Frangines
Louise
Elle a sauté dans la Citroën sans savoir où aller. Parce que, après ce qui vient de se passer, elle ne supporte plus de jouer l’éternel jeu de dupes familial. Et puis, sans s’en rendre compte, elle arrive au château. Devant la grille, elle coupe le contact et enfonce ses mains dans les poches de son vieux short trop large. Mathilde dirait qu’elle n’est pas assez coquette, qu’elle porte les mêmes vêtements depuis l’adolescence, qu’à son âge elle devrait accorder un peu plus d’importance à son apparence. Louise s’en fiche, qu’elle aille au diable avec ses remarques futiles. Que partagent-elles, finalement, puisqu’elle n’a pas jugé utile de l’informer de sa maladie ? De l’opération, et sûrement des traitements ? Depuis combien de temps cela dure-t-il ? Jeanne est-elle au courant ? Et Violette ? Qu’est-ce que ça signifie d’être sœurs, si ce n’est pas pour confier ses malheurs, demander de l’aide, reconnaître ses souffrances, sa peur ? Louise est hors d’elle. Elle a envie de hurler. Alors, dans le huis clos de sa vieille bagnole, elle crie à s’en briser la voix. Ça lui fait du bien. Elle tape sur le volant et elle gueule. Sur ces mensonges, ces secrets, ces petits arrangements avec la réalité. Sur ces repas de famille, ces coups de fil censément complices, ces anniversaires, ces vacances où tout le monde vient avec son masque, son beau sourire, ses petites conversations légères avant de repartir vers la réalité d’une existence que les autres ne connaîtront sans doute jamais. Finalement, chacune est dans son petit monde et avance en parallèle, sans jamais vraiment croiser les autres. Quelqu’un tape à la vitre. C’est Lisa. Elle est chargée de paniers remplis de fruits, de fleurs, de légumes, qu’elle manque de faire tomber en se penchant vers la voiture. Louise espère qu’elle ne l’a pas entendue. Elle reprend son souffle et tente de sourire.
— Bonjour ! Qu’est-ce que tu fais là ? Ma belle-mère n’est pas encore rentrée, tu sais ?
— Je… Oui, bien sûr.
Louise sent la honte la submerger. Elle a complètement oublié de rappeler l’hôpital pour prendre des nouvelles. Et elle n’a pas envoyé de message à Guillaume non plus.
— Je venais… Enfin, je passais par là…
Elle ne sait pas comment justifier sa présence, mais Lisa semble percevoir son besoin de bavarder, d’être loin des siens, de se retrouver parmi ces étrangers qui lui font du bien. Elle monte dans la Citroën sans rien demander. Aujourd’hui, elle porte un short en jean très court qui découvre ses cuisses bronzées.
— Allez, viens. Tu tombes bien, j’allais me préparer du thé.
Les cailloux crissent sous les pneus de la voiture. Dans la grande cuisine où s’active une domestique, Lisa la prie de s’asseoir. Sur une chaise bébé, un enfant d’environ deux ans trempe sa cuillère dans une compote, qu’il étale consciencieusement sur la table, ses joues, avant de projeter le reste en l’air en agitant les bras. Louise ne peut s’empêcher de sourire. Au même moment, une petite fille habillée en fée débarque en réclamant sa maman, et s’étonne de la présence de cette inconnue.
— Prune, dis bonjour à Louise. C’est l’infirmière de mamie.
Toute bien élevée qu’elle est, Prune ne semble guère enchantée de faire des efforts de politesse au beau milieu de ses vacances. Louise lui fait un geste rassurant et la fillette s’assoit, plonge la main dans un grand bocal à biscuits maison.
— Tu en veux ? demande-t-elle à Louise.
— Avec plaisir.
Depuis toujours, Louise soigne ses chagrins avec beaucoup de sucre. Elle se fiche pas mal que ce soit mauvais pour la santé, que ça lui fasse des grosses fesses ou que ce ne soit pas féminin. Guillaume entre dans la cuisine à son tour. Il est lui aussi surpris de la voir. Forcément.
— Il est arrivé quelque chose à maman ?
— Non, ne vous inquiétez pas. Je…
— Louise vient prendre le thé avec moi. Tu nous le prépares ? l’interrompt Lisa, tout en continuant de ranger ses provisions dans des corbeilles et de grands saladiers.
— Laissez, je vais le faire, intervient la cuisinière, les mains pleines de chair à saucisse, destinée à farcir de grosses tomates bien rouges, de belles courgettes rondes et des poivrons multicolores.
— Mais non, Jany. Guillaume peut tout à fait mettre de l’eau à chauffer, hein chéri ?
— Oui… bien sûr. Où est… ?
Sans même le regarder, Lisa tend la bouilloire à son mari et adresse un sourire complice à son invitée.
— Je te laisse les enfants ? reprend-elle. Louise et moi on va s’installer dans le jardin, sous le parasol.
Et sans lui laisser le temps de répondre, elle prend Louise par la main et l’entraîne dehors, dans le calme rassurant de cette propriété admirablement tenue. Si Mathilde et Raphaël voyaient ça, se dit Louise, ils ne se gêneraient pas pour faire la comparaison avec La Garrigue, c’est certain.
— Tu veux piquer une tête dans la piscine ? Ça te fera du bien.
— Non merci. Je n’ai pas de maillot de bain, répond Louise, prise au dépourvu.
— Je peux t’en prêter un, j’en ai plein. Regarde dans la pool house.
— Non, vraiment…
— Mais tu vas mourir de chaud avec ton tee-shirt à manches longues. Allez, tu n’es pas en service. Ça me fait plaisir. En plus, avec nos problèmes, on a fait fuir nos amis. Du coup, on est entre nous.
Louise hésite. Lisa a raison, un bain lui fera sûrement du bien. Depuis ce matin, elle court, conduit, s’énerve, et elle n’a même pas eu le temps de prendre une douche. Elle se sent ensuquée, perdue. Et puis la piscine est immense, si belle et plus limpide que dans un palace. Alors elle accepte timidement et entre dans la cabane que Lisa appelle la « pool house » – décidément, les bourgeois adorent donner des noms anglais à tout et n’importe quoi… Derrière elle, Lisa se faufile pour ouvrir un petit placard et montrer à Louise ses maillots.
— Choisis ! Je suis sûre qu’il y en aura un qui t’ira, dit-elle en s’éclipsant poliment.
Louise croise son reflet dans le miroir. Elle a toujours cet air juvénile qu’accentuent ses taches de rousseur, sa frange et ses joues rebondies, exemptes de rides, malgré ses presque trente-trois ans – privilège des rondes. Cependant, elle remarque dans son regard quelque chose de nouveau qu’elle n’aime pas. Un désenchantement ? Une gaîté envolée peut-être. Pourquoi faut-il que tout aille de travers depuis l’année dernière ? Elle file sous la douche, observe son corps, sur lequel l’eau glisse, contemple ses cuisses épaisses, tourne la tête vers ses fesses qu’elle a toujours jugées trop bombées, trop voyantes. Et puis elle examine sa poitrine, trop petite par rapport à l’ensemble. Aussitôt, elle revoit la cicatrice de Mathilde. Ce sein minuscule devenu orphelin. Louise en a vu beaucoup, des cicatrices de mastectomie. Ça ne la choque pas. Mais elle a très vite compris – peut-être plus rapidement qu’un novice – toutes les épreuves que son aînée a dû traverser. Sans elle.
Louise choisit un maillot de bain une pièce flambant neuf, rose pétard, le plus grand de ceux proposés par Lisa. Elle a l’impression que ça déborde de partout mais lorsqu’elle se regarde dans le miroir en pied, elle est étonnée par le reflet que celui-ci lui renvoie. Elle noue néanmoins une serviette d’un blanc immaculée autour de sa taille puis sort timidement avant de foncer vers la chaise longue vacante à côté de celle de Lisa, dont la peau est parfaitement hâlée, épilée, hydratée. Des gouttelettes perlent à la surface de son épiderme, qui s’évaporent à vue d’œil tant il fait chaud et sec. Elle a coiffé ses cheveux mouillés en arrière. Ses yeux semblent clos derrière ses immenses lunettes noires. Elle a la courtoisie de la laisser prendre place sans l’observer. A-t-elle senti son malaise ? Cette femme paraît si intuitive, contrairement à sa première impression. Elle avait pensé que Lisa n’était qu’une bourgeoise de plus, une égoïste importunée par la présence de sa belle-mère, une épouse fatiguée des lâchetés et défauts d’un mari qu’elle connaît trop, des cris des enfants qu’elle a tant voulus mais qui maintenant l’exaspèrent. Décidément, Lisa est pleine de surprises, et Louise s’en veut pour ce premier jugement hâtif. Louise laisse le silence s’installer entre elles, rythmé par le chant des cigales. Elle repense à son professeur de cheval, qui aimait tant leur parler de la région. Durant leurs promenades, il avait raconté que, chez les cigales, seuls les mâles chantent, parce que les femelles sont muettes, et qu’elles vivent sous terre pendant plusieurs années pour ne s’épanouir au soleil que quelques semaines avant de mourir, à la fin de l’été. « Par ici, personne n’a jamais entendu une cigale l’hiver », avait-il conclu. Louise s’était sentie très coupable. Comme si leur départ à tous à la fin des vacances signait fatalement l’arrêt de mort de ces milliers d’insectes dont le chant était la bande originale de ses étés.
— Merci, murmure Louise en fixant au loin le filet de badminton autour duquel s’affaire un jardinier.
— Ça fait du bien, pas vrai ? Merci à toi aussi, j’avais bien besoin d’une copine avec qui lézarder autour de la piscine.
— Tu as des frères et sœurs ?
— Non, malheureusement. Mes parents n’ont pas jugé utile de me donner cette chance. Ils m’adoraient, on faisait tout ensemble. Tous les trois. Mais aujourd’hui, ça me manque. Surtout en vacances. Ils seraient là.
— Peut-être que ça ne serait pas si bien.
— Vous vous êtes disputées ? Déjà ? plaisante Lisa, qui cherche à détendre l’atmosphère.
— Ma sœur m’a menti. La deuxième fait semblant d’être amoureuse. Ma mère est complètement perchée. Et mon père est parti du jour au lendemain sans se retourner. À quelques kilomètres de nous, en plus. Ce n’est pas comme s’il avait mis le cap sur l’Amérique du Sud. Et au milieu de tout ça, il y a moi. Dont tout le monde se contrefiche. J’ai l’impression qu’on se ment toutes depuis toujours, que nos rapports sont faux. Ce n’est pas ça, une famille, n’est-ce pas ?
— Probablement que si. Guillaume et ses frères ne se voient plus depuis longtemps.
— Rose raconte que c’est à cause des femmes.
— Rose est très misogyne. La vieille école, quoi. Et puis, tu as déjà vu une mère dire du mal de ses fils ? Ah, je te jure, ce n’est pas facile. Voilà quelque chose auquel tu échapperas.
Louise tressaille.
— Oh, pardon. C’est idiot, ce que je dis. Tu peux tout à fait avoir une belle-mère. Et même très chiante. Je te le souhaite. Enfin, tu vois ce que je veux dire. Je suis vraiment…
— Ne t’inquiète pas. Et puis, je n’en suis pas là.
— Et pourquoi pas ? Tu dis que ta sœur t’a menti, mais toi ? Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas. Mais pourquoi ne pas en profiter pour te confier toi aussi ? Qu’est-ce que tu risques ?
— Qu’elles me regardent différemment. Qu’elles soient gênées, comme toi. Que chaque fois qu’une femme un peu séduisante passe devant moi, elles imaginent que je la désire, voire que je vais lui sauter dessus. Tu n’imagines pas les clichés sur l’homosexualité. Et pour les femmes, c’est pire encore. Comme pour tout, tu me diras. Mais on s’est tues pendant des années, parce qu’on est faites comme ça, ou parce qu’on nous a conditionnées, je ne sais pas.
— Il ne tient qu’à toi de changer cela. Et puis, c’est ta famille. Moi, si j’avais une sœur, je lui confierais tout ce que je refuse de dire aux autres, même à Guillaume.
— Et tu n’as pas de copines ?
— Très peu. Mon père était diplomate. On a pas mal bougé. Ça n’aide pas à ancrer des amitiés pour la vie. Surtout qu’avant il n’y avait pas Internet et tout le tintouin. Du coup, aujourd’hui, j’ai quelques amitiés assez superficielles avec des mamans de l’école, ou des filles de la gym. Mais c’est très peu. Je n’ai personne à appeler tous les jours si le cœur m’en dit, comme toi. Avec qui dire du mal de mes parents vieillissants, qui m’énervent, qui me bombardent de questions sur les enfants sans jamais proposer de les garder. À qui je puisse dire que je suis perdue. Que je ne sais même plus si j’aime encore mon mari. Qu’on n’a pas fait l’amour depuis un an, deux mois et quatorze jours, et que ça ne me manque pas. Que je ne sais pas si j’ai vraiment déjà joui un jour, parce que je n’ai connu qu’un homme dans ma vie, et que je n’ai aucun point de comparaison.
Louise s’efforce de masquer sa gêne. Parce que Lisa semble avoir un irrépressible besoin de se confier. Et que même si elle a l’habitude des confidences, elle ressent un trouble inhabituel. Est-ce parce que, pour une fois, elle n’est pas dans la posture de l’infirmière, mais de l’amie ? Qu’elle n’a pas sa trousse, ses horaires et un protocole auxquels se référer ?
— Je peux te certifier que ce n’est pas à tes sœurs que tu parlerais de ça si tu en avais, plaisante Louise.
— Ah oui ?
— Non, on ne parle pas de sexualité avec ses sœurs. En tout cas pas moi. Enfin, dans ma famille, personne ne parle de ça. Ou plutôt si, on en rigole beaucoup à table, de celle des autres, des cousins, des couples de Saint-Rémy, d’amis des parents… Jamais de la nôtre. J’en suis la preuve vivante. Mais ça ne me gêne pas que tu me parles de la tienne. D’autant que j’ai dû bien te soûler avec mes questionnements. Tu n’étais pas forcément d’accord.
Lisa sourit. Elle semble heureuse d’avoir trouvé une oreille bienveillante.
— Je ne sais pas si nous nous sommes vraiment plu, Guillaume et moi. On était si jeunes. Quand il m’a demandée en mariage, j’étais tellement flattée que quelqu’un s’intéresse vraiment à moi que je n’ai pas hésité. Et puis il était beau, bien élevé, il avait fait de bonnes études. Mes parents étaient ravis, moi aussi. J’allais enfin pouvoir couper le cordon. Finalement, c’était pour m’accrocher à un autre, c’est tout. J’ai l’impression d’être complètement anachronique, quand je lis tous ces magazines.
Elle désigne d’un geste une pile de journaux féminins où s’étalent en couverture des sujets tendance sur le couple, la psychologie, la sexualité, ce qu’il faut ou ne faut pas avoir fait à tel âge quand on est dans l’air du temps, ce qu’il faut porter, avoir vu, lu… Mathilde adore ça. Louise ne fait que les balayer du regard quand elle rend visite à des patients. Qu’on puisse perdre du temps à gober ces bêtises la dépasse. Quitte à ingurgiter des niaiseries sucrées, elle préfère relire les romans à l’eau de rose de la bibliothèque.
— Personne n’est vraiment comme ces journalistes le disent, crois-moi. Elles peuvent bien avoir l’air indépendantes, épanouies, ces femmes ont toutes leurs failles, leurs doutes, leurs secrets.
— Et alors ? Sils sont bien planqués et qu’elles n’éprouvent pas le besoin d’en parler, qu’est-ce que ça peut bien faire ? Moi, elles me font rêver.
Louise songe à Mathilde, qu’elle a tant admirée, et qui la fascine toujours aujourd’hui. Sa perfection, son maintien, sa force surhumaine dans ce corps si frêle. Peut-être que ce qui la fait tenir, c’est justement ce qu’elle renvoie, cette invincibilité sur laquelle ils s’appuient tous, et qui les arrange. Qu’est-ce qu’elle aurait dit si Mathilde lui avait confié sa peur ? Est-ce que leurs rapports en auraient été bouleversés ?
— Je dois y aller, déclare tout à coup Louise en se levant d’un bond. Merci, merci pour tout, Lisa. Donnez-moi des nouvelles de Rose quand vous en aurez. Non, tiens, prends mon numéro. J’aimerais vous inviter à La Garrigue, Guillaume et toi. Vous présenter à ma famille, tu veux bien ? Ou seulement toi, si tu préfères ?
— Oh oui, ce serait formidable !
— Parfait ! On… Je vois avec les autres. Tu verras, c’est une vieille maison un peu tapée, mais on s’y sent bien.
— Ça, j’en suis sûre !
Louise est déjà en train d’enfiler ses vêtements froissés. Elle est pressée de rejoindre La Garrigue. Elle embrasse Lisa sur les deux joues, dérape peut-être sur son second baiser. Elle court déjà vers sa voiture, agite la main en direction de Jany, de Guillaume qui arrive avec son plateau de thé, mime un « désolée » avec ses paumes ouvertes, et continue vers le parking alors que le soleil rejoint la ligne d’horizon.
Elle a hâte, oui, vraiment hâte, de les retrouver tous.
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