Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 28 sur 46

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Frangines

Paris, vingt ans plus tôt

 

 

— Alors, c’est là que vous habitez ?

— Oui, comme tu peux le voir. C’était censé être provisoire. Vio est venue s’incruster sur mon canapé quand elle a débarqué « à la capitale », après m’avoir certifié qu’elle chercherait rapidement une solution. Elle n’est pas encore partie.

— Tu as envie qu’elle s’en aille ?

— Franchement ? Non. Tu me connais, je l’aurais déjà mise à la porte. Tu sais, ça fait des années que je vis toute seule ici. Avant, c’était à l’Opéra et je rentrais les week-ends. Mais quand tout ça s’est terminé, j’ai pris ce studio, que je paye en faisant des spectacles par-ci par-là. Et puis j’ai commencé les photos. C’est assez lucratif. J’ai aussi repris mes études, je te l’ai dit ? Je fais de la communication. Bon, je n’ai pas toujours le temps d’aller à la fac mais j’espère bien valider mon année cette fois-ci. Je ne suis pas idiote, malgré ce que vous avez toujours pensé. Ce n’est pas parce que j’ai fait de la danse que je suis moins brillante que Violette.

— Je n’ai jamais pensé ça.

— Mais si, voyons. Toi, mes parents, les tiens aussi. Mais vous allez voir, je ne suis pas celle que vous croyez connaître. Tu veux un verre ?

— Euh… Ça dépend de l’heure à laquelle arrive Violette. Je suis venu directement de la gare de Lyon. Elle m’a dit de la retrouver ici. Je pensais qu’elle serait là.

— Elle m’a laissé un mot ce matin, me demandant de t’accueillir. Elle devait réviser un TD avec des copains. À mon avis, la connaissant, elle ne va pas arriver tout de suite.

— Ah, bon. Alors d’accord, qu’est-ce que tu as ?

Mathilde se leva. Elle était tellement gracieuse qu’elle semblait glisser sur le sol pourtant très encombré. L’espace, très petit, de ce studio de la rue de la Harpe était plein d’objets empilés les uns sur les autres. Plusieurs tapis clairs, persans et berbères, recouvraient un parquet probablement très abîmé, ainsi qu’en témoignaient les rares endroits où apparaissaient des lattes fendues. Laurent s’enfonça dans un sofa profond et trop mou – celui dont Violette avait fait son lit. Une table basse orientale, ronde en métal placée juste devant, l’empêchait d’allonger tout à fait ses jambes. Dessus, traînaient un tas de revues, de boîtes de biscuits vides et de cendriers pleins. Au mur, quelques affiches punaisées surchargeaient encore plus la pièce, qui dégageait néanmoins une atmosphère chaleureuse. Pour Laurent, qui n’était venu à Paris qu’en de rares occasions, ce gentil appartement avait tout du fantasme germanopratin qu’il nourrissait. De la fenêtre ouverte montait la rumeur de la rue. Des touristes qui déambulaient, de la musique, des voix qui gueulaient plus fort à mesure que le jour faiblissait. Dans la minuscule cuisine, le jeune homme aperçut Mathilde qui nettoyait laborieusement deux verres à moutarde exhumés de l’évier encombré de vaisselle sale. Et lui qui avait toujours pensé que les femmes étaient des êtres ordonnés et très propres. Une autre porte entrouverte dévoilait une chambre, celle de l’aînée, guère plus spacieuse que le matelas posé au sol qui la meublait.

Et dire que pour le même loyer, à Avignon, Laurent disposait d’un appartement deux fois plus grand ! Il se promit d’essayer de convaincre Violette de venir poursuivre ses études dans le Sud, avec lui. Ils y seraient bien tous les deux, près de chez ses parents, des Alpilles et de leurs souvenirs d’enfance. Si elle refusait, il était prêt à la rejoindre ici. Non qu’il rêvât de vivre parmi ces citadins pressés de tout, désagréables et particulièrement inhospitaliers, ainsi qu’il avait pu s’en rendre compte dans le métro, mais que n’aurait-il pas fait pour Violette ? Il l’aimait tellement. Être séparé d’elle entre son départ fin août et ce vendredi, où il devait enfin la rejoindre pour le week-end, avait été une torture. Il ne voyait vraiment pas comment ils allaient faire toute cette année. Depuis leur premier baiser, tout dans sa vie avait été bouleversé. Lui qui avait toujours été si déconnecté des choses de l’âge adulte, seulement intéressé par les filles, les samedis soir entre copains et les après-midi passés à aider ses parents au café des Variétés s’était mis à envisager un avenir avec Violette. Il devait coûte que coûte valider sa première année d’études. Puis les suivantes. Il devait offrir à Violette la vie qu’elle méritait, lui proposer de l’épouser, vite, avant qu’un autre lui dérobe la femme de sa vie. Il était plein d’excitation, de peur autant que d’espoir en des projets qu’il imaginait communs, jusqu’à leurs enfants qu’il visualisait en secret, courant dans les champs de lavande avec leurs cheveux roux, le bonheur en bandoulière.

— Tequila, ça te va ?

— Euh… tu n’as rien d’autre ?

— Non, répondit Mathilde qui tenait entre ses doigts deux verres et un bol de citrons tranchés, une grosse bouteille dans l’autre main et un paquet de sel coincé sous son bras.

Sans aucune délicatesse, elle déposa tout son attirail sur la table en métal, qu’elle dégagea d’un revers de la main, faisant valser la pile de magazines. Puis elle dévissa le bouchon avec un plaisir manifeste, remplit leurs deux verres, lécha la languette de peau située entre son pouce et son index, y versa un peu de sel, le lapa d’un grand coup de langue toute rose, but son shot cul sec, aspira un quartier de citron vert et émit un son étonnant.

— Ah, ça réveille ! Tu ne bois pas ?

Laurent sourit franchement. Jamais il n’aurait imaginé la très chic Mathilde Carpentier en tailleur, pieds nus sur un sol douteux, s’envoyer des rasades d’alcool fort avec un tel naturel. Il l’imita, et le liquide coula, brûlant, délicieux, dans sa gorge. À peine avait-il reposé son verre qu’elle les resservait.

— Alors, ça te fait quoi d’être à Paris ?

— Froid.

— T’as jamais quitté la Provence ?

— Si, bien sûr. Pour partir en colonie. Ou en Angleterre avec l’école.

— Non, je veux dire. Tes parents et toi, vous avez toujours vécu dans le Sud ?

— Toujours. Je suis né à la maternité de Cavaillon, et cinq jours après, j’étais dans mon couffin au milieu du café. Enfin, c’est ce que m’ont raconté mes vieux. Tu les connais, ils adorent fabriquer des légendes et tricoter un peu le réel. Ha ! C’est fort. Tu en veux un autre ?

— Avec plaisir. Depuis que j’ai arrêté la danse, je peux enfin profiter de la vie et de ses excès.

— C’était dur ?

— Tu plaisantes ? C’était l’Armée rouge.

— Mais c’est ce que tu voulais, non ? Tes parents ne t’ont pas forcée.

— C’est vrai. Chaque année, papa rêvait même que je fasse partie des malheureuses qui restent sur le carreau. Ce qui a fini par arriver, d’ailleurs. Non, j’adorais ça. La discipline, les privations, la compétition, la minceur, l’odeur de sueur, le pensionnat, les bruits des chaussons qui glissent sur ce maudit parquet, les petits matins d’hiver où on partait toutes s’entraîner à l’aube, minuscules et squelettiques, gainées dans nos collants, les cheveux tirés à l’extrême, perdues dans nos grands manteaux. J’ai tout aimé de cette époque, même la tristesse d’être loin de chez moi. Ça m’enivrait. Ceux qui n’ont pas connu le sacerdoce ne peuvent pas comprendre le plaisir qu’on peut tirer de la souffrance. C’est merveilleux comme sensation. Presque incomparable. Tu me passes les citrons ?

— Bien sûr. Incomparable ?

— Oui, je ne suis pas sûre que la vie offre tant d’émotions aussi extrêmes que cela. Il y a quoi ? La drogue, certainement. La maternité, à ce qu’en disent certaines. La mort, probablement. Et puis, quoi ? Le sexe ? C’est tellement décevant.

— Ah non, je ne peux pas te laisser dire ça ! Je pense au contraire qu’il n’y a rien de plus extrême. Peut-être même que ça réunit tout cela en un seul acte, surtout s’il est accompagné d’amour.

— Oh non, un romantique ! La pire espèce d’hommes !

Laurent eut une petite moue vexée.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Parce que c’est ce que je pense. Ainsi que pas mal de filles. Non, franchement. Ne me dis pas que tu n’as pas rendu folles toutes celles auxquelles tu ne faisais pas attention ? Je t’ai regardé, au club. Elles te tournent toutes autour, mais ça, c’est parce qu’elles ne savent pas que monsieur est accro à l’amour.

Mathilde partit dans un grand éclat de rire, et se resservit un verre, faisant tomber un peu d’alcool sur le tapis.

— Zut, j’y vois plus rien, moi. Bref, ce que je suis en train de t’expliquer, c’est que vous ne devriez pas tomber là-dedans, Violette et toi. Vous êtes jeunes, vous êtes beaux. Vous n’allez pas vous encroûter à votre âge pour l’éternité. De toute façon, vous n’habitez même pas dans la même ville. Et puis, si vous devez vous retrouver, ça finira bien par se faire. Attention, ça ne signifie pas que vous ne devez pas vous amuser.

— Je ne suis pas d’accord. Et puis, quoi ? On n’a rien prévu pour le moment. C’est un peu tôt, en effet.

— À la bonne heure ! Ah, je ne sais pas où j’ai entendu cette vieille expression. C’est tout moi, ça. Ce n’est pas comme ça que je réussirai enfin à devenir une vraie Parisienne. Pourtant, je m’entraîne depuis des années.

— Tourangelle !

— Méridional ! Attends, je préfère être une Tourangelle qu’un Cacou. Provençal en dehors des congés d’été ? Ça ne devrait même pas exister ! Quand j’étais petite, je pensais que Saint-Rémy fermait en dehors des vacances scolaires. Que les magasins tiraient le rideau de fer, que les piscines étaient vidées, que les gens partaient ailleurs en attendant notre retour.

— Ça ne m’étonne pas vraiment venant de toi. Et moi ? Tu pensais que j’allais où ?

— Eh bien, figure-toi que je ne me suis jamais posé la question. Je crois que je ne pensais pas à toi quand tu n’étais pas avec nous, c’est tout.

— Chipie !

— Oh, tu exagères. Et toi, tu pensais à nous peut-être ?

— Tout le temps ! Vous étiez mes déesses de l’été. Passer tout ce temps avec vous, tu n’imagines pas combien ça a changé ma vie. Et tes parents, je les trouvais tellement formidables. À côté, les miens étaient ternes, sans fantaisie, et ils s’engueulaient tout le temps. Et puis, n’oublie pas que je suis fils unique. Une famille unie et nombreuse comme la vôtre a généré tellement de fantasmes chez un gamin comme moi. L’hiver, je retournais à mes devoirs, mes jeux vidéo et mes copains d’école, mais je gardais précieusement mes souvenirs ensoleillés dans le cœur. Souvent, j’espérais que vous m’emmeniez avec vous.

— Je crois que mon père aurait bien aimé ! Ça lui changeait tellement la vie, ta présence… « masculine ».

En disant cela, elle laissa échapper un petit ricanement.

— Pourquoi tu prends ce ton moqueur ? Allez, donne-moi cette bouteille.

— Mais parce que tu avais dix ans, idiot ! Tu étais un gamin, pas un homme.

— Ça, c’est ce que tu crois. De toute façon, tu ne me voyais même pas. Je peux te le dire, maintenant, il y a prescription. Qu’est-ce que j’ai pu fantasmer sur toi.

— Ah bon ?

Mathilde se redressa légèrement, soudainement rappelée à sa féminité.

— Ne te méprends pas, c’était des trucs de gamins. Mais tu imagines pour un minot de dix ans, passer ses étés avec des jolies filles comme vous, dont une a la grâce d’un cygne ?

— Ah, tais-toi, je ne veux même pas imaginer ce qui se passait dans ta tête, moi qui te voyais comme mon petit frère ! Enfin, petit frère… plutôt un cousin de province.

— Saleté ! Repasse-moi la bouteille. Qu’est-ce que fiche Violette ? Tu es sûre qu’on ne peut pas la joindre ?

— Comment veux-tu ? Elle refuse de prendre un portable.

— Elle a raison. Ces machins-là, ça ne sert à rien. Mais elle ne t’a pas donné le numéro de la fille chez qui elle devait bosser ? Elle sait que je devais arriver ce soir. C’est fou, ça. On ne s’est pas vus depuis des semaines…

Laurent commençait à s’échauffer. La tête lui tournait, il eut soudain l’impression d’étouffer dans ce minuscule appartement. Pourquoi Violette se montrait-elle indifférente ? Mathilde avait peut-être raison, il s’était emballé. Après tout, ils ne sortaient ensemble que depuis cet été. Est-ce qu’elle ne voyait en lui qu’un petit copain de vacances, qu’on ne fréquente que sur les lieux du crime ? Peut-être qu’elle redoutait de le voir ici, à Paris, dans sa nouvelle vie ? À bien y réfléchir, elle n’avait pas eu l’air très emballée, quand il l’avait appelée juste avant de monter dans le train. Elle semblait distante et n’avait parlé que de son foutu TD à préparer. Elle avait même refusé de prévoir un programme pour leur soirée. Ils verraient bien, avait-elle répliqué d’un air dédaigneux qu’il ne lui connaissait pas. Comme si son enthousiasme et son excitation à l’idée de ce week-end en amoureux dans la capitale avaient quelque chose de ridicule. Il eut soudain un peu honte. Il se vit comme un gamin humilié. Alors qu’il était un garçon séduisant, que toutes les filles de la région venaient reluquer au café. On lui parlait de sa grande taille, de sa carrure de rugbyman, de son beau visage, de son air à la fois doux et volontaire qui faisait son charme. Et ce je-ne-sais-quoi de brutal, qui donnait l’impression constante qu’il venait de tirer un coup dans les bois, doublé d’un sourire à faire fondre la bonne du curé.

Mathilde ouvrit la fenêtre. Dans les derniers rayons du jour, Laurent remarqua sa silhouette qui se dessinait en contre-jour sous sa longue jupe fluide. Ses jambes fuselées, immenses, ses fesses musclées, minuscules, qu’il aurait pu tenir dans une seule de ses larges paumes. La cambrure de ses reins et son dos noueux moulé dans un justaucorps de couleur chair. Elle titubait un peu, dodelinant de la tête, à moins qu’il ne s’agisse de mouvements de danse qu’elle imprimait à son corps, se calant sur une musique qu’elle seule pouvait entendre. Le jeune homme ne sut s’il était ivre ou non. Il l’était probablement. Pourtant, en bon fils de brasseur, il avait coutume de dire qu’il tenait bien l’alcool. Les troisièmes mi-temps avaient elles aussi habitué ce solide gaillard aux perfidies de la picole. Il examina la bouteille avec attention. Elle tanguait elle aussi et lui filait le mal de mer. Elle avait été entamée aux trois quarts. Sur la table, les vestiges de leur beuverie expresse – citrons mâchouillés jusqu’à la peau, sel éparpillé, coquilles de pistaches disséminées – gisaient lamentablement. Et puis Mathilde se retourna d’un seul coup, telles les petites danseuses des boîtes à musique qu’un camelot vendait sur le marché de Saint-Rémy. Il sembla même à Laurent que sa jupe avait virevolté. Toute cette scène était irréelle. Le décor était presque surnaturel. Il n’y avait plus que cette silhouette, gracieuse et tentatrice, qui chaloupait dans les dernières chaleurs d’un automne qui s’enfuyait. Laurent se releva à grand-peine. Son corps lui semblait peser une vie. Mathilde éclata de rire en le regardant faire.

— Eh bien, le rugbyman, on a trop bu ? Tu tiendrais moins bien l’alcool qu’une pauvre petite Parisienne légère comme une plume ?

— Comme une plume, ça reste à prouver.

Il avait ce sourire plein de désir auquel étaient habituées les filles de l’été. Celui qui se dessinait sur son visage aux premières heures de la nuit lorsque, après quelques verres et plusieurs pas de danse, il repérait celle qui allait lui donner du plaisir ce soir-là. Il avait aimé goûter toutes les filles, les femmes aussi. Les pulpeuses, les maigrichonnes, les juvéniles, les mûres, les excentriques, les timides, les faciles, les coriaces. Jusqu’à Violette, le domaine amoureux, qu’il avait découvert à quinze ans, se limitait aux corps à corps sans conséquence, toujours joyeux et insouciants en ce qui le concernait. Oui, sa découverte du corps féminin avait été un nouveau terrain de jeu, presque aussi amusant que ceux qui l’avaient précédé dans son existence somme toute assez simple de jeune homme séduisant et sans histoire.

Dans les yeux de Mathilde, il perçut le défi. Tu n’oseras pas, disaient-ils. Tu es un garçon correct, un romantique rangé des voitures. Ce petit frère que je n’ai jamais considéré autrement que comme le fils des voisins, un garçon sans fantaisie qui ne pourra jamais me goûter. Entre eux, il y avait Violette, bien sûr. Cet interdit qui les empêchait de céder à ce qui ressemblait pourtant à de l’attirance. Mais Violette n’était pas là. Elle ne l’avait pas attendu, alors qu’il venait de si loin. Elle l’avait laissé seul avec le fruit défendu. Laurent chassa rapidement la vision de Violette, comme horrifié par l’association de ces deux éléments totalement incompatibles. Au lieu de cela, son regard fut attiré par le corps sec de Mathilde qui buvait au goulot le reste de tequila. Entre deux gorgées, elle riait aux éclats en le défiant du regard pendant que, pataud, les bras ballants, il sentait néanmoins le sang affluer dans son corps, l’excitation monter, les barrières tomber une à une sous les excuses que son subconscient lui soufflait. Et puis, d’un coup, il céda. Il agrippa la bouteille qu’il reposa furieusement sur la table, prit la jeune femme par la taille et la colla contre lui. Il tira fort sur ses cheveux pour qu’elle cesse de rire, et lui demanda, en grognant presque, sans reconnaître sa voix :

— À quoi tu joues ? Hein ?

— À quoi toi, tu joues, répondit Mathilde qui ne chercha pas à se libérer de son étreinte.

La pièce tournait autour d’eux. Il faisait horriblement chaud. Laurent sentit très nettement l’instant de bascule où, les yeux rivés sur les lèvres ourlées de la jeune femme, le bassin gonflé de désir, il aurait pu choisir de faire un pas en arrière. D’éclater de rire, de faire comme s’il ne s’était rien passé, car il ne s’était techniquement rien passé à cet instant-là de leurs vies. Oui, il aurait pu reculer d’un foutu pas, passer sa main dans ses cheveux, laisser la fièvre s’en aller, ouvrir grand la fenêtre, sortir faire un tour, n’importe quoi plutôt que de céder à cette envie aussi forte qu’absurde de glisser sa langue dans la bouche de Mathilde, d’en connaître le goût, de venger une fois pour toutes le petit garçon dodu qu’il avait été pendant leur enfance. Son hésitation ne dura qu’une seconde. Peut-être deux. Et puis la digue céda et, dans un feulement animal, Laurent colla sa bouche à celle de Mathilde. D’abord surprise – elle ne pensait pas qu’il aurait le courage, qu’il succomberait pour eux deux, au risque de perdre Violette –, elle répondit rapidement à ce baiser venu de si loin qu’il explosa littéralement. Leurs langues se cherchèrent avec sauvagerie, leurs dents s’entrechoquèrent, tant l’ardeur qui grondait au fond d’eux les dominait. Rapidement, le jeune homme glissa ses mains sous le tissu léger de la jupe de Mathilde. Sa peau était si douce, Laurent eut l’impression de n’en avoir jamais touché de telle. Sous l’épiderme tendu, il sentait rouler sous ses doigts ses muscles fermes, acquis après des années de discipline. Tandis qu’il pétrissait cette chair délicate qu’il aurait voulu mouler contre son corps, il tentait dans un effort ridicule de la plaquer plus encore contre lui parce qu’il n’osait pas la pénétrer. Ses deux paumes posées sur les fesses de Mathilde, chacune sur un globe qu’il écartait de l’autre, il imprima un mouvement désespéré de va-et-vient contre son bassin. Mathilde laissa échapper un gémissement de plaisir, rejeta la tête en arrière, les yeux clos.

Soudain, au bruit de clé tournant dans la porte d’entrée, ils se détachèrent d’un coup, comme s’ils s’étaient mutuellement brûlés.

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