Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 43 sur 46

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Frangines

Jeanne

 

Il a vieilli, se dit-elle quand elle le voit arriver. Il a beau afficher un teint hâlé, avoir perdu un peu de poids, elle le trouve vraiment quelconque. Un vieux pruneau. Un retraité du sud de la France parmi tant d’autres, qui arbore des chemisettes acidulées pour paraître plus jeune. Alors qu’il approche de la terrasse du café où elle lui a donné rendez-vous – un lieu neutre, où ils n’ont pas de souvenirs –, elle sent son cœur tambouriner dans sa poitrine. Ils ne se sont pas vus depuis si longtemps. Un an. Ça ne leur était jamais arrivé durant ces quatre décennies. Jeanne se fait un instant la réflexion qu’elle a davantage vécu avec cet homme que sans lui. Et pourtant, quand elle le regarde aujourd’hui, elle a l’impression d’être face à un étranger. Dire qu’ils avaient juré devant Dieu, les hommes et leurs parents de s’aimer et de se soutenir jusqu’à ce que la mort les sépare. Ils ont plutôt bien tenu. Jeanne songe que c’est peut-être une chance qu’ils aient flanché avant la fin – on se colle des obligations, parfois, dont on ne sait même plus pourquoi on les trouvait si inviolables.

Yves ne sait pas s’il doit l’embrasser, la saluer de loin. Finalement, il lui tapote l’épaule. Comme un vieux chien, pense-t-elle. Et elle se dit que c’est probablement ce qu’elle était devenue pour lui. Un animal de compagnie. Ils restent silencieux, attendant que le serveur qui tournicote autour d’eux vienne enfin les débarrasser de cette étape obligatoire. Yves commande un Perrier, Jeanne un thé. Ils sont aussi sages que ces petits vieux qui savent que leur santé est désormais ce qu’ils ont de plus précieux. Elle décide de rompre la glace la première. Après tout, c’est elle qui lui a proposé ce rendez-vous.

— Tu as l’air en forme, ment-elle.

— Merci. Oui, j’ai repris le tennis.

— Super.

— Ça se passe bien avec les filles ?

— Oui, c’est un bel été. On se rapproche. La vie est belle, à La Garrigue.

— Justement…

— Je voulais te voir à ce sujet, l’interrompt-elle. Ça va probablement te faire de la peine. Je sais qu’on a beaucoup de souvenirs là-bas. Mais bon, vu la situation… Et puis, il faut parfois savoir changer d’air. Voilà, j’aimerais vendre La Garrigue.

Yves ouvre la bouche. Sous le coup de la surprise, ses sourcils remontent brusquement, alors que le serveur, occupé à reluquer une jeune fille qui court en robe-tablier, leur apporte une théière brûlante et une bouteille d’eau gazeuse, avant de s’éloigner en leur souhaitant un « bon appétit ». Décidément, un couple de seniors venant prendre un verre en terrasse n’a guère d’intérêt. Jeanne se force à sourire en plongeant le sachet de mauvais thé dans la théière impersonnelle de ce lieu tout aussi aseptisé. Puis elle reprend, faussement sûre d’elle-même :

— Qu’est-ce que tu en penses ?

— Je ne sais pas. Il faut que j’y réfléchisse. C’est si soudain. Mais… oui, dans l’idée, pourquoi pas. Et toi, qu’est-ce que tu vas devenir ?

— Ce que je vais devenir ? Mon cas n’est tout de même pas si désespéré… Je vais en profiter pour changer d’air, découvrir de nouveaux horizons, un nouveau pays, qui sait ? Je me suis trop encroûtée, ici. Je ne vais quand même pas passer mes vieux jours dans cette région. Il faut vraiment être en manque d’imagination pour continuer de vivre dans son village natal.

— Tu parles pour Françoise ?

— Ah, non, tiens. Je n’y avais pas pensé. Excuse-moi ! Non, mais Françoise a d’autres qualités que la curiosité, bien sûr.

— Tu sais…

— Quoi ?

— Je suis désolé, vraiment.

— De quoi ?

— D’être parti comme ça, si abruptement.

— C’est du passé. J’ai compris.

— Ah bon ?

— En fait, non. C’est du passé, mais je n’ai rien compris. Pourquoi avoir choisi de partir ? Pourquoi justement à ce stade de notre vie ? Les gens se séparent à quarante, cinquante ans. Pas après quarante-huit ans de mariage.

— À cause de ça, justement. Du fait que tout était si bien rodé. Toutes ces années, ma vie était sur des rails, bien organisée, par toi, pour beaucoup, et je t’en remercie. Je suis resté dans la même entreprise. Nous avons élevé nos trois filles, avons épargné, payé les traites de la maison. Nous avons surmonté les épreuves, dormi dans le même lit. Longtemps. Puis les filles ont grandi, fait de bonnes études. Chacune a fini par se caser, j’étais rassuré, elles étaient à l’abri. Ensuite, il y a eu la retraite. Ça a été un choc, et je pensais que les premiers temps seraient les plus durs. Je me trompais. C’est après que j’ai compris.

— Compris quoi ?

— Que je ne voulais pas que la mort nous sépare. Que je voulais connaître autre chose. Vivre pour moi. Pas rester en couple parce que c’était la logique de l’histoire, ou que ça faisait plaisir à mes enfants…

— … et à ta femme.

— Regarde-moi. Tu en avais vraiment envie ? Qu’on reste tous les deux à végéter à La Garrigue jusqu’à ce qu’on soit trop faible pour tenir la maison ? Qu’on attende sagement le retour des filles l’été, ou qu’elles nous envoient les gamins pour les vacances ? Qu’on ne ressente plus le frisson des premiers jours ?

— Oui, j’en avais envie.

— Alors, je suis désolé. Mais j’ai décidé d’être égoïste. J’imagine que tu m’en veux, que tu m’en voudras longtemps. Toujours, peut-être. Les filles aussi. J’ai le rôle du méchant, évidemment. Cependant, je ne regrette pas.

— En quarante-huit ans, tu m’as trompée ? demande soudain Jeanne. Avant Françoise, je veux dire.

Elle se rend compte qu’elle ne s’était jamais posé la question.

— Jamais ! réplique-t-il, visiblement choqué. Et même Françoise. En fait, on a attendu que je quitte le « domicile conjugal », comme on dit chez les vieux schnocks comme nous.

— Épargne-moi les détails, tu veux ?

— Pardon. Je pensais que c’était important que tu le saches. Mais, pourquoi tu me demandes ça ? Tu ne m’as pas trompé, quand même ? demande-t-il en réprimant un éclat de rire tellement ça lui paraît incongru.

Alors Jeanne hésite. Elle a envie de lui répondre qu’elle aussi a rêvé d’une autre vie, de sortir de ce livre-là pour en commencer un autre, tout nouveau tout beau. Ailleurs. Mais qu’elle a résisté à la tentation, serré les dents, et laissé cet amour-là s’effilocher jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Et que, grâce à cela, Louise est née. Cette petite fille mutine et joyeuse qui a ranimé leur couple, apporté tant de joie et de gaieté dans leur famille qui se mourait peu à peu. Qui les a fait se sentir jeunes à nouveau, prêts à dévorer le monde pour cette gamine braillarde et dodue qui avait chassé les fantômes du passé.

— Non. Bien sûr que non, répond-elle.

Ensuite, Yves explique que Françoise l’attend, que des amis viennent dîner. Et Jeanne sent son cœur se serrer parce qu’elle se demande qui sont ces amis, qui font d’eux, plus encore, un vrai couple. Et très vite elle se dit qu’à la maison aussi on l’attend. Ses trois filles, ses deux gendres, ses trois petits-enfants. Et sa poitrine se gonfle d’émotion et de gratitude pour cet homme, car c’est également grâce à lui que leurs filles sont devenues les femmes qu’elles sont aujourd’hui. Jeanne regarde Yves s’éloigner. Elle le revoit jeune et mesure le chemin parcouru. Néanmoins, elle refuse de penser que c’est la fin. Elle aussi va continuer sa route. De son côté.

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