Frangines
Les Variétés, trente-trois ans plus tôt
— Tu es si belle.
D’habitude, elle l’envoyait balader, « Arrête, beau parleur ! », et lui balançait un oreiller au visage ou un gentil coup de pied dans le flanc. Mais elle avait besoin de sa douceur. Quand c’était arrivé, ils n’étaient pas ensemble, et la douleur avait été plus vive encore, à cause de la distance qui, pendant les longs mois d’hiver, les asphyxiait l’un et l’autre. Ce matin-là, quand Yoann était parti, Jeanne n’avait pas réfléchi. Elle avait appelé aux Variétés – il fallait qu’elle le joigne, qu’elle lui dise que leur fils était mort. Yves était parti s’occuper des démarches, elle était à la maison, toute seule, et elle avait pris son téléphone et composé ce numéro qu’elle s’interdisait d’appeler le reste de l’année. Si Fabienne répondait, elle raccrocherait. Puis elle réessayerait encore, et encore. Cette fois, Alain avait répondu. Elle avait entendu sa voix chaude qui l’avait enveloppée.
— C’est moi, avait-elle dit.
Et il avait compris que quelque chose était arrivé.
Alain et Fabienne étaient venus pour l’enterrement. Yves avait proposé qu’ils dorment sur le canapé-lit du salon mais ils avaient décliné. Le jour des funérailles, sous un affreux crachin, Alain s’était arrangé pour se tenir au plus près de Jeanne. Il avait beaucoup pleuré. Fabienne avait été surprise de cette sensiblerie qui ne lui ressemblait guère, mais elle n’avait pas fait de commentaires. Alain pleurait-il sur ce second fils qu’ils peinaient à concevoir ? Était-il plus attaché qu’elle-même à ce couple dont ils étaient devenus si proches ? Au moment des condoléances à la famille, il s’était attardé contre la tempe de Jeanne, avait serré sa main très fort, caressé sa joue de ses lèvres et avait murmuré son amour à son oreille. Ils auraient pu s’enfuir tous les deux, alors. Parce qu’ils s’étaient rendu compte que leurs ébats secrets étaient plus qu’un jeu dangereux, qu’un écart survenu par hasard dans leurs vies bien rangées. Jeanne essayait fréquemment d’y mettre un terme au prétexte qu’il était hors de question, pour elle, d’élever ses filles autrement qu’au sein d’une famille unie. Quant à Alain, il bossait jour et nuit au café avec Fabienne pour rembourser le prêt de leur appartement du premier étage. Non vraiment, ce serait une folie. Mais quand elle était tombée enceinte, en avril, Jeanne avait su tout de suite que Yoann était l’enfant d’Alain. Alors, ce bébé avait grandi dans son ventre, sous les yeux attendris de tous pendant l’été suivant. Elle l’avait tant aimé. Au début, bien sûr, la culpabilité était venue la tourmenter. Mais elle avait été tellement heureuse d’emporter un peu d’Alain, de le sentir là, en elle, alors qu’ils allaient devoir attendre si longtemps avant de se revoir. Et puis, elle avait pensé qu’il ne s’agissait que d’un tout petit secret. Le leur. Le sien.
— Il faut qu’on arrête, Alain.
— Mais pourquoi ?
— Parce que ni toi ni moi ne sommes prêts à détruire notre famille. Parce que l’enfant qui nous unissait n’est plus là. Parce qu’il faut bien avancer, et arrêter de mentir.
Fabienne étant partie quelques jours chez sa mère avec Laurent, Jeanne avait profité de la sieste pour passer voir Alain. Elle avait prétexté une course à faire en ville, des livres à passer prendre à la bibliothèque. Yves n’y avait guère prêté attention, trop heureux de pouvoir profiter des quelques heures durant lesquelles la maison redevenait calme et silencieuse.
Dans la chambre d’amis, qui ne servait qu’à eux, Alain et Jeanne étaient nus, enlacés sur le lit trop étroit, submergés par ce désir pour l’autre qui semblait ne jamais vouloir s’éteindre. Le soleil qui filtrait à travers les persiennes glissait sur eux. Alain caressa du bout des doigts les seins lourds de Jeanne, puis il descendit doucement vers ce ventre qui avait abrité trois enfants, dont le leur. Jeanne se pressa contre lui et enfouit son visage dans le creux de son cou. Elle respira son odeur, qu’elle aurait reconnue entre mille, et qui la faisait défaillir lorsqu’ils se frôlaient en présence de tiers. Il l’étreignit passionnément, lui chuchotant des paroles de réconfort qu’Yves n’avait pas su trouver après la disparition de Yoann. Elle ne lui en voulait pas. Peut-être que son attitude exempte de toute sensiblerie l’avait empêchée de sombrer tout à fait. Il s’était admirablement occupé des filles. De Mathilde, surtout, dont il s’était beaucoup rapproché. Violette était si jeune ; tel un petit animal, elle s’était collée à sa mère dévastée pour lui imprimer sa chaleur. D’une certaine manière, ils s’étaient réparti leurs filles.
Soudain, Alain grimpa sur Jeanne, colla son bassin contre le sien et lui immobilisa les bras, sachant qu’elle protesterait. Il ne lui en laissa pas le temps. Il prit sa bouche dans la sienne, fou de désir pour elle ; ce même désir qu’elle sentait déjà monter, et qu’elle n’eut pas la force de refouler. Alain bougeait doucement en elle, presque imperceptiblement. Pourtant, son plaisir grandissait avec une violence qu’elle n’avait jamais ressentie. Il enflait dans son ventre, si fort, comme si le chagrin amassé était venu s’y unir pour former une vague immense qui menaçait de l’emporter. Jeanne tenta de résister mais, au bout de quelques minutes, elle ne put réprimer un cri animal qu’Alain étouffa de justesse avec sa paume, observant avec fascination cette femme qu’il aimait tant hurler son plaisir et son chagrin dans ses bras.
— Jouis, souffla-t-il.
Et ces simples mots libérèrent plus encore ce que Jeanne gardait pour elle depuis de longs mois. Lorsqu’elle se tut finalement, son corps était secoué de spasmes et son visage, couvert de larmes. Puis elle murmura un « merci », dont Alain ne fut pas sûr qu’il fût vraiment réel, avant de s’endormir dans ses bras.
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