Frangines
Jeanne
Comme d’habitude, elle est la première levée. Jeanne se souvient que ses grands-parents se réveillaient très tôt, tout comme ses propres parents devenus vieux, qui avaient expliqué à ses sœurs et elle que plus le temps passe, plus on peine à dormir tard. À l’époque, ça lui avait paru idiot de ne pas rester au lit quand on n’a pas école, elle pour qui sortir de ses draps avait longtemps été un véritable calvaire. Et pourtant, elle est devenue cette « senior » qui émerge aux aurores, ravie de pouvoir jouir de ce temps qu’elle sait aujourd’hui si fugace.
Comme chaque matin, elle fait ses longueurs, une cinquantaine pour garder la forme. Puis elle enfile une robe légère, accroche ses cheveux aujourd’hui mi-longs en une petite queue-de-cheval qu’elle noue au bas du crâne, comme le faisait sa mère.
Elle prépare du café, et du thé, deux différents – parce que ses filles prennent chacune une boisson particulière le matin. Elle dispose sur un grand plateau d’osier des tasses, des assiettes, sort le beurre et les confitures qu’elle a confectionnées avant l’été, et puis du miel. Elle emporte le tout dehors, et le dispose sur la grande table de bois brut qui est plus vieille que Louise. Puis elle découpe des tranches dans la baguette et les glisse dans l’antique grille-pain manuel qui permet de surveiller la cuisson des tartines. Louise, qui prétend que cet appareil lui brûle les doigts, lui en a offert un tout nouveau pour Noël, mais Jeanne ne s’en sert jamais.
L’odeur du pain grillé a toujours réveillé la maisonnée. Clarisse apparaît la première, les yeux encore ensommeillés, les cheveux emmêlés. Elle s’assied au côté de sa grand-mère, près de l’évier sculpté dans la pierre par Violette il y a des décennies, et pose sa tête sur son épaule.
— C’est ce soir qu’ils arrivent, Jérôme et Raphaël ?
— Absolument, ma chérie. Et dire qu’on n’a même pas commencé à repeindre la façade. J’aurais tellement aimé qu’ils voient La Garrigue aussi belle qu’elle peut l’être.
— Au contraire, Granny. On le fera tous ensemble, ce sera plus amusant.
— Dis-moi, il est gentil, ce Jérôme ?
— Très. Il est fou de maman. Elle, je ne sais pas.
— C’est souvent comme ça, l’amour. Il y en a toujours un qui aime plus que l’autre.
— Et toi, tu aimais plus Papi que lui ?
— Probablement. Il te manque ?
— Oui, beaucoup.
— Tu as le droit d’aller le voir, tu sais. C’est ton grand-père.
— Non, je n’ai pas envie. Après ce qu’il t’a fait.
— Tu sais, tu n’y es pour rien dans cette histoire. Ça ne te concerne pas.
— Je ne sais pas, je verrai.
Un vacarme interrompt cette douce conversation matinale, et Louise surgit comme un diable de sa chambre, son short enfilé sur une jambe, le tee-shirt froissé passé à la va-vite, ses clés de voiture à la main.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— C’est Mme Adam, elle ne va pas bien du tout. Son fils vient de m’appeler, je vais l’emmener à l’hôpital.
— Mais, pourquoi c’est toi qui t’en chargerais ?
— Parce qu’ils ne connaissent pas la région, parce que je la soigne. Bref, parce que c’est mon métier, maman.
— Enfin, tu es en vacances…
Louise s’arrête dans sa course, plante ses yeux dans ceux de sa mère et lui lance :
— Maman… Petite, je ne savais même pas ce que ce mot signifiait te concernant. Tu te souviens du nombre de femmes que tu es partie accoucher en plein repas de famille, et même pour mon neuvième anniversaire ?
— Ah non, tu ne vas pas me reparler de cette vieille histoire !
— Pas si je fonce et que je vous laisse manger tranquillement vos tartines. À plus tard.
Elle colle un baiser sur la joue de sa mère puis fait un clin d’œil à sa nièce et replonge rapidement dans son inquiétude pour cette vieille dame qu’elle ne connaissait pas quelques jours plus tôt.
— C’est bien ma fille, conclut Jeanne en souriant, fière malgré elle de cette petite dernière à laquelle elle a toujours tout pardonné et parce qu’elle lui ressemble tant.
Alors que la Citroën quitte La Garrigue dans un nuage de poussière ocre, Mathilde surgit avec Paul dans les bras et l’air de fâcheuse humeur.
— Bonjour, ma chérie, tu as bien dormi ? s’enquiert Jeanne, une tasse de thé fumant dans la main.
— Très mal, réplique Mathilde. Paul a pleuré toute la nuit. On meurt de chaud dans ces chambres, même en ouvrant la porte-fenêtre. Sans parler des moustiques qui n’ont cessé de nous dévorer. Tu as vu mes jambes ? J’ai même été piquée sur la plante des pieds ! Je ne comprends pas pourquoi tu refuses de mettre la clim. Nous, on l’a même à Paris. En plus, j’avais ce yoga à 6 heures du matin, j’ai cherché les tapis partout. Impossible de mettre la main dessus.
Tout en parlant, elle essaye de visser la tétine du biberon de son fils, lequel commence à gémir, inquiet sans doute, agité par la tension de sa mère qui jette des coups d’œil alentour.
— Tu cherches quelque chose ?
— Oui, le Earl Grey. Tu n’en as pas fait ? Tu sais que le Breakfast, c’est Violette.
— Je le sais parfaitement. Ton Earl Grey est là. Allez, confie-moi le petit, je vais lui donner à manger. Prends une tartine.
— Tu n’as pas de yaourts ?
— Pour quoi faire ?
— J’évite le pain. Tu sais que c’est très mauvais de se bourrer de gluten. D’ailleurs, Clarisse ma chérie, tu ne devrais pas manger toutes ces tartines. Surtout avec la puberté. Ta mère avait une fâcheuse tendance à grossir, et elle s’est battue contre ses kilos pendant des années.
— Ah bon ? s’étonne Clarisse, la bouche pleine et les doigts dégoulinant de miel. Elle ne m’en a jamais parlé.
— Laisse-la tranquille, Mathilde. Fais-moi plutôt une liste de ce que vous voulez que j’achète, j’irai faire des courses après le petit déjeuner.
— On ne vient pas tous avec toi ? Tu sais que j’adore le marché de Saint-Rémy, et Pia aussi.
— Le marché, c’est le mercredi. Aujourd’hui, on ira juste chez le primeur et le boulanger. Il faudra aussi repasser au supermarché. Tu peux t’en occuper ?
— Maman, je n’ai pas de voiture.
— Ah, c’est vrai.
— Je demanderai à Louise de m’emmener.
— Ce n’est pas possible. Elle vient de partir en urgence chez sa patiente.
— Quoi ? Mais le stage de tennis de Pia, qui va l’y conduire ? Elle est vraiment irresponsable au possible. Je lui en avais parlé, pourtant. Je me demande vraiment comment elle fera quand elle aura des enfants. Et comment je me débrouille, maintenant ? J’ai passé des jours avec la prof au téléphone pour réserver les bons créneaux horaires en fonction de la chaleur. On a rendez-vous à 10 heures. Maman, pourquoi tu coupes toujours le pain dans ce sens, tu sais que je déteste. Plus personne ne fait ça, aujourd’hui…
— Salut tout le monde !
Violette s’assoit en face de sa sœur, moulée dans un joli maillot de bain rouge qui met en valeur sa poitrine généreuse qui a tant fait parler les garçons de la région, et sa sœur aînée qui s’est désespérée de ce présent imprévisiblement offert un jour par la nature à sa cadette jusque-là restée discrète. Mathilde lui jette un léger coup d’œil désapprobateur que seule Jeanne surprend.
— Je croyais qu’on ne se mettait pas à table en maillot de bain.
— C’est papa qui imposait ça.
— Oui, et donc ?
— Et donc comme il n’est plus là, j’ai pris la liberté de venir petit-déjeuner en maillot. Ça vous pose un problème ? Maman ?
— Pas du tout, ma chérie.
— Évidemment.
— Quoi, évidemment ?
— Bonjour, maman ! lance Pia en s’installant entre sa mère et sa cousine, avant de tendre la main pour attraper une tartine grillée.
Elle porte un ravissant une-pièce à volants dont Jeanne lui fait compliment. Mathilde se rengorge en marmonnant quelque chose d’incompréhensible.
— Demande à ton père, dit Jeanne en leur tournant le dos, d’une voix qu’elle a voulue calme.
Il faut bien que les filles continuent de le voir. La situation a assez duré. Elle sait qu’il est temps de leur signifier qu’elle a acté leur soutien. Ce séjour doit aussi être pour elles l’occasion de renouer avec Yves.
— Quoi ? dit Mathilde, la voix soudain adoucie.
— Pour le tennis. Il peut bien vous accompagner, il a une voiture. Celle de Françoise.
Ça lui fait mal de prononcer ce prénom. Elles ont été proches, autrefois, Françoise et elle. Jeanne la tenait pour amie, ou quelque chose d’approchant, quand Françoise s’était retrouvée seule, après le décès de son mari. C’est la première fois depuis un an qu’elle s’autorise à la nommer à voix haute. Même pour elle-même, elle dit « L’Autre » ou des mots qu’elle n’aurait jamais osé prononcer ailleurs que dans sa tête.
Violette regarde sa sœur et tente de lui faire « non » avec les yeux, pour la dissuader d’accepter cette proposition. Pourtant, Mathilde décide de ne pas y prêter attention.
— Tu es sûre que ça ne te dérange pas ? reprend-elle, la main déjà tendue vers son téléphone pour envoyer un message.
— Non, non. Comme je l’expliquais à Clarisse, le temps est venu de pardonner. Et ce qui se passe entre votre père et moi ne doit pas nuire à vos relations avec lui.
— OK, comme tu voudras, maman. Allez, Pia, finis ton petit déjeuner et va te mettre en tenue. Il ne faut pas être en retard. Vio, tu ne veux pas que je demande à la prof si elle a des créneaux pour Clarisse ? Ce serait bien qu’elle ait une activité sportive, c’est important.
Violette pousse un léger soupir et ne répond pas à sa sœur. D’ailleurs, Clarisse ne lui en laisse pas le temps.
— T’inquiète, tata. Je vais faire de la peinture, explique-t-elle avec son grand sourire habituel. Je te promets que ça fatigue au moins autant qu’une partie de tennis. Pas vrai, Granny ? J’ai même des courbatures d’hier.
— Si c’est si amusant, vous pourriez peut-être attendre Pia, non ?
Mathilde fixe sa mère avec intensité, la mettant manifestement au défi d’écarter une nouvelle fois sa seconde petite-fille, dont elle est infiniment moins proche que de la première.
— Bien sûr ! Ce matin, on ira faire les courses avec Vio et Clarisse. Et on attaquera les travaux cet après-midi avant de préparer notre gros dîner de bienvenue pour les hommes.
— Maman, on ne dit plus « les hommes ». Et leur arrivée ne doit pas faire l’objet d’un cérémonial particulier seulement parce que ce sont des… « mâles ». C’est fou comme papa et toi vous avez toujours insinué qu’on était des êtres inférieurs parce qu’on était des femmes, s’énerve Violette. Vous avez quand même eu trois filles !
— Tu dis n’importe quoi, réplique Jeanne, outrée.
— Si. Pas vrai, Mathou ?
— Carrément. Quand on invitait des mecs, vous étiez toujours aux petits soins avec eux. Alors que quand c’était des copines, on servait des tomates au thon et on ne sortait même pas le joli service pour les recevoir.
— Exactement ! Tu te souviens quand j’avais ramené Matthieu Rabiot à dîner ? Papa avait même mis sa chemise en lin, lui qui ne quittait jamais ses tee-shirts blancs de l’été. Et toi, maman, tu étais allée chez le coiffeur ! Avant ça, on ne savait même pas qu’il y avait un coiffeur à Saint-Rémy.
— Excusez-moi d’être polie avec vos prétendants. Ce serait exactement pareil si j’avais eu une belle-fille.
— D’abord, Matthieu Rabiot n’était pas mon prétendant, Dieu nous en préserve. Et tu es d’une parfaite mauvaise foi. Si tu avais eu une belle-fille, on l’aurait reçue en paréo, comme les copines.
— C’est totalement faux.
— Si ! répondirent-elles en chœur, à nouveau complices à la faveur de ce face-à-face avec leur mère.
— De toute façon, on ne le saura jamais, conclut brusquement Jeanne, rendant avec humeur le petit Paul à Mathilde, avant de se mettre à ranger la table bruyamment.
— Allez, maman, arrête, soupire Violette en se levant pour lui passer une main dans le dos.
Comme Jeanne garde le silence, Mathilde baisse la tête. Lorsque sa sœur lui adresse un regard autoritaire et entendu, Mathilde murmure :
— Pardon, maman.
Clarisse les observe toutes les trois sans comprendre. Pia, elle, est déjà partie enfiler sa tenue. Paul se met à pleurer.
— Papa t’a répondu ? demande Violette à sa sœur.
— Oui, il sera devant le portail dans une demi-heure.
— Parfait, je vais avec maman et Clarisse au village, et toi, tu vas avec Pia et lui au tennis. On se retrouve pour le déjeuner. On te prend Paul ?
— Vous n’allez pas vous en sortir avec la poussette.
— On va le faire marcher, hein Paulo ? Et je vais nouer un drap pour le porter dans mon dos.
Mathilde lève les yeux au ciel.
— Ce que tu peux être bobo.
— C’est ça. Eh bien, la bobo, elle ne va en tout cas pas s’encombrer avec un engin à roulettes qui fait la taille d’une bagnole.
— Vous ne lui donnez aucune sucrerie, je vous fais confiance ? Je viens de lire un livre qui explique que tout se joue avant trois ans. Le sucre assimilé par l’enfant avant cet âge-là peut influer sur sa santé pour toute la vie…
Violette suit sa sœur en hochant la tête, un sourire moqueur sur les lèvres, et se retourne vers les autres en roulant des yeux. Les guêpes, qui ont investi la table du petit déjeuner, se jettent avec délices sur les restes de tartines de confiture dans les assiettes, plongent dans les tasses de chocolat, contournant habilement les pièges préparés la veille par les enfants. Ça fait un bruit pas possible, à peine couvert par le chant des cigales qui monte des collines alentour. En fermant les yeux, Jeanne revoit tous les étés qui ont précédé celui-ci, ceux des premiers temps, celui où elle avait été grand-mère pour la première fois – statut qui l’avait tout d’abord déconcertée, comme s’il ne la concernait pas –, et ceux des immenses douleurs qu’elle s’interdisait de partager avec les siens, parce qu’à La Garrigue, sous le soleil de Provence, on s’en délestait en montant dans l’Audi chargée à bloc, avant de glisser dans la radiocassette les airs des vacances.
Mais cette année-là, ça avait été si difficile.
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