Frangines
Violette
La boutique a beaucoup changé. Avec le nombre incalculable de nouvelles enseignes pour touristes, qui vendent toutes le même tissu provençal, les mêmes huiles d’olive et autres paniers garnis, celle-ci avait également cédé aux exigences des amoureux d’un Midi de carte postale – il fallait bien vivre. Autrefois, Violette y venait au petit matin avec son père et ses sœurs pour acheter les journaux, le pain et quelques viennoiseries qu’elles mangeaient sur place. Bien sûr, elles n’en parlaient pas à Jeanne, qui aurait reproché ce régime, surtout en ce qui la concernait. Elle qui prenait un kilo juste en regardant une tarte alors que ses sœurs pouvaient avaler n’importe quoi sans prendre un gramme. Longtemps, Violette ne s’était guère souciée de ses rondeurs que les adultes regardaient avec tendresse. Alors, elle n’hésitait pas à passer à la boutique, qui proposait la plus belle sélection de bonbons qui leur ait jamais été donné de voir.
En tournant la tête, elle aperçoit Clarisse penchée, comme elle le faisait à l’époque, sur les paniers d’osier qui couvrent le trottoir. Paul, bien trop lourd pour ses épaules, dort paisiblement dans son dos. Soudain, Violette sursaute en entendant une voix à l’intérieur du magasin. Un homme est en train de prendre des nouvelles de Chantale, la propriétaire. Il a toujours ce léger accent du pays, et cette voix grave qui l’a si souvent fait frissonner. Violette garde les yeux fixés devant elle, ses mains tremblent. Elle pourrait tout aussi bien se cacher derrière les rayons, ou sortir cinq minutes en attendant son départ. Heureusement, elle a changé, il ne va pas la reconnaître. Et lui, à quoi ressemble-t-il aujourd’hui ? Si c’est bien lui. Violette ne peut s’empêcher d’observer discrètement le grand amour de sa jeunesse, parce que maintenant, c’est sûr, il s’agit de Laurent dont le parfum a envahi le petit espace. Ses larges épaules sont moulées dans un tee-shirt blanc, et il porte un jean qui a vécu. Violette remarque que ses cheveux sont toujours aussi épais et bruns, et que seuls quelques fils blancs témoignent du passage des ans.
— Maman, je peux prendre celui-là ? Il est trop beau ! Et peut-être le même pour Pia ?
— Hein ? Oui, oui, chérie.
— Pourquoi tu chuchotes ?
Elle a beau essayer de baisser le ton, ça résonne dans la boutique.
— Violette ?
La voilà obligée de s’arracher à l’examen du rayon épices pour lui faire face. Il est aussi beau que dans son souvenir – peut-être davantage. Les années ont laissé quelques traces sur son front et autour de ses yeux, mais sa peau mate et son regard noisette ont gagné en maturité et, injustice de la nature, lui ont conféré un charme supplémentaire. Sans le vouloir, Violette sent le rouge gagner ses joues, son front et même la pointe de ses oreilles, qui se mettent à bourdonner comme lorsqu’elle avait douze ans. Se maudissant de ne pas s’être arrangée ce matin, elle n’ose imaginer l’état de son visage pas encore hâlé. Et cet enfant qui pendouille contre son corps. Heureusement, sa récente coupe courte la rassérène. Son cœur bat fort sous son caraco léger, et les mots peinent à sortir de sa gorge nouée.
— Ah, tiens, salut. Ça va ?
— C’est incroyable, vous êtes toujours dans la région ? s’étonne-t-il.
— Oui, à La Garrigue, comme avant. Et toi, ça fait des années qu’on ne t’avait pas vu. Mais peut-être est-ce qu’on ne s’était tout simplement pas croisés.
— Saint-Rémy est petit, et les frangines Carpentier inratables. Non, je suis passé côté basque pendant beaucoup d’étés. Ma femme est de là-bas.
— Ah, c’est joli aussi. Il y a la mer.
— Voilà, c’est exactement ce qu’elle disait. Mais on ne change pas si facilement un Provençal. On s’est séparés. Alors, je suis revenu, pour mon plus grand plaisir. L’odeur, et puis ces montagnes…
— Je sais. Je n’ai jamais réussi à passer un été ailleurs. J’ai essayé une fois, et j’ai eu l’impression d’avoir sauté les grandes vacances.
— J’aime les filles qui disent « grandes vacances », ça me donne l’impression que rien n’a vraiment changé depuis le collège.
— Pourtant, pas mal de choses ont changé, à commencer par moi.
— En bien, je trouve, précise-t-il en plongeant son regard dans celui de Violette, avant de découvrir Paul, juste en dessous. Ce petit garçon a l’air vraiment heureux contre sa maman, commente-t-il alors.
Violette ne comprend pas immédiatement de quoi il parle. Puis elle répond, un peu trop vivement :
— Ah non, ce n’est pas le mien ! C’est le fils de… Mais, en revanche, je ne t’ai pas présenté ma fille. Clarisse. Laurent, un vieil ami de maman. Et de tata, ajoute-t-elle après une seconde d’hésitation.
— Si je l’avais croisée, j’aurais parié que cette jolie rouquine était de toi. Enchanté, jeune fille.
Clarisse lui sourit, jugeant cette réponse amplement suffisante. Que peut-elle ajouter ? Elle ne sait pas si elle doit l’appeler « monsieur », lui tendre la main ou l’embrasser. Elle déteste quand sa mère croise des inconnus dans la rue. En revanche, cet homme-là l’intrigue. Déjà parce qu’il semble mettre sa mère dans un drôle d’état. Ensuite parce qu’il est plutôt beau – enfin, pour un vieux : il ressemble un peu à l’acteur de Mission impossible.
— Vous êtes toutes les trois à La Garrigue avec tes parents ? Comme au bon vieux temps ?
— Oui, enfin, non. Mes parents sont… séparés.
Ça lui fait tout drôle de prononcer cette phrase. Elle avait imaginé qu’Yves reviendrait aux beaux jours, la tête basse et les bras chargés de fleurs, comme il le faisait autrefois lorsqu’il se disputait avec Jeanne. Quand, à Pâques, Clarisse a retrouvé sa grand-mère seule dans le grand mas familial, Violette a bien dû se rendre à l’évidence. Il ne reviendrait pas. Et sa récente conversation avec lui a achevé de la convaincre du caractère inéluctable de cette séparation. Une situation qui va s’envenimer, songe-t-elle, lorsqu’Yves annoncera son désir de se débarrasser de leur passé commun.
— Ah bon ? Comment est-ce possible ? Tes parents ont toujours représenté le couple parfait. C’est arrivé quand ?
— L’année dernière. Il faut croire qu’on ne sait jamais vraiment ce qui se passe dans l’intimité des gens, même ceux qui nous sont les plus proches. Mais peut-être qu’on peut parler de tout cela ailleurs ?
Elle désigne du menton Chantale, qui ne perd pas une miette de leur conversation. Saint-Rémy est un petit village, et ceux qui y vivent à l’année sont peu nombreux. La séparation surprise des Carpentier, très vite suivie de l’officialisation de l’idylle d’Yves et Françoise a, depuis, largement alimenté les conversations. Laurent acquiesce et fait un clin d’œil à Violette.
— Je t’attends dehors ?
Violette décide de prendre son temps pour se diriger vers la caisse et redonner à sa respiration un rythme plus naturel. Elle passe une main dans ses cheveux et sort ses lunettes de soleil de son sac. Elle en profite pour consulter son téléphone. Elle a plusieurs appels manqués ainsi que des textos. Jeanne a essayé de la joindre. Elles avaient prévu de se retrouver devant la boulangerie, sa mère doit se demander où elle est. Mathilde a également essayé de la joindre, et a doublé son message vocal d’un texto.
« Rappelle-moi tout de suite, c’est quoi cette histoire avec papa ? Et pourquoi tu ne m’en as pas parlé ? »
La catastrophe est proche. Maintenant que Mathilde a été mise au courant des projets de leur père, la nouvelle ne tardera pas à se propager et il y a fort à parier que les talents de tragédienne de sa sœur aînée ne manqueront pas de faire éclater ce bel imbroglio familial. Qu’est-ce qui a pris à papa de lui en parler ? songe Violette. Il a vraiment perdu la boule. Ils ont acheté et retapé cette maison ensemble, et il doit mettre Jeanne au courant très vite. Si Louise l’apprend, ce sera un drame. Déjà qu’elle ne veut plus entendre parler de lui.
Dehors, Laurent l’attend, ses sacs de courses sous le bras, le sourire aux lèvres, plein de son insouciance coutumière. Il est en train de discuter avec Jeanne.
— Granny est là-bas. Tiens, elle aussi elle connaît le monsieur ?
— Il ne manquait plus que ça.
— Quoi, maman ?
— Rien…
Violette inspire un bon coup et sort de la boutique en s’efforçant de sourire, sans franc succès.
— Ah, ma chérie, tu es là ? Je te cherchais partout. Tu n’as pas vu que je t’avais appelée ? Laurent m’a dit que vous vous étiez croisés. Tu sais qu’il a une entreprise de rénovation ? C’est formidable. Je lui ai demandé de venir à La Garrigue, pour me faire un devis. Vous avez raison, je n’y arriverai jamais sans aide. Et maintenant que je suis seule, j’ai envie de tout refaire à mon goût à moi. Un nouveau look, pour une nouvelle vie, comme on dit à la télévision. Oh, je suis si excitée !
— Euh, maman. Tu te souviens que Raphaël et Jérôme arrivent ce soir ? Ce n’est peut-être pas le moment de…
— Évidemment, je ne suis pas folle. Et ce pauvre Laurent n’est peut-être pas disponible immédiatement. Demain, tu peux ?
— Je ne sais pas… Vio ?
Laurent cherche des yeux Violette, qui évite ostensiblement de croiser son regard. Cette situation devient intenable, d’autant qu’il n’est a priori plus question de faire des travaux. Et puis demain, il y aura Mathilde. Violette n’est pas certaine de supporter qu’ils se retrouvent tous les trois au même endroit. Elle est surprise de sa réaction. Ça remonte à si longtemps… C’est ridicule. Elle est adulte, maintenant, et mère de famille. Elle a près de quarante ans et un homme dans sa vie, qu’elle va retrouver ce soir, pour le présenter à ses sœurs, ses neveux, son beau-frère, sa mère. Oui, Jérôme sera là demain avec elle. Il est peut-être temps de tirer définitivement un trait sur cette histoire qu’elle n’a visiblement pas soldée.
— Vois ça avec maman. Je ne sais pas si on sera là, mais viens, oui. Pas de problème.
Elle farfouille dans son sac pour se donner une contenance, puis propose à Clarisse, ravie, de faire un tour dans une boutique de maillots de bain.
— Attendez, toutes les deux. Je vous accompagne. Parfait, Laurent, passe quand tu peux. Je ne bougerai pas. C’est vraiment gentil. Tiens, prends mon numéro, enchaîne Jeanne, sans se soucier de la mine exaspérée de sa cadette.
Laurent finit par s’éloigner en souriant, et replace sa grande mèche brune en arrière, comme il a toujours eu l’habitude de le faire. De dos, Violette admire une nouvelle fois sa haute silhouette et hume son parfum qui flotte dans son sillage.
— Quel bel homme ! s’enthousiasme Jeanne.
— Maman, est-ce que je dois te rappeler ce qui s’est passé ?
— Quoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Tu le sais très bien.
Violette roule des yeux en direction de Clarisse pour signifier à sa mère que ce n’est pas le bon moment pour avoir cette conversation.
— Maman ne veut pas que vous en parliez devant moi, traduit Clarisse à l’attention de Jeanne.
— Mais pas du tout.
— Violette, ça fait des années. Je ne pensais pas que… Bon, j’ai compris, on n’en parle pas. Tu préfères que je lui demande de ne pas venir ? Je peux m’adresser à quelqu’un d’autre. Même si je ne connais personne, et qu’il se proposait si gentiment de se déplacer.
— Non, maman. Fais comme tu le sens. De toute façon, c’est fait.
— Oh, la peau de vache !
— Pourquoi tu dis ça ? Je viens de te dire de faire ce que tu veux.
— Non, derrière toi. Viens !
Jeanne attrape sa fille par la manche et l’entraîne dans une ruelle. Clarisse les suit, affolée, mais ne pose pas de questions.
— Qu’est-ce qu’il y a, maman ?
— Françoise !
— Quoi, Françoise ?
— Elle était derrière toi, à me regarder avec ses petits yeux méchants. Comme si ça ne lui suffisait pas de m’avoir volé ton père. Il faut en plus qu’elle parade dans les rues de ma ville. Cette femme est insupportable. Pourquoi ils ne quittent pas le pays ? Je croyais qu’elle en avait fini de sa pharmacie toute pourrie. En plus, elle s’habille tout en lin, ça m’énerve mais à un point. Je ne supporte plus cette matière. Tiens, il faudra que j’en parle à ta sœur qui a toujours toute une collection de chemises, ça me révulse. Tu sais qu’elle a invité les Perrin à dîner ?
— Qui ça, Louise ?
— Non, Françoise. Avec ton père. Ils les ont reçus chez elle, dans son abominable bonbonnière. C’est Isabelle qui me l’a dit, comme ça, naturellement, alors qu’on papotait un matin au téléphone. Ça, je te jure que c’est la dernière fois qu’on s’appelle !
— Mais tous vos amis ne peuvent pas arrêter de le voir, quand même.
— Et pourquoi pas ? Isabelle n’est pas l’amie de ton père, que je sache. À moins qu’avec elle aussi il ait eu une histoire. Qui sait ? Pardon, Clarisse, ma chérie. Je ne devrais pas parler comme ça devant toi. Mais il faut pourtant qu’on trouve une solution. Saint-Rémy est trop petit pour nous trois.
— Et tu n’envisagerais pas de partir ? Je veux dire, de trouver un appartement fonctionnel, rien qu’à toi. Peut-être dans une autre ville, plus loin, voire de revenir en Touraine ?
— C’est une plaisanterie ? Enfin, ma chérie, je suis née ici, j’y vieillirai et j’y mourrai, heureuse. Chez moi. J’ai travaillé toute ma vie dans cet objectif. On a toujours loué, ailleurs. Cet achat, pour ton père et moi, ça représentait toute une vie. La Garrigue, c’est un peu de moi, et aussi de vous. Qu’est-ce qui te prend, je croyais que tu aimais cette maison comme nous tous ?
— Oui, maman, c’est n’importe quoi. Pourquoi ce serait à Granny de partir ?
— Je posais juste la question. Évidemment, que j’adore cette maison. Vous le savez bien.
Violette tourne la tête. Autour d’elle, les passants, heureux, bronzés et reposés, déambulent gaiement, ouvrant des yeux ébahis devant les étals des petites boutiques, prenant place en terrasse pour une première mauresque à l’ombre des cyprès.
Violette ferme les yeux derrière ses lunettes de soleil, et se force à inspirer et expirer doucement pour apaiser son angoisse. Elle doit se retenir de plonger la main une nouvelle fois dans son sac pour se saisir d’un petit comprimé qui la calmerait tout à fait. Après Michel, elle en a consommé quotidiennement. Mais elle ne veut plus de cet état de douce léthargie qui l’exclut du monde. Dans quelques heures, Jérôme sera là. Avec lui, elle tient debout, droite, sans avoir peur. Les frissons ont déserté son corps, elle respire enfin. La peur l’a quittée, et la douleur aussi.
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