Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 27 sur 46

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Frangines

Mathilde

 

Depuis combien de temps ne se sont-ils pas vus ? Vingt ans ? Un peu plus ? Mathilde a la nausée. Quand elle l’a aperçu dans le jardin, c’est monté d’un coup. Comme une envie de vomir, les organes qui se bousculent, l’air qui manque. Non qu’il lui fasse un quelconque effet. Il ne lui en a jamais fait. Mais sa présence à La Garrigue ravive le souvenir. Celui de sa honte à elle, et de la douleur de Violette. Celui de leur rupture. De leur rupture de sœurs. De son départ, de tout ce que ça a changé dans leurs vies, cette erreur, finalement. Alors qu’elle est si sûre d’elle-même d’habitude, elle n’ose pas sortir, l’affronter. Elle se dirige vers la chambre de Paul pour se donner une contenance, pendant qu’elle entend la voix enjouée de sa mère dans le jardin.

— Mais Laurent, quelle surprise, qu’est-ce que tu fais là ?

C’est vrai ça, qu’est-ce qu’il fabrique ici, celui-là ? Est-ce qu’il est venu remuer le passé ? Il le sait bien, qu’elles sont toutes là, en famille, comme chaque été. Qu’est-ce qu’il cherche ? À vérifier son potentiel de séduction ? À rendre Violette malheureuse ? À lui rappeler combien elle a été orgueilleuse, bête, irresponsable et immensément égoïste, comme il le lui a jeté à la figure autrefois. Pourtant, elle n’était pas toute seule, dans cette histoire. Elle le lui avait bien rappelé : « Et toi, alors ? »

— Maman, on peut manger des glaces pour le goûter ?

Pia vient d’entrer dans la chambre de sa mère. Elle n’a pas fait la sieste, ça se voit. Et puis elle a de légères marques de bretelles, ce qui contrarie beaucoup Mathilde. Elle lui a pourtant acheté un tee-shirt anti-UV, sur les conseils de son dermatologue. Vraiment, c’est trop difficile de tout maîtriser hors de son environnement, se dit Mathilde. En vacances et au contact d’autres familles, même s’il s’agit de proches, les enfants ont des fréquentations pas toujours idéales pour eux, pense-t-elle. Clarisse passe ses journées le nez dans l’écran de son téléphone, se gave de pâte à tartiner et ne s’adonne à aucune activité hormis faire des plongeons dans la piscine. Hélas, elle est l’idole de sa petite cousine, et chaque été, Mathilde passe des semaines à la remettre dans le droit chemin. Mais allez faire des réflexions sur l’éducation que les autres donnent à leurs enfants. Les gens ne supportent pas. C’est vraiment dommage, parce qu’elle s’y connaît.

— Non, chérie. Vous avez déjà pris un gros dessert à midi, et on sort à peine de table. Va chercher un fruit à la cuisine.

Violette et son Jérôme sont sortis de leur chambre. Ils sont en pleine conversation avec Laurent et Jeanne. Tout ça est affreusement gênant. Et Jérôme qui rigole ! Il lui taperait presque dans le dos… Quel numéro, celui-là. Laurent n’a pas tellement vieilli. La vie est injuste, les hommes beaux le restent bien souvent. Contrairement à Jérôme, il semble avoir encore plus de cheveux qu’à vingt ans, et ils sont toujours aussi bruns. Un instant, Mathilde se demande s’il se les teint. Ça la dégoûte un peu, les hommes qui se teignent les cheveux. Comme une féminité qui s’immisce. Elle déteste ces « nouveaux mâles » qui se rasent les aisselles ou les testicules, et assument de pleurer quand le cœur leur en dit. Non, Laurent ne fait pas partie de cette catégorie.

— Mais maman ! T’es pas cool !

— Quoi ? Ah non, non, je ne suis pas cool, je te le confirme. Je suis une maman, pas une copine, moi. Je suis là pour te guider, te donner un cadre, de l’amour et des limites, pas pour être « cool ».

Mathilde mime des guillemets de ses longs doigts manucurés, en même temps qu’elle tourne la tête vers la fenêtre en marmonnant :

— Mais qu’est-ce qu’ils font ?

— Maman ?

— Quoi ?

— Il va faire pipi, je crois.

— Qui ça ?

En même temps qu’elle s’interroge, Mathilde tourne la tête vers Paul, cul nu, qui se soulage en riant sur le sol en coco de la chambre d’enfants.

— Non, non ! Paul ! Quand est-ce que tu vas être propre, mon chéri ? Tu rentres à la maternelle dans un mois, tu te rends compte ?

— Je ne sais pas s’il se rend compte, maman.

— Mais si ! Les enfants comprennent tout. Ce sont des éponges ! C’est une erreur de penser le contraire. Ça doit être un refus d’obstacle, une manière de nous faire comprendre qu’il ne veut pas entrer dans la société.

— Hein ?

— Rien. Bon, maintenant, il va falloir nettoyer. Comme si je n’avais que ça à faire, non mais je vous jure, quelle journée ! Tiens, prends ton frère, toi. Et va rejoindre mamie. Je m’occupe du reste.

— Et pourquoi tu ne l’emmènes pas, toi ?

— Parce que, parce que… je dois aller chercher de l’eau à la cuisine. Écoute, fais ce que je te dis !

Mathilde pousse Pia, très étonnée de cette soudaine indépendance qui lui est offerte – elle qui a à peine le droit d’aller à la salle de bains seule pour se laver les dents. Puis elle se glisse discrètement dans la cuisine afin que personne n’ait l’idée saugrenue de la héler pour qu’elle vienne saluer le petit groupe dont elle espère qu’il se séparera rapidement – elle ne va quand même pas passer l’après-midi enfermée par cette chaleur !

— Je mourais de soif !

Mathilde pousse un petit cri en descendant les marches de la cuisine.

— Tu m’as fait peur !

— Calme-toi, t’es folle ou quoi ? Tu as vu ta tête ?

— Quoi, quelle tête ?

— Je ne sais pas… C’est Laurent qui te met dans cet état-là ?

— Qui ça ?

— Arrête, pas avec moi. J’étais petite, d’accord, mais pas tant que ça. Je me rappelle très bien les cris, les pleurs, de maman qui s’affolait et de papa qui ne disait rien. Et puis, tu ne me feras pas croire que ton éloignement n’a rien eu à voir avec ce qui s’est passé à cette époque-là.

Louise porte un grand verre d’eau à ses lèvres. Elle l’avale d’un trait et reprend :

— Qu’est-ce qui s’est passé au juste ?

— Rien. Enfin, tu sais bien. J’imagine que Violette a dû te raconter.

— Oui, mais j’aimerais ta version. On n’est jamais totalement objectif lorsqu’on parle de soi. Tu l’aimais ?

— Même pas…, soupire Mathilde.

Elle s’assoit sur l’unique chaise en paille de la cuisine, glissée sous la minuscule table où Jeanne prend son petit déjeuner, l’hiver, quand il fait trop froid pour se tenir dehors. Mathilde cale ses cuisses fuselées l’une contre l’autre, aligne ses pieds sur les tomettes, lève le buste et prend une grande inspiration. Louise, elle, s’installe sur les marches. Au loin, résonnent les modulations d’une conversation un peu surjouée, et les cris des enfants qui courent vers la piscine.

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