Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 44 sur 46

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Frangines

Violette

 

Il lui a répété combien il avait aimé sa mère. Qu’elle était restée avec Yves pour elles trois, et puis sûrement aussi parce qu’elle aimait leur père, peut-être plus qu’elle ne l’imaginait. Que les couples traversaient souvent ce genre d’épreuves. Peut-être que si Yoann avait vécu, tout aurait été différent. Peut-être qu’il aurait demandé à Jeanne de tout quitter pour cet enfant. La vie de Violette aurait alors été différente, celle de Mathilde aussi. Louise ne serait pas née. Il ne semblait pas triste. Seulement résigné. Il a ajouté qu’il fallait bien réfléchir. Que la vie, ça tenait à ces choix minuscules qui pouvaient tout changer. Qu’il ne fallait pas se laisser enfermer dans la colère, l’entêtement, le doute. Parce qu’on n’a qu’une vie, et qu’on est finalement seuls à l’écrire.

Et puis il lui annonce comme ça que Laurent est là-haut. Dans sa chambre de gamin, en attendant de trouver autre chose. Elle est sur le point de protester. Par habitude. Et puis elle regarde les familles déambuler dans la rue. Une femme en robe d’été, tenant par la main deux petites filles. Un homme qui vient planter un baiser sur sa joue. Elle sourit. Il fait très chaud déjà, malgré l’ombre des platanes qui s’étale sur les trottoirs. Elle n’a pas envie de rentrer tout de suite à La Garrigue. Jeanne et ses sœurs sont là pour Clarisse. Jérôme dormira tard, comme à son habitude. Elle a des comptes à régler avec son passé. Qu’est-ce qu’elle risque, après tout ? Alors, d’un signe de la tête, elle accepte de monter. Elle attrape son panier d’osier, lisse sa jupe longue, tire discrètement sur son débardeur qui dévoile sa poitrine, et elle suit Alain. Les marches grincent tandis qu’ils les gravissent une à une.

— Laurent ?

Violette sent son cœur s’emballer. C’est idiot, songe-t-elle. Elle l’a vu la veille. En évitant soigneusement de croiser son regard, évidemment.

— Laurent ?

Elle voudrait s’enfuir. Elle a envie de dire à Alain de parler moins fort. De ne pas le réveiller, qu’elle reviendra plus tard. Mais elle entend des pas et, soudain, il est là. Torse nu, en bas de survêtement, en train de repeindre des chaises posées sur une bâche.

— Oui, papa ? fait-il sans lever les yeux.

— Tu as de la visite.

C’est d’une banalité, se dit-elle. D’où vient cette expression ? Aujourd’hui, plus personne ne surprend personne par sa visite. On s’appelle, on se prévient par message, on n’arrive plus comme ça, à l’improviste. Violette a l’impression d’être présentée à un enfant de son âge pour jouer avec lui. Elle se voit, godiche, avec son panier pendant au bout de son bras, ses cheveux roux coupés court, sa jupe idiote et son air crétin. À nouveau, elle a envie de partir en courant. Pourtant, le regard qu’il lui lance lorsqu’il relève enfin la tête, sa joue couverte de peinture bleu marine, lui ôte toute velléité de fuite. Elle a du mal à nommer les sentiments qu’elle perçoit sur ce visage si familier, mais elle éprouve aussitôt une forme de bien-être. Comme lorsqu’on retrouve un ami avec lequel on est fâché, et que l’on n’a pas vu depuis très longtemps. Comme lorsqu’on rentre chez soi.

— Violette…

— Bon, je retourne au restaurant, moi. Ce n’est pas la Séverine qui va pouvoir tout gérer seule.

Ni Laurent ni Violette ne lui répondent. C’est à peine s’ils l’entendent.

— J’aurais dû me douter que tu étais déjà debout. Tu t’es toujours levé à l’aube.

— Avant l’aube, tu sais bien. Combien de fois, le nez sur ma Swatch, je t’ai regardée dormir en priant pour que tu te réveilles enfin. Une vraie marmotte.

— Non, c’est toi qui es complètement insomniaque !

— Tu dors toujours autant ?

— Non, plus depuis que j’ai eu ma fille.

— Clarisse ?

— Oui.

Soudain, Laurent ne sait plus quoi dire. Après tout, c’est elle qui est montée le voir. Elle observe son torse. Elle le connaît si bien. Le léger renfoncement entre les deux pectoraux, la fine ligne de poils, qui monte du nombril et s’élargit jusqu’aux tétons. De la sueur perle sur sa poitrine. Et sur son front, où quelques cheveux se sont collés. Il a toujours fait une chaleur suffocante dans cet appartement. Apparemment, les années n’y ont rien fait. Fabienne et Alain préfèrent toujours tirer les volets, brancher un ventilateur qui brasse de l’air chaud, plutôt que céder à la climatisation. Comme à La Garrigue. Ce matin, les fenêtres du salon où Laurent peint sont grandes ouvertes, et le soleil tape déjà sur le parquet vieilli. Violette sent une goutte se frayer un chemin entre ses seins, puis descendre sur son ventre. Elle n’ose pas bouger, à peine tourner les yeux vers la pièce, pour vérifier que rien n’a changé depuis vingt ans. Elle finit par poser son panier et prend un papier qui traîne sur la table pour s’éventer. Est-ce l’émotion qui la met dans cet état ? Elle doit se reprendre. Elle est adulte. Elle doit cesser de fuir, de se cacher parce qu’elle a peur d’être blessée, déçue. Elle doit redevenir celle qu’elle était avant Michel. Une fille brillante et drôle, qui a puisé sa force dans la saine concurrence avec son aînée, avant de décider qu’elle ne valait rien, rien de plus que le droit de respirer sans bruit.

— Pourquoi ? demande-t-elle abruptement.

Laurent ne paraît pas surpris. Il s’attendait certainement à cette question. Il aurait tant voulu qu’elle la lui pose à l’époque, plutôt que de lui infliger son silence.

— Je ne sais pas.

— Ah non. Pas ça !

— Tu as raison. J’y ai souvent réfléchi, tu sais. J’ai tellement essayé de comprendre pourquoi j’ai gâché ma vie en quelques secondes. Pourquoi je n’ai pas imaginé que tu pouvais arriver à tout moment, et qu’il n’y avait rien de plus idiot à faire que d’embrasser ta sœur. J’avais tellement de chance de t’avoir, d’être si jeune, d’avoir la vie devant moi, devant nous…

— Et alors ?

— Alors, je pense qu’aucune réponse ne t’apportera satisfaction. Peut-être que, petit, j’étais fasciné par Mathilde. Comme nous tous. Comme toi. Peut-être que la simple possibilité de franchir cette barrière sur un monde fantasmé, c’était comme une occasion que je ne pouvais pas refuser. J’avais trop bu, évidemment. Elle aussi. Mais ça n’excuse rien. Peut-être que tu nous impressionnais, elle et moi. Tu étais, tu es, tellement brillante, tellement incroyable. À chaque moment qu’on passait ensemble, je n’en revenais pas. Je crois que Mathilde était elle aussi très impressionnée.

— Tu racontes n’importe quoi ! Mathilde a toujours été la reine. Tu l’as dit, on était tous à ses pieds.

— C’est cela que tu n’as jamais compris. Je vous connais toutes les deux depuis que je suis gamin. Et, crois-moi, elle a toujours été jalouse de toi. C’est peut-être pour ça qu’elle était si cassante, intransigeante et supérieure. Elle voulait se convaincre, et te tenir à distance. Elle a bien fait. Tu as toujours accepté d’être sa seconde, docilement. Ça te plaisait bien, ce rôle de l’ombre.

— Et alors ? Qu’est-ce qu’il y a de mal à ça ?

— Rien. Sauf qu’elle a dû penser qu’un jour tu brillerais davantage. Et elle n’avait pas tort.

Pour se donner une contenance, Violette tripote le papier qui lui sert d’éventail. Cette conversation la gêne, comme leur proximité dans ce petit salon bas de plafond. La cloche de l’église sonne. Laurent s’approche d’elle. Il est tout près. Il lui retire le papier des mains et le retourne. C’est une photo d’eux deux dans l’herbe, prise par Louise, avec son petit appareil Kodak. Elle n’arrêtait pas de les harceler cet été-là.

— Qu’est-ce que tu fabriques avec ça ?

— Je l’ai retrouvée dans ma chambre. Mes parents n’ont rien changé. Elle est telle que je l’ai laissée.

— Ah.

Violette ne peut détacher ses yeux du cliché. Ils sont éblouis par le soleil et plissent les paupières en riant. Leurs dents sont très blanches. Laurent a l’air d’un gamin – elle le trouvait si mûr, alors. La jeune fille de la photo semble heureuse, insouciante. C’était avant l’immense chagrin, et puis Michel, et cette vie mécanique dont elle a suivi docilement le chemin.

— J’aurais dû tout tenter pour te récupérer. J’aurais dû t’attendre, même si tu ne voulais plus me parler. Violette…

— Tu as essayé. Et puis, ça n’aurait rien changé. Tout était cassé. Finalement, c’est sans doute le départ de Mathilde que je ne t’ai pas pardonné.

— Je sais.

— Est-ce que tu te rends compte ? Je t’ai perdu toi, et puis ma sœur, coup sur coup. C’est comme si vous étiez morts tous les deux. Dans mes rêves, je vous ai souvent imaginés ensemble, puisque vous étiez tous les deux sortis de ma vie. Et puis, rien n’a plus compté qu’elle. Je n’ai plus vécu que pour son retour. Mathilde et Louise, c’est toute ma vie. Tu comprends, ça ?

— Non. Je suis fils unique, tu le sais bien. Mais je vous avais, vous. Vous avez été comme une famille.

— Une famille bien incestueuse, ironise Violette, amère.

— Arrête.

Laurent s’approche un peu plus. Alors elle recule d’un pas. Parce que sentir d’aussi près son odeur, sa peau, ça la bouleverse. Elle redoute de tout foutre en l’air. Comme Jeanne avait failli le faire. Et elle pense à Clarisse, qui a fait la connaissance de Jérôme. Depuis Michel, c’est la première fois qu’elle lui présente quelqu’un. Ça a été dur pour elle. Une séparation, ce n’est pas simple, surtout dans ces conditions. Quant à Jérôme, elle l’aime à sa façon. Sans passion, c’est certain. Mais qu’est-ce que la passion lui a apporté, en fin de compte ? Des menaces, des cris, beaucoup de larmes, des nuits d’angoisse, le cauchemar d’un cœur qui se déchire, sept années d’une sœur. Non, Jérôme l’apaise, la protège. Tout est doux avec lui. Elle l’imagine qui dort à La Garrigue, dans sa chambre de jeune fille. Elle a envie de le prendre dans ses bras. Qu’est-ce qu’elle fiche là ? Elle doit être raisonnable.

— Pardon… Pardon, Vio.

Laurent s’est assis sur la table de bois recouverte de cette nappe brodée qu’elle a toujours détestée. Il est réellement désolé. Elle le sait.

Et dire qu’ils ont failli avoir un frère. Un frère qu’ils auraient partagé. Un frère qui aurait tout changé car jamais il ne l’aurait vue autrement que comme lorsqu’ils étaient petits. Ils seraient devenus une famille, aussi inséparables qu’ils l’avaient toujours été. Plus, peut-être. Et pourtant c’est autre chose qu’elle éprouve en cet instant. Alors, elle s’avance lentement vers lui. Juste pour vérifier que le passé ne s’est pas totalement envolé.

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