Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 37 sur 46

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Frangines

Jeanne

 

— Vous plaisantez ?

— Selon tes sœurs, non.

— Il a vraiment dit ça ?

— Passe-moi la semoule. Oui, il a vraiment dit ça. À Violette. Et à moi.

— Et c’est maintenant que vous en parlez ?

Louise plante ses yeux dans ceux de Mathilde. Elle n’a pas eu l’occasion de la voir seule. Depuis, elle est obnubilée par ce sein manquant, dont elle essaye d’apercevoir l’absence à travers la robe fluide que sa sœur a revêtue pour le dîner. Tout le monde est rassemblé autour de la grande table, sous l’auvent. La guirlande aux ampoules multicolores, accrochée il y a bien longtemps, est allumée. Elle a beau avoir plus de trente ans, elle fonctionne toujours. Les enfants ont dîné. Paul dort et les filles regardent un film dans le salon. L’air est doux, l’ambiance est calme. Pourtant Louise sent que tout peut exploser, n’importe quand, mais qu’on pourrait aussi bien ne parler de rien. De volets, des courses du lendemain. Ou continuer d’interroger poliment Jérôme sur son métier, ou planifier une randonnée…

— Vous, vous… Disons que Violette a pris les devants. N’est-ce pas, Violette ? réplique Mathilde, visiblement vexée de ne pas avoir été associée à l’aveu fait à Jeanne.

— Oui, j’ai pris les devants. Mais comme tout le monde est à droite, à gauche, et que je ne voulais pas que maman l’apprenne entre deux portes, il m’a semblé…

— Oh, tu as sûrement bien fait. Tu fais toujours au mieux.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Rien. J’ai l’air de vouloir dire quelque chose ? Tu fais toujours au mieux, non ? Pas vrai, maman ? Qui avait les meilleures notes, à l’école ?

— Mais ce n’est pas vrai ! Vous n’allez pas recommencer, à la fin. Je vous signale qu’on parle de quelque chose de grave, là. Pas de vos éternels problèmes, ni de qui, moi ou votre père préférons…

— Mathilde ! s’écrient en chœur Louise et Violette, incapables de contenir un sourire complice, malgré la tournure que prend la conversation.

— Je peux vous demander les légumes ? demande timidement Jérôme à sa belle-mère.

— Bien sûr ! Vous aimez le couscous, j’espère. On en fait toujours pour les grands événements. Et votre arrivée dans la famille en est un.

— Moi, je n’ai pas eu de couscous, quand j’ai été présenté à la famille, fait remarquer Raphaël.

— Bien évidemment que si !

— Non, j’ai très bonne mémoire. J’ai eu des tomates farcies.

— Eh bien, c’est délicieux, les tomates farcies.

— Moui. Enfin, j’étais un petit événement, quoi…

— Tu as eu un grand mariage ! rétorque Louise.

— Et alors ?

— Ça vaut largement un couscous, non ? Tu ne te rends pas compte. Mathilde est la seule à s’être mariée ici, dans la maison de notre enfance, avec des centaines d’invités, et les albums photos et tous nos souvenirs seront à jamais liés à toi, à votre couple.

— Vous aussi, vous pourriez vous marier à La Garrigue.

— Ça n’aurait rien à voir, déclare Violette. Et puis, je n’ai aucune envie de me marier. Surtout en grande pompe.

— Ah bon ? lâche Jérôme, visiblement vexé.

— Comment ça, en « grande pompe » ? Mon mariage était plutôt simple, très champêtre, rétorque Mathilde. Hein, chéri ?

— Oui, enfin, on a quand même failli se séparer à cause de l’organisation. Les invitations, et ta tante Paulette qu’on ne pouvait pas inviter…

— Si on pouvait laisser mes sœurs en dehors de tout ça.

— Pardon, Jeanne.

— Je ne sais pas si vous avez bien compris, mais plus personne ne se mariera ici. En grande ou en petite pompe, les interrompt Louise, qui a, pour l’occasion, relevé son épaisse chevelure en une queue-de-cheval haute, ce qui lui donne l’air paradoxalement plus adulte, malgré le tee-shirt Leclerc qu’elle a enfilé pour le dîner.

Un ange passe. On n’entend plus que les couverts qui cognent contre les assiettes, et les bruits de mastication de Raphaël, qui continue de manger avec bon appétit. C’est finalement lui qui rompt le silence :

— Et vous ne pouvez pas lui racheter ses parts ?

— À qui ?

— Eh bien, à Yves. Si vous vendez, il n’aura que la moitié. Et encore. Vous n’aviez pas acquis la propriété grâce à l’héritage de vos parents ? C’est bien pour ça que vous vous êtes fâchée avec vos sœurs, non ?

Jeanne rougit. Elle n’aime pas qu’on parle de cet épisode. Elle en a honte. Et pourtant, elle a toujours soutenu qu’elle assumait totalement son choix.

Au décès subit de leurs parents, Jeanne et ses sœurs étaient allées chez le notaire. Selon la loi, il avait réparti de manière équitable les quelques francs qui restaient après le règlement des dettes, des ardoises et des frais d’obsèques. À l’enterrement, elles avaient toutes les trois beaucoup pleuré, serrées les unes contre les autres, orphelines à même pas quarante ans. Avant ça, Jeanne ne voyait que très peu ses parents, peu enclins à la vie de famille depuis le départ de leurs filles devenues grandes. D’ailleurs, Mathilde et Violette les connaissaient à peine, elles les avaient vaguement croisés un week-end où ceux-ci étaient venus visiter les châteaux de la Loire avec un groupe de retraités.

Les jours suivants, Jeanne et ses sœurs étaient descendues à Avignon pour vider l’appartement de location de ce couple taciturne parti ensemble et brusquement, et elles s’étaient réparti les quelques bricoles qui y traînaient. Parmi celles-ci, figurait un tableau qu’elles avaient toujours vu chez leurs parents. Comme ses sœurs le trouvaient hideux, Jeanne l’avait emporté avec les photos, les souvenirs de vacances et le linge de maison. Le tableau était longtemps resté dans un coin de l’entrée, car Yves avait refusé de l’accrocher. Même aux toilettes. Et puis un jour, le père d’une des amies de Mathilde, venu chercher sa fille, avait examiné la peinture. Comme il travaillait auprès d’un commissaire-priseur, il avait suggéré de la faire expertiser. Jeanne et Yves s’en étaient amusés et n’y avaient plus repensé. Puis, pour en avoir le cœur net, Jeanne s’était décidée à apporter l’horrible petit Arlequin au commissaire-priseur, qui l’avait mis aux enchères. Il était parti à 52 000 francs. Stupéfaits par cet argent qui leur tombait du ciel, Jeanne et Yves étaient allés fêter ça dans un restaurant gastronomique de la région. Pendant le dîner, ils avaient réfléchi : devaient-ils partager cette somme avec les sœurs de Jeanne ? Depuis l’enterrement, elle n’avait plus eu de nouvelles. La mort de leurs parents avait achevé de rompre les liens déjà distendus entre les trois sœurs. Plusieurs fois, Jeanne avait essayé de les réunir chez elle pour Noël ou des repas de famille. En vain. Chacune avait botté en touche, trop occupée par sa propre famille et ses occupations. Avant cela, elles se rencontraient chez leurs parents. Mais une fois ce trait d’union disparu, plus rien ne reliait ces trois filles, qui n’auraient jamais imaginé que la vie les séparerait comme ça. Pour rien. Juste par paresse de se voir.

Au moment où les 52 000 francs étaient apparus dans leur existence, Jeanne était vexée et un peu fâchée contre ses sœurs. Et c’est sans doute un sentiment de culpabilité qui l’avait empêchée de toucher à cette somme. Ils s’étaient contentés de s’offrir quelques petits luxes qu’ils n’avaient jamais connus. Comme ce week-end de printemps à Saint-Rémy, que Jeanne avait voulu faire découvrir à Yves et à ses filles, encore toutes petites.

Pour cette escapade ensoleillée de mai, ils avaient pioché dans « la cagnotte », comme ils appelaient entre eux les 52 000 francs, et réservé un bel hôtel avec piscine. Ils étaient tous partis avec la 504 à la découverte de l’enfance de Jeanne. Et ces jours avaient été enchanteurs. Peut-être les plus beaux de leur vie de famille, bien que Louise ne fût pas encore arrivée. Ils avaient sillonné cette région, si belle, dont Yves était instantanément tombé amoureux. Ils étaient restés des heures au soleil à lire et à écouter les bruits de la nature pendant que Mathilde sautait courageusement dans la piscine glacée avec sa bouée canard. Le village était si joli, si calme. Ses habitants charmants. Ils avaient sympathisé avec le couple qui avait repris le bistrot des Variétés ; ils avaient à peu près leur âge et venaient de Marseille. Ce sont eux qui les avaient informés qu’un vieux ranch était à vendre sur la route des Alpilles. Pas très cher, et qu’il faudrait retaper, pour sûr. Mais avec un immense terrain. Il s’agissait d’un ancien restaurant qui avait fermé récemment, faute de clientèle. Le propriétaire était en quête d’un repreneur. En cette saison, et dans un coin aussi paumé, il n’était pas près de trouver. Peut-être qu’ils auraient une chance de l’avoir à bas prix ? Jusque-là, les Carpentier n’avaient jamais envisagé pouvoir acquérir autre chose qu’une voiture – et encore, d’occasion. Pourtant, boostés par cet air de vacances, leur bonheur fou et l’enthousiasme de ces charmants inconnus qu’ils considéraient déjà presque comme des amis, ils avaient pris contact avec le vendeur. Qu’est-ce que ça leur coûtait, finalement ? Et puis, cela ferait une belle balade.

Ils avaient donc débarqué un après-midi sur ce terrain aride, presque hostile, où les attendait un homme bourru qui arborait une grosse moustache. Et lorsqu’elle avait vu la bâtisse longue et biscornue, de plain-pied, toute blanche, avec ses poutres brunes et son toit de tuiles, perdue dans une végétation sauvage dont les odeurs entêtantes la transportèrent au paradis, Jeanne avait su qu’elle ne partagerait pas la cagnotte.

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