. Moi, je l’ai toujours bien aimé.

— Tu as eu le nez creux, il est devenu vraiment pas mal, j’avoue.

Dans le miroir, Violette jeta un coup d’œil à Mathilde. Elle portait une robe blanche légère à manches bouffantes, longue et très près du corps, qui mettait en valeur sa silhouette élancée de danseuse, et arborait un chignon tressé qui soulignait la grâce de son port de tête. Assise sur le lit de sa sœur, elle posait sur ses cils du mascara, en pinçant les lèvres, pour agrandir encore ses yeux bleus de chat. En revenant à son reflet, Violette perdait l’enthousiasme qui l’avait gagnée lorsqu’elle avait passé son bustier. À côté de sa sœur aînée, elle se sentait banale, pour ne pas dire ingrate. Ses cuisses étaient épaisses, ses cheveux roux trop secs et incoiffables, sa peau trop blanche. Pourtant, depuis peu, ses rondeurs harmonieuses et le léger hâle qui parvenait miraculeusement à rehausser son teint en été l’avaient semblait-il fait passer dans la catégorie des filles attractives – elle qui appartenait autrefois à la catégorie des rigolotes, accompagnait sa sœur partout avec une parfaite insouciance, recueillait les confidences des amoureux transis, désireux d’atteindre la déesse. Cet été tout particulièrement, celui de ses dix-huit ans, Violette savourait le plaisir de voir les têtes des jolis garçons se dévisser sur son passage à elle, la cadette Carpentier. Tous les soirs, Mathilde et elle se rendaient à la discothèque qui jouxtait la maison. Elles pouvaient y aller à pied, ce qui rassurait leurs parents. Parfois, on les forçait à emmener Louise, onze ans, dont la présence mutine les encombrait atrocement, sans compter qu’elles la soupçonnaient de jouer les agents secrets pour le compte des parents.

Elles y arrivaient vers 23 heures, sur leur trente et un, maquillées, coiffées, parfumées, prêtes à prendre dans leurs filets un nouveau jeune homme qui les embrasserait sur la piste, près du bar où l’alcool coulait à flots, ou sur le petit chemin de terre qui longeait la boîte, dans la pénombre de ces chaudes nuits d’été où les notes de musique résonnaient au loin. Et puis, cet été-là, il y avait Laurent. Après les flirts sans conséquences, les étreintes pleines d’ivresse et de jeunesse avec des vacanciers de passage, des fils de famille ou des gars de la région, Violette connaissait son premier amour. Laurent Belfin était un enfant de Saint-Rémy, le fils de Fabienne et Alain, qui habitaient un appartement en ville, au-dessus des Variétés, que les parents de Fabienne avaient eux-mêmes tenu toute leur vie. Laurent avait fait ses classes au village, à l’école publique, avant de partir poursuivre ses études à Avignon. Durant leur enfance, les filles avaient pris l’habitude de jouer avec ce joyeux garçon à lunettes un peu poupin. Les deux couples s’étant liés d’amitié, Violette et Laurent avaient pris l’habitude de construire des cabanes, qu’ils occupaient des après-midi entiers, de jouer aux cartes et d’organiser des goûters de grenadine glacée et de tartines beurrées pour Mathilde, Jeanne et Yves. Ils aimaient jouer au papa et à la maman de Louise qui acceptait docilement les rôles que ces parents de substitution lui distribuaient lorsqu’ils toléraient sa présence. Sur les albums de famille qui traînaient sur la table en bois du salon, le visage rond et souriant de Laurent apparaissait plus d’une fois. Il avait peu à peu intégré la famille et était devenu ce fils qui lui manquait, voire plus. Yves, qui adorait Laurent, l’emmenait partout, lui avait appris à conduire sur les chemins de terre, à choisir les vins aux Baux-de-Provence, à tailler des haies, à entretenir la piscine. Et puis Violette et Laurent avaient grandi, et la puberté les avait éloignés. La poitrine naissante de la jeune fille, le duvet noir qui ombrait la lèvre de Laurent, et puis cette voix chevrotante et ces boutons qui envahissaient leurs épidermes respectifs avaient créé une barrière invisible qui les avait séparés. Laurent s’était mis à traîner plus souvent avec ses copains de classe, même pendant les vacances. Un jour, il avait montré à Violette les revues sexy qu’il regardait avec eux, et l’adolescente avait décidé de rompre tout échange. L’enfance avait semblait-il gardé en son sein les sentiments de ces deux-là. Jusqu’à cette chaude soirée d’août où Laurent avait réapparu sous les lumières clignotantes qui habillaient le ciel, et s’était avancé vers elle. Les boutons avaient disparu, et le regard tendre et malicieux du gamin qu’il avait été avait ressurgi. Ils avaient longuement discuté, s’étaient remémoré les années passées, les éclats de rire, leurs secrets. Et la complicité était revenue d’un coup. Toute la soirée, Laurent avait délaissé les amis qui l’accompagnaient. Mathilde, elle, embrassait à pleine bouche un jeune bourgeois en polo bleu ciel, lequel ne cessait de passer son bras autour de sa taille fine en un geste de propriétaire répugnant. Violette n’avait pas fait attention à eux deux, Laurent et elle avaient bu des dizaines de gin tonics, les yeux dans les yeux, accoudés au bar, aussi seuls au monde que s’ils s’étaient trouvés dans la cabane de leur enfance. Lorsqu’elles étaient rentrées à La Garrigue cette nuit-là, elle n’avait pas parlé de Laurent à Mathilde, qui ne s’était d’ailleurs guère intéressée à ces retrouvailles.

Le lendemain, cette dernière avait préféré l’invitation du bourgeois en polo qui était passé la prendre en cabriolet noir pour l’emmener dîner. Et Violette était retournée à la discothèque chaperonnée par Louise, trop heureuse de cette sortie inespérée pour protester lorsque sa sœur lui avait glissé un billet de vingt francs contre son silence et l’assurance qu’elle la laisserait seule avec son revenant. La benjamine les avait observés, assise à la table devant laquelle Violette l’avait installée. Vers 1 heure du matin, il avait bien fallu partir car la petite s’était endormie la tête entre les bras. Alors Laurent les avait raccompagnées à l’entrée de La Garrigue, au bout du chemin qui menait à ses souvenirs enfuis. Louise était partie devant, non sans protester d’une voix ensommeillée qui trahissait son besoin impérieux de rejoindre son lit.

Avant cela, Violette et Laurent s’étaient assis sur le petit muret érigé par Yves près de la boîte aux lettres. Au loin, résonnaient le tube de l’été et les cris des fêtards enthousiastes qui l’accueillaient. La peau de Laurent exhalait un parfum bon marché très viril qu’elle avait tout de suite aimé, malgré les sarcasmes de Mathilde, l’arbitre des élégances familiales. Violette avait été surprise par ce désir qu’elle sentait monter en elle pour le petit gamin qui dormait autrefois dans sa chambre. Mais lorsque, après un temps qui lui avait semblé interminable, il avait fini par se décider à l’embrasser, elle avait alors vécu l’instant le plus intense de sa courte existence. Comme si leurs lèvres avaient finalement scellé un lien qui ne demandait qu’à l’être. Depuis toujours. Elle en aurait presque pleuré. Longtemps, Violette s’était demandé si tout cela serait arrivé si Mathilde n’avait pas suivi le garçon au polo bleu ce soir-là. Si cette expérience de l’amour véritable, qu’elle avait touchée du doigt pendant les quelques semaines qui avaient suivi ce baiser inaugural, lui aurait été donnée. Probablement pas. Et cela aurait peut-être mieux valu.

OceanofPDF.com