Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 41 sur 46

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Frangines

Violette

 

— Qu’est-ce que je vous sers ?

— Un chocolat liégeois, répond Violette, la tête vrillée par les cinq alcools qu’elle a mélangés jusque tard dans la nuit.

Alain relève la tête et manque de lâcher le verre qu’il essuie avec le même torchon vert olive qu’autrefois.

— Ça alors… Violette ?

La jeune femme se contente de sourire. Elle n’était pas sûre qu’il la reconnaisse. La dernière fois qu’ils se sont vus, c’était il y a vingt ans, durant l’inoubliable été qu’elle avait passé avec Laurent. Les liens entre les deux familles s’étaient déjà distendus. La faute à l’adolescence des enfants – c’est en tout cas ce qu’avait pensé Violette. Pourtant, aujourd’hui, elle a assez de recul pour se rendre compte que leurs parents avaient déjà cessé de se voir. Alors qu’ils étaient amis. Très amis, même.

— Tu n’as pas changé, murmure-t-il, visiblement ému de voir ce qu’est devenue la petite rouquine Carpentier.

Sans répondre, Violette demande :

— Vous n’avez plus la balancelle ?

Là où elle s’asseyait avec son père et ses sœurs.

— Et non. Elle était vieille. Et puis, il a fallu moderniser un peu le décor. Tu as vu ce que Saint-Rémy est devenu ? The « place to be », comme ils disent. (Son horrible accent fait sourire la jeune femme.) On nous a conseillé de faire appel à un décorateur, si on voulait garder notre clientèle. Regarde, on est entourés de quatre cafés, aujourd’hui. Ils ont beau servir de la merde, ils ne désemplissent pas.

Violette jette un coup d’œil à l’extérieur. Si elle était passée un nombre incalculable de fois devant les Variétés, à présent elle n’y prêtait plus attention. Oh, il lui arrivait de lever la tête vers les fenêtres du premier, dans l’espoir peut-être d’apercevoir la silhouette de Laurent. Un réflexe. Dans la famille, on n’avait plus jamais prononcé ce prénom honni, ni mentionné Alain et Fabienne. À cause de toute cette histoire, Mathilde était partie pendant sept ans. Et lorsqu’elle était enfin revenue, on avait préféré oublier une bonne fois pour toutes le passé. Alors, quand il fallait choisir un chemin pour regagner La Garrigue après être allé faire les courses, on tâchait d’éviter le café. Aujourd’hui, des tables flambant neuves et bien alignées attendent sagement le touriste auquel on servira un café à trois euros ou une des glaces figurant sur le tableau publicitaire distribué par le fournisseur à toutes les brasseries de France. L’endroit a beaucoup perdu de son âme. Tout y est aseptisé. Le distributeur à cacahuètes a lui aussi disparu. Les banquettes en similicuir ont été remplacées par du mobilier standard vendu par milliers aux bars du pays. L’odeur de tabac s’était envolée, tout comme les habitués.

— On ne l’a plus à la carte, ton chocolat liégeois. On n’en vendait plus que cinq par an tout au plus, explique Alain en désignant du menton le bac à glaces industrielles.

Est-il triste ? Nostalgique ? Il a toujours ses cheveux, plus gris, évidemment. En fin de compte, Alain a peu changé, n’étaient ces trois rides profondes qui griffent curieusement son front. Celle du milieu, brisée en son centre, forme comme une virgule incongrue dont Violette ne peut détacher son regard. Ça ressemble au chemin qu’ont pris leurs vies.

— Alors un café crème et une tartine. Tu en fais encore ?

— Et comment ! C’est tellement « français » ; les Américains adorent !

Il saisit une baguette, qu’il coupe en deux, et place le broc à lait sous la buse. Ça fait un bruit assourdissant qui résonne dans le crâne de Violette, et lui rappelle sa nuit précédente. Éprouvante mais inoubliable.

— J’ai vu Laurent, il te l’a dit ?

Sans lever la tête, et alors qu’il tartine généreusement le pain de beurre salé, Alain répond :

— Oui.

— Il a l’air d’aller bien.

— Oh, tu sais, Laurent, il va toujours bien.

— Ah oui ? ironise Violette.

Conscient de sa maladresse, Alain se reprend aussitôt :

— Enfin, « toujours »…, dit-il en déposant devant la jeune femme sa tasse brûlante. Violette, je vais être franc. Je suis assez mal à l’aise. Pourquoi tu es venue ? Est-ce qu’on peut parler de ce qui s’est passé ?

— Oui, on peut.

— Il a souffert le martyre. Je n’ai jamais vu mon gamin comme ça. À tel point que je suis venu à La Garrigue voir tes parents. Et pourtant, Dieu sait que je n’en avais pas envie. Je les ai suppliés de te parler. De vous parler, à ta frangine et toi. Non mais quelle connerie ! Tu imagines si tous les couples se quittaient dès que l’un fait une erreur. Oui, je sais ce que tu vas me dire : il ne pouvait pas faire pire. Mais enfin, vous aviez vingt piges, les hormones en ébullition. Et de ce qu’il m’a raconté, tu étais devenue distante. Il t’a attendue à Paris. Il était tellement heureux quand il est parti te rejoindre. Même que Fabienne était drôlement jalouse. D’habitude, le fiston, il s’en fichait pas mal, des filles. Il n’y en avait que pour sa mère. Mais là, il était vraiment amoureux, tu vois. Un premier amour, c’est pas pareil que les autres. Tes parents, ils m’ont raconté que ta sœur avait disparu, que toute cette histoire vous avait bousillés, vous aussi. Ils m’ont jeté dehors. Et toi, eh bien… On ne communiquait pas si facilement, à l’époque. Alors, j’ai laissé le café à Fabienne et je suis monté à Paris quelques mois plus tard pour te voir. J’ai attendu des heures en bas de chez toi. Tu as fini par arriver. Il pleuvait, il faisait froid. Je me suis levé pour te parler, mais au même moment j’ai vu que tu étais avec un type. Il est entré avec toi dans l’immeuble. Et ça a été fini, quoi. Qu’est-ce que j’allais faire ? J’ai pensé que tu étais passée à autre chose. Je suis revenu à Saint-Rémy, j’ai secoué mon gamin qui n’était pas sorti de sa chambre depuis six mois et je l’ai expédié presque de force au Canada, histoire qu’il se change les idées. Sa mère était folle. Elle avait l’impression qu’il partait au bout du monde. On ne l’a plus revu pendant plusieurs années. Il envoyait des cartes postales de temps en temps. Il avait l’air de se plaire, là-bas. Il a fallu pas mal de temps pour qu’il rentre en France. Il avait rencontré celle qui allait devenir sa femme. La Basquaise. On ne l’a jamais vraiment aimée mais, enfin bon, elle l’avait guéri. Et ramené.

— On ne dit pas basque ?

— C’est tout ce que tu trouves à me répondre ?

— Mais non !

— Basque, basquaise… Ce que je sais, c’est qu’elle nous aura bien enquiquinés, celle-là.

— Moi aussi, j’ai morflé, tu sais. Enfin, c’était il y a longtemps.

— Tu as des enfants ?

— Une fille. Clarisse. Elle a onze ans.

— Fais-en d’autres. Un enfant unique, c’est trop de chagrin quand il s’en va.

— Il est revenu, non ?

— C’est ce qu’il dit.

— Et Fabienne ?

— Elle va bien. Elle ne devrait pas tarder. Elle est au marché. Elle y croise souvent la Françoise. Dis donc, ton père, il n’y est pas allé de main morte.

— Et maman, elle ne la croise jamais ?

— Si, sûrement… Enfin, tu sais, on s’est un peu perdus de vue.

— Perdus de vue…

— Oui, pour des bricoles.

Violette époussette son tee-shirt, fait voler les miettes de pain qui s’y sont collées, et termine la dernière goutte de son café au lait. Puis elle approche son visage de celui d’Alain.

— Ce n’est pas de Laurent que je suis venue te parler. Mais de Yoann.

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