Frangines
Violette
— Tu m’avais promis, Michel…
— Promis, quoi ? Ce que tu peux être prise de tête. Qu’est-ce qu’il y a, encore ?
— On avait dit que tu me déposais Clarisse aujourd’hui. Vous n’êtes pas encore partis ?
— T’inquiète. On va speeder, ou je conduirai de nuit.
— C’est hors de question.
— Me prends pas la tête, Violette. Quand elle est avec moi, je fais ce que je veux.
— Non, on l’élève tous les deux, même si ça n’est plus ensemble. Mets-la dans un train, je prendrai le billet.
— Mais tu t’entends ? Tu crois que c’est avec tes nouveaux revenus que tu vas me faire l’aumône ?
Violette coupe le micro de son téléphone, le temps de pousser un hurlement qui déchire le silence de l’appartement désert. Après toutes ces années, l’exaspération a succédé à la peur. Dans le haut-parleur, elle entend la voix de Michel qui gronde des « allô ? allô ? » autoritaires qui la tétanisent toujours. Sa voix des mauvais jours. Elle inspire profondément, puis expulse l’air en un mince filet. Elle ne doit pas le laisser prendre l’ascendant. Être rationnels, constructifs, adultes, a recommandé la juge. Pour Clarisse.
— Excuse-moi, je ne t’entendais plus. Écoute, notre train est le 4 au matin. On ne peut pas changer les billets. Qu’est-ce que tu proposes ?
Michel émet un grognement. Il n’aime pas lui céder. Les bonnes femmes le rendent dingue. Il ne les comprendra jamais. Elles compliquent tout. Pour faire chier. Pour quoi d’autre, sinon ?
— Bon, Maryline rentre en bagnole tout à l’heure avec la petite, elle a un rendez-vous chez le pédiatre demain. Tu veux que je lui colle Clarisse ?
Maryline… Violette ne s’y fera jamais. A-t-on idée de porter un prénom pareil quand on est la « nouvelle femme » ? A-t-on idée de porter un prénom pareil tout court ? Elle a beau se réjouir chaque jour d’en avoir définitivement terminé avec Michel, Violette ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment qu’elle a du mal à définir, lorsqu’il est question de cette nouvelle famille qu’il a construite si rapidement. Ce ne peut pas être de la jalousie, elle ne l’aime plus. De l’orgueil ? Une volonté absurde de garder intacte la passion déraisonnable qui les avait embarqués si loin ? Le chagrin de voir se tourner une page de sa vie, attestant du temps qui passe impitoyablement, qui emporte l’exaltation des corps et le gazouillis des nouveau-nés ? Clarisse va avoir douze ans. Et lorsqu’elle a un jour évoqué l’existence de Maryline, comme ça, mine de rien, au-dessus du lave-vaisselle qu’elles remplissaient joyeusement, Violette a curieusement oublié le passé. Les cris, le nœud dans la gorge lorsque la clé tourne dans la porte, le regard qui se voile et la blague qui ne passe pas et devient prétexte aux reproches, toujours les mêmes, les questions qu’elle ne comprend plus tellement sa tête tourne, l’envie que ça se termine, que l’orage s’éloigne, parce que si la tempête, généralement, se calmait, c’était souvent trop tard. Elle en avait parlé avec Mathilde, ce soir-là. « Tu penses que je suis folle ? » C’est elle que Violette avait appelée quand elle avait compris qu’il fallait partir vite, tout de suite, que le huis clos avait assez duré, que Michel ne changerait jamais, qu’aucun retour en arrière n’était possible. Mathilde n’avait pas posé de question, elle avait senti l’urgence. Dix minutes plus tard, elle était en bas, avec sa force, son énergie radicale. Violette n’avait plus eu peur, et Michel n’avait pas osé descendre. Tout le monde craignait Mathilde. Deux ans plus tard, Maryline accouchait de Myrtille. Et Violette ne l’a toujours pas rencontrée. Alors, laisser Clarisse monter dans sa bagnole… Et d’abord, ça conduit comment, une Maryline ? C’est exactement pour ce genre de considérations que Violette s’est longtemps efforcée de maintenir son couple avec Michel, de rafistoler tant bien que mal les lambeaux de leur union. Pour ne pas avoir à subir l’incertitude des instants où leur fille serait soumise à des décisions, des rencontres et des trajets inconnus. Elle a bien dû s’y faire, pourtant, mais de ne rien savoir lui donne envie de vomir. Grâce aux névroses de sa mère, que Clarisse qualifie volontiers de dinguerie, celle-ci a hérité d’un joli téléphone portable sur lequel Violette dépose, au compte-gouttes estime-t-elle, des messages qu’elle souhaite calmes et bienveillants. Concernant ces quelques heures en voyage avec la génitrice de la petite sœur de sa fille, Mathilde dirait probablement qu’elle n’y peut rien, que la voiture de Maryline ou celle du frère de Tartempion ne changera pas son angoisse. Elle lui conseillerait certainement de dire amen au retour anticipé de sa progéniture chérie et de boulotter des chewing-gums ou se carrer les fesses dans un cinéma pendant le trajet, histoire de calmer son anxiété. Mathilde a souvent raison.
— Bon. D’accord. Et tu vérifies bien qu’elle n’a rien oublié, hein ? Parce que la dernière fois, pour récupérer le blouson que vous aviez laissé dans votre hôtel en Savoie, ça a été toute une histoire.
— Salut, Violette.
Il a déjà raccroché. Violette ouvre la fenêtre de sa chambre. Parler avec Michel la met hors d’elle, elle crève de chaud. D’autant qu’il doit bien faire 30 °C. Sûrement davantage en « ressenti », comme ils disent maintenant à la télé. C’est vrai qu’il n’y a pas un brin d’air, on étouffe. La nuit dernière, elle s’est à nouveau réveillée à 2 heures, les poumons dans un étau, la couette au bas du lit, le corps brûlant. Elle a lu longtemps avant de pouvoir se rendormir, elle a même hésité à appeler Jérôme. Alors forcément, aujourd’hui, elle se traîne. Elle a bien essayé de rassembler les affaires, mais avec cette chaleur, c’est un calvaire. Chaque geste lui demande un effort surhumain, d’autant qu’elle n’a jamais su faire une valise. Mathilde trie, compartimente, prend toujours les bonnes tenues. Louise part avec deux tee-shirts, un short et une paire de chaussures de marche. Violette, elle, emporte son dressing entier mais oublie sa brosse à dents. Ce n’est pas si grave, songe-t-elle. Elle a laissé beaucoup de choses à La Garrigue, depuis le temps. Dans l’armoire normande de sa chambre traîne le pull en laine qu’elle enfile toujours à Noël, quand elle oublie qu’il peut faire froid en Provence. Il y a aussi quelques maillots de bain démodés qui rendent bien service, et quelques robes qu’elle prend plaisir à retrouver là-bas et qu’elle ne se permettrait de porter nulle part ailleurs. Elle embarque aussi quelques affaires pour Clarisse. Elle n’aura peut-être pas le temps ce soir. Dieu sait à quelle heure Maryline la déposera.
Le téléphone de Violette se met à vibrer dans sa poche.
Sa mère.
— Bonjour, ma chérie. Je te dérange ?
— Non, maman. Enfin, je dois finir un dossier et faire les bagages. Je récupère Clarisse ce soir. Ensuite, on ira manger toutes les deux dans le quartier avant le départ de demain matin. À La Garrigue, avec les cousins, je sais qu’on ne se parlera plus vraiment pendant deux semaines, et j’aimerais qu’elle me raconte ses vacances.
— Oh, elle a eu l’air de beaucoup s’amuser ! Surtout que leurs amis avaient une fille de son âge, avec laquelle elle semble s’être très bien entendue ?
— Je… Je ne sais pas. Tu l’as eue ?
— Très rapidement. Par texto. Elle m’a envoyé quelques photos, et on a fait un FaceTime mardi dernier. À moins que ce soit mercredi… La maison de famille de Brigitte a l’air incroyable.
— Qui est Brigitte ?
— Eh bien… La nouvelle femme de Michel, la mère de la petite.
— Maryline, maman !
— Ah, bien sûr, Maryline. Je confonds toujours avec Bardot.
Violette lève les yeux au ciel.
— Bon, maman, désolée de te presser mais j’ai encore pas mal de choses à faire avant de partir.
— Oui, oui, bien sûr. Tu as une de ces vies, ma chérie. Non, je voulais connaître l’horaire de ton train. Parce que, finalement, Mathilde ne prend pas la voiture. Raphaël doit rester un peu à Paris. Du coup, comme elle sera seule avec les enfants et les valises, je me disais que vous pouviez peut-être vous coordonner. Louise va chercher ta sœur à la gare.
— Maman, ça fait des semaines qu’elle nous bassine avec sa grosse bagnole ! Et elle change au dernier moment ? Mes billets sont non remboursables non modifiables, je les ai pris il y a des semaines, tu te rappelles ? C’est même toi qui m’as dit que je devais me presser avant qu’il n’y en ait plus, ou qu’ils coûtent le prix d’une semaine aux Baléares.
— J’ai dit ça, moi ? Je ne sais même pas où sont les Baléares.
— J’en sais rien. Ou au Portugal, je ne me souviens plus. Bref, on s’en fiche. Mais je ne changerai pas mes billets pour Madame. Elle n’a qu’à prendre un taxi, ça ne risque pas de les plomber financièrement. Je vais appeler Louise.
— Oh non, Violette, vous n’allez pas commencer à vous disputer avant même d’être arrivées !
— Ne t’inquiète pas, maman. Je vais rester calme. On va trouver une solution. Et puis on ne se « dispute » pas. On a quand même le droit de se parler sans que tu t’inquiètes.
— Tu sais comment est ta sœur… Ou sinon, je prends l’Audi et je viens vous chercher. À quelle heure arrive votre train ?
— Ah oui, c’est pas idiot. Attends… 11 h 22.
— Parfait, je serai là. Ça me fera du bien de sortir un peu. Je me réjouis, ma chérie. Ah, et ton mari, il arrive quand ?
— Maman, Jérôme n’est pas mon mari ! On sort ensemble depuis huit mois.
— Qui sait ? Ça me ferait plaisir, moi, de marier à nouveau une de mes filles. Un seul mariage pour trois enfants, on ne peut pas dire que j’ai été gâtée, de ce côté-là. Et ce n’est pas Louise qui risque de m’emmener chez Pronuptia dans les mois qui viennent. Avec ce qu’elle travaille. À croire qu’elle fait exprès de ne pas avoir de vie amoureuse. À moins qu’elle ait des histoires avec des hommes d’Internet, qui sait ?
— Maman ?
— Oui, pardon, tu es pressée.
— Voilà. Jérôme arrivera pour le week-end. Avec sa voiture, ne t’en fais pas. Quant à nous, on te retrouve demain, d’accord ? Il me tarde.
— Oh, moi aussi, si tu savais !
— À demain, maman.
En cinq minutes de conversation téléphonique, Violette a déjà senti à plusieurs reprises ces petites pointes de contrariété qu’elle va devoir supporter pendant deux semaines. Tout d’abord, la complicité entre sa mère et sa fille qui, si elle ne l’avoue à personne, la contrarie souvent. Elle devrait s’en réjouir, mais elle ne peut s’empêcher de penser que les liens forts qui unissent Jeanne et Clarisse l’excluent forcément, et la privent de quelque chose. Et puis le despotisme de Mathilde, qui règne sur son monde sans se poser de questions, qui impose ses horaires et ses désirs à tous sans que personne n’ose s’y opposer. Depuis qu’elle a fondé une famille avec Raphaël et qu’ils étalent leur fric avec, juge-t-elle, une vulgarité évidente, c’est pire. Soudain, elle a envie de crier. Au lieu de cela, elle appelle Louise tout en sortant les jeans de sa fille. Bleu ciel, large, brut, blanc, court ? Lequel voudra-t-elle prendre ? se demande-t-elle. Louise ne répond pas. Violette laisse un message :
— Allô, Milou, c’est quoi ces conneries ? Qu’est-ce qu’elle a encore, la reine mère ? Bon, moi j’arrive à 11 heures quelque chose à Avignon. J’ai cru comprendre que tu faisais le chauffeur. Peux-tu me dire à quel horaire arrivent Mathilde et les enfants ? Si on a le même train, je décommande maman. Sinon, elle a prévu de venir nous chercher. À demain, docteur Quinn. Rappelle si tu as besoin de quelque chose de parisien. Bisous.
Un texto est apparu sur l’écran de son portable pendant qu’elle parlait au répondeur de Louise.
Michel.
« Ta fille part. Elle sera là ds 3 h. »
Il a joint une photo de Clarisse souriante, assise dans une voiture, un petit chien ridicule dans les bras. En arrière-plan, Violette distingue une silhouette féminine et jeune, qui installe un enfant dans un siège bébé. Elle essaye de zoomer avec son pouce et son index pour scruter le grain de sa peau blanche, la minceur de sa taille. En vain. La photo reprend sa taille originelle et le joli visage de Clarisse réapparaît. Le cœur de Violette se serre. Elle va retrouver sa fille et tout tournera à nouveau rond.
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