Frangines
La Garrigue, un an plus tôt
C’est Raphaël qui avait trouvé Jeanne. La maisonnée était encore endormie. Après une première soirée éprouvante, et quelques jours durant lesquels chacun avait secrètement espéré passer un été agréable, voire tolérable malgré l’annonce du départ d’Yves, tout le monde était épuisé. Jeanne perdait pied. Elle passait d’un état à l’autre, de la léthargie la plus profonde à une excitation insoutenable, durant lesquels elle interrogeait ses filles et son gendre sur tous les petits détails ou les grands épisodes de sa vie passée qui auraient pu expliquer cet abandon qu’elle n’avait pas vu venir. Elle ressemblait à une adolescente vivant son premier chagrin d’amour. Jeanne se montrait tour à tour insistante, impatiente, autoritaire ; elle s’énervait rapidement lorsqu’on ne répondait pas assez vite à ces questions qui la hantaient depuis le départ d’Yves. Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ? Est-ce que je suis repoussante ? Dites, Raphaël, vous qui êtes un homme, soyez sincère. Les filles, pourquoi est-ce que je me retrouve seule à mon âge ? Qu’est-ce que j’ai fait, qu’est-ce que j’ai mal fait ? Est-ce qu’il va revenir ? Et Françoise, qu’est-ce qu’elle a de plus que moi ? Déjà au village, en maternelle, elle ne pouvait pas me supporter. C’est une vengeance. Oui, c’est ça, une vengeance pour me faire du mal et puis elle me le rendra, hein ? Non, je n’ai pas faim. Non, je vous dis, oh et puis laissez-moi ! Laissez-moi, je vous dis !
Ils avaient fini par faire venir un médecin. Pas celui du village, qu’on appelait au moindre bobo depuis trente-cinq ans. Non, un généraliste d’Avignon que Louise connaissait, et qui avait accepté de se déplacer par amitié pour elle. Il avait constaté un épuisement nerveux, prescrit beaucoup de repos, de l’écoute, et puis du temps, évidemment. Car le temps pansait les plaies les plus douloureuses, avait-il déclaré. Mathilde et Violette n’avaient pas été emballées par ce docteur qui n’écoutait pas les peines des femmes et ne s’intéressait qu’aux pathologies « nobles », les vrais cancers, les amputations, les greffes… Mais elles n’avaient rien dit. S’il était là, c’était grâce à Milou qui leur avait expliqué combien un tel ponte leur rendait service en se déplaçant ainsi en plein été. Il avait volontiers accepté un pastis pendant qu’il rédigeait sa longue ordonnance de pilules qui allaient aider « votre maman à passer ce petit cap difficile ». Et allez hop, un deuxième petit jaune et des cacahuètes pour la route. Mathilde avait remarqué son regard qui glissait sur ses cuisses nues. Et puis il les avait laissées à leur désarroi pour retourner vers des causes plus honorables, avec cette injonction à faire mousser la bonne humeur comme seul pansement sur le cercueil de leur enfance.
Louise était allée en ville acheter les médicaments et des pizzas au camion près du manège. Personne n’avait le cœur à cuisiner. Les enfants avaient été ravis de cette nouvelle diététique estivale. Même Mathilde. On avait dîné dehors, sur la vieille table en bois qu’Yves ne présidait plus. Personne n’avait osé s’installer à sa place, et le siège à large dossier était vide. On avait ouvert les boîtes en carton et fait semblant de rire en dégustant à pleines mains les tranches chaudes dont le fromage dégoulinait dans les assiettes. Jeanne avait préféré rester au lit. Elle n’avait toujours pas faim, mais elle était heureuse, disait-elle, d’entendre leurs rires à tous depuis sa porte-fenêtre laissée entrouverte. Clarisse avait été envoyée pour décider sa grand-mère à venir, puis lui déposer une petite part près de son lit. En vain. Ce n’était pas si grave. Le temps et le soleil feraient leur œuvre. Demain, peut-être, Jeanne sortirait de son lit, mettrait un de ses beaux maillots de bain avec un paréo qu’elle nouerait autour de son cou, elle préparerait le petit déjeuner, un peu triste, bien sûr, mais elle serait avec eux, dans la vie. L’été ne pouvait pas disparaître comme ça. Peu à peu, les conversations s’étaient taries. Ranger avait été rapide. Clarisse et Pia s’étaient lavé les dents en vitesse, Paul dormait depuis longtemps. Puis les adultes étaient restés à chuchoter sur la terrasse. Ils avaient vérifié plusieurs fois que Jeanne dormait bien et ne pouvait pas entendre leur inquiétude. Raphaël, lui, pensait que ça n’était qu’une passade, qu’Yves reviendrait.
— Un bonhomme, ça revient quand ça a la dalle, et votre mère fait trop bien la cuisine, avait-il dit.
— Non mais, t’es con ou quoi ? avaient répliqué d’une même voix les trois sœurs.
Il avait tempéré, expliqué qu’on ne quittait pas une femme comme Jeanne, pas après toutes ces années, et puis pas pour une femme du même âge.
À quoi ça servirait, alors, d’aller s’emmerder avec une nouvelle pour reprendre la même, d’autant que Françoise était une amie d’enfance de leur mère, non ?
Les filles avaient acquiescé en silence, guère convaincues. Peut-être avaient-elles compris avant tout le monde, avant leur mère en tout cas, que leur père s’ennuyait depuis longtemps dans cette vie-là, et qu’une fois sa décision verbalisée, celle-ci était irrévocable. Alors ils étaient tous allés se coucher – demain, il ferait jour. Ils étaient passés par l’unique salle de bains, se brossant les dents tous en même temps, la brosse dans la bouche, étalant leurs crèmes sans pudeur, se bousculant dans l’espace minuscule, tels des frères et sœurs, plus unis que jamais.
Violette et Louise avaient poursuivi à deux cette conversation, tentant de sonder l’inimaginable.
— Tu n’as rien vu venir ? Toi qui vis ici ?
— Eh bien non, comme maman, j’ai été aveuglée par l’habitude. Et puis je n’habite pas non plus avec eux. Comment savoir ce qui se passe dans un couple, hein ? Tu en es la preuve, toi qui nous as si longtemps caché le cauchemar que tu vivais avec Michel.
Violette avait acquiescé et s’était demandé s’il était possible de connaître vraiment un autre que soi. Comme elle, Yves avait sans doute tu cette décision qu’il mûrissait depuis des mois, voire des années peut-être, alors que tout le monde pensait ses parents si proches. Quels secrets pouvaient bien cacher tous ceux qu’elle aimait tant ? Même Clarisse gardait pour elle ses peines – avait-elle des désirs inavoués ? Et que savait-elle de Louise, dont elle croyait tout connaître ? Rien, peut-être. Non, c’était ridicule. Toute cette histoire l’avait chamboulée, elle n’allait pas tout remettre en question à la lueur des lubies de son père.
De leur côté, Mathilde et Raphaël avaient essayé de faire l’amour. Après tout, c’était les vacances, et ça leur changerait les idées. Raphaël avait glissé sa main sous la nuisette de sa femme pendant qu’elle parlait, parlait, comme elle le faisait tous les soirs.
— Raphaël, tu m’écoutes ?
Lui aimait cette petite musique qui le berçait pendant qu’il lisait distraitement les nouvelles sur son téléphone, tandis que Mathilde s’exaspérait de voir qu’il se fichait de ce qu’elle lui racontait. D’habitude, Mathilde finissait par sourire tout en lui faisant les gros yeux, tu ne m’écoutes pas, tu t’en fiches, puis cédait volontiers à ses avances, flattée de susciter toujours autant de désir après toutes ces années, et puis ses maternités. Mais ce soir-là, Raphaël avait eu beau tenter de dédramatiser la situation – ce qu’il savait très bien faire –, caresser sa femme en des lieux dont lui seul savait qu’elle n’y résistait guère, baisser la lumière, ronronner dans son cou, Mathilde était restée raide, incapable de s’abandonner et de s’accorder quelques instants de répit au milieu de cette tempête estivale. Au bout d’une heure de tentatives infructueuses, Raphaël était sorti par le jardin pour aller chercher un verre d’eau à la cuisine. Ensuite, il s’était installé dans le hamac et avait laissé son esprit vagabonder. Enfant déjà, il rêvait d’un avenir différent, au bord de l’océan, auprès de belles femmes en robes satinées, à boire du champagne les cheveux au vent. Il serait riche, il posséderait un bateau, conduirait une belle voiture, aurait une maison à lui. À près de quarante ans, Raphaël avait déjà un bel appartement à Paris, une bonne situation, une femme magnifique et deux beaux enfants. Une fille et un garçon – le choix du roi. Et puis une famille par alliance qui lui avait offert la tendresse dont il avait toujours rêvé. Il ferma les yeux et savoura le simple bonheur d’être là, bercé entre deux arbres, sans le stress de la vie professionnelle qui le lâchait rarement. Depuis leur mariage si heureux célébré en ces lieux où il se sentait chez lui, la Provence, son pastis, ses pins parasol avaient eu le don de l’apaiser. Et ce dès qu’il passait le panonceau de pierre sur lequel, il y a des décennies, Jeanne avait gravé ce nom. La Garrigue.
L’air était doux, le mistral absent. Raphaël avait balayé des yeux toute la longueur de la maison et remarqué de la lumière dans la chambre de Jeanne. Des rais discrets passaient sous les volets bruns qu’elle avait dû tirer – à moins que ce ne soit l’une de ses filles. Il était descendu du hamac, maladroitement, et s’était approché à pas de loup de la bâtisse bordée de pierre brute.
— Jeanne, vous allez bien ? avait-il appelé en penchant la tête vers la chambre de sa belle-mère, sans oser y jeter un œil.
Peut-être était-elle dévêtue, ou occupée à Dieu sait quoi… Ne percevant rien, ni pas, ni draps froissés, ni livre qu’on feuillette, ni sanglots étouffés, il avait répété, plus fort cette fois :
— Jeanne ? Vous n’avez besoin de rien ? C’est moi, Raphaël.
Il n’avait jamais avoué sa tendresse à cette femme, devenue presque sa mère – lui dont la sienne se souciait si peu. Il n’était pas du genre à se livrer, Mathilde lui en faisait suffisamment le reproche. Cependant, Raphaël commençait à franchement s’inquiéter et, face à ce silence, son cœur s’était emballé de façon inexplicable.
— Jeanne ! Je peux entrer ?
Soudain, pris d’un mauvais pressentiment, il avait agrippé les volets bruns et mis quelques secondes à comprendre la scène qu’il avait devant les yeux. Jeanne gisait au sol, sa chemise de nuit partiellement relevée, un côté de sa tête ensanglanté. La lampe de chevet qui était tombée, elle aussi, continuait de veiller, son ampoule brillant sereinement sous le petit abat-jour froncé.
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