Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 35 sur 46

Pages du PDF

Frangines

Violette

 

— Maman ? Je dois te dire quelque chose.

— Oui, ma chérie ? Tiens, sors les belles assiettes.

— Celles de votre mariage ?

— Eh bien, oui.

— Justement…

— Quoi ?

— J’ai vu papa.

Au milieu de son agitation, Jeanne marque une minuscule pause, presque imperceptible. Mais Violette la voit. Pourtant, elle doit continuer. Elle n’a pas le temps de se concerter avec ses sœurs. Louise est passée Dieu sait où – elle semble n’accorder aucune importance à leurs retrouvailles familiales. Quant à Mathilde, elle est au courant, et Violette aimerait autant qu’elle ne soit pas la messagère de cette nouvelle. Elle est bien trop abrupte, elle ne prendrait pas de gants.

— Oui ? Alors, tant mieux. Je vous l’ai dit, je ne vais pas vous couper de votre père. Et puis, moi aussi, il faut que j’avance. Tu… l’as vu chez lui ?

— Oui.

— Françoise était là ?

— Non, maman. Je ne te ferais pas ça.

— Il faudra bien. S’il compte rester avec cette vieille bique, vous allez devoir l’accepter. Et moi aussi.

— Enfin, on a le temps. Écoute, il m’a parlé de quelque chose. Dont il veut te parler aussi.

— Ah, c’est nouveau. Monsieur veut me parler maintenant ? J’imagine qu’il veut divorcer ? Je le sais déjà, j’ai reçu la lettre de son avocat. Quarante-huit ans de mariage pour en arriver là. Se parler par l’intermédiaire d’inconnus, non mais tu te rends compte ?

— Oui, maman.

— Oh, pardon, ma chérie. J’oubliais. Mais tu sembles tellement heureuse aujourd’hui avec…

— Jérôme, maman. Je ne sais pas, écris-le sur ton bras. Ça devient gênant.

— Tu sais bien que je n’ai jamais eu la mémoire des prénoms !

— Visiblement, celui de Laurent, tu t’en souviens bien.

— Tu ne vas pas recommencer, Violette. Je suis désolée, je ne pensais pas qu’il viendrait si vite. Et puis, Jérôme – ah, tu vois ? –, il avait l’air très content de le rencontrer.

— Oui enfin, c’est une façon de voir les choses.

— Tu es bien compliquée. Et puis c’est de l’histoire ancienne, non ? Ça fait presque vingt ans, tu te rends compte ? Vous étiez des gamins.

Violette reçoit cette remarque comme une claque. Vingt ans. Non, elle n’a pas l’impression que ça fait si longtemps. Ni qu’ils étaient des gamins. Ni que les années changent quoi que ce soit au chagrin qu’elle a éprouvé alors, et à la passion que le jeune homme de l’époque avait su allumer en elle. Elle s’en est ouverte à Olivia, avec qui elle partage son atelier. De Laurent. De sa trahison. Du fait qu’elle ait ensuite choisi Michel – celui par qui rien de bon ne pouvait survenir, comme si elle n’était plus digne d’être aimée, et ne méritait plus ni attentions ni tendresse. En choisissant Michel, elle tenait à distance l’éventualité d’une déception, puisqu’il était si franc dans ses intentions, si présent, si clairement toxique. Alors non. Pour Jeanne, ces fadaises adolescentes sont peut-être loin derrière elle, mais pour Violette ce n’est pas le cas.

— Si tu veux, maman.

Jeanne prend cet air à la fois navré et exaspéré qu’elle adopte quand ses filles s’opposent à elle. Cet air de dire « oh mais qu’est-ce que j’ai fait encore ? » qui irrite tant Violette. Soudain, elle a envie de la brusquer elle aussi, de lui balancer en pleine figure ce passé que sa mère juge sans importance. Mais au moment où ses paroles sortent de sa bouche, elle s’en veut déjà de sa brutalité.

— Il veut vendre La Garrigue.

OceanofPDF.com