Frangines
La Garrigue, trente-trois ans plus tôt
C’était rare qu’ils ferment le café. D’habitude, c’était là qu’ils les voyaient. Fabienne et Alain. Ou lorsque Fabienne venait chercher Laurent à La Garrigue, en quatrième vitesse, prenant à peine le temps de sortir de sa voiture, de remercier d’un grand geste de la main, après avoir klaxonné trois fois – les sœurs adoraient ça. Et elles adoraient ce couple si gai. Fabienne avec ses bras qui gigotaient quand elle les saluait au loin. Les filles appelaient ça « la chauve-souris ». Yves et Jeanne en rigolaient tout en les grondant.
— Vous êtes rosses, les filles ! La pauvre n’a pas le temps de faire du sport.
Violette trouvait ça joli, cette chair qui se balançait quand Fabienne marchait, mangeait, ou pouffait. Alain, elles le voyaient seulement derrière son comptoir – un homme-tronc, comme ces types qui présentaient le journal télévisé. Il était très grand, souvent hirsute, et portait toujours des chemises à carreaux dont il retroussait les manches sur ses bras poilus. Il riait fort, tapait dans le dos des habitués, avait toujours un petit compliment pour chacun – pour les femmes, souvent, qui rougissaient quand il les servait. Fabienne levait généralement les yeux au ciel ; ça semblait l’amuser. Mathilde était un peu amoureuse d’Alain. Même s’il était très vieux – peut-être un peu plus jeune que son père, mais vieux quand même. Il ressemblait à Jean-Paul Belmondo, qui faisait des cascades dans les films du mardi soir.
Aujourd’hui, ils venaient déjeuner. On était « hors saison », comme disaient les parents. Mathilde n’aimait pas cette expression un peu triste, qui signifiait que rien n’était ouvert, que le soleil était encore timide, que les cigales étaient toujours sous terre, qu’il n’y aurait ni vachettes, ni feu d’artifice, ni plongeons dans la piscine. Pourtant, ils avaient de la chance, un temps pareil pour les vacances de Pâques, c’était un miracle. Tout le monde était en tee-shirt. Heureusement que les Belfin étaient venus avec leur fils, le « petit Laurent », ainsi qu’on l’appelait chez les Carpentier. Violette l’aimait bien. Pour un garçon, il était calme et Mathilde ne le trouvait pas trop bête.
La table avait été dressée dehors, au milieu du jardin. Jeanne avait accroché une guirlande d’ampoules multicolores dans les arbres.
— C’est joli, ça donne un air de fête !
Les enfants eurent le droit de prendre l’apéritif avec les adultes, qui riaient beaucoup. Ils avaient déjà un peu trop bu, selon Mathilde. Elle détestait ces regards égrillards, ces blagues idiotes auxquelles ils rigolaient tous et trop, parce que leur haleine sentait l’anis. Elle plongea ses doigts dans les bols d’olives, de pistaches et sirota sa grenadine. Le petit Laurent la pressait, il voulait aller regarder Zorro. Les Carpentier avaient dégoté une télévision qui trônait dans le salon, près de la grande cheminée blanche, déjà recouverte de bibelots qui prenaient la poussière. Jeanne portait une robe bustier, achetée au marché l’été précédent. Elle n’était pas encore bronzée mais Mathilde n’aimait pas l’air que ça lui donnait. Elle avait l’air plus jeune, aguicheuse, presque.
— Alors, tu viens ? répéta le petit Laurent.
Mathilde craignait de laisser les adultes seuls. C’était idiot. Comme si une catastrophe risquait d’arriver si elle n’était pas là. Pourtant, elle céda devant l’insistance de Jeanne.
— Mais oui ! À la maison, vous nous suppliez tout le temps de regarder ce stupide écran. Allez-y, les chéris.
Les trois enfants allèrent s’asseoir sur le tapis à motifs mexicains du salon, qui boulochait et piquait les fesses, hypnotisés par l’homme masqué volant au secours de gens dont ils ne comprenaient pas vraiment les problèmes. Dehors, les rires devenaient plus bruyants. Mathilde eut l’impression qu’ils étaient devenus fous. Ça l’exaspérait. Comme s’ils gueulaient exprès pour l’énerver, ou se moquer d’elle.
Elle eut soudain envie d’aller leur dire de se tenir un peu – des adultes qui chahutaient, il n’y avait pas plus ridicule. Mais elle finit par s’endormir par terre, la tête calée sur un gros coussin en velours qui n’avait rien à voir avec le reste de la décoration. Décidément, ce salon ressemblait à une vraie roulotte.
Lorsqu’elle se réveilla, Laurent et Violette s’étaient endormis, et l’écran affichait un rond multicolore qui annonçait la fin des programmes. Il devait être très tard. Personne ne s’était soucié d’eux. Mathilde se leva péniblement, les yeux pleins de sommeil. Violette et Laurent ne s’étaient certainement pas lavé les dents, supposa Mathilde. Trop disciplinée pour céder à la même tentation, elle fit demi-tour malgré la fatigue et se dirigea vers la salle de bains. En passant devant la cuisine, elle entendit encore un rire – plus bas, cette fois-ci. Pas le même genre que tout à l’heure. Désireuse d’embrasser ses parents avant d’aller se coucher, Mathilde s’approcha sans bruit, descendit les trois marches qui menaient à la cuisine, et aperçut Jeanne, occupée à laver les casseroles en gloussant doucement.
— Arrête, non mais tu exagères !
Mathilde était toujours gênée dès qu’il s’agissait du rapprochement des corps auquel s’adonnaient les grandes personnes. Cela la dégoûtait. Quand il lui arrivait de voir ça à la télévision, elle éteignait tout de suite. Même lorsque ses parents s’embrassaient, elle trouvait chaque fois une excuse pour s’esquiver. Et c’est ce qu’elle fit. Elle se précipita vers la salle de bains.
Devant le miroir, alors qu’elle se brossait consciencieusement les dents, elle repensa à la scène qu’elle venait de voir. C’était impossible, bien sûr. Ça n’aurait aucun sens. Mais elle aurait juré que l’homme qui se tenait derrière Jeanne, et qui passait ses mains autour de sa taille, portait une chemise à carreaux.
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