Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 25 sur 46

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Frangines

Jeanne

 

Elle a tiré les volets pour conserver la fraîcheur de sa chambre. Quand Yves était encore là, c’est lui qui avait instauré le rituel de la sieste. Il adorait ça, cette liberté de se reposer après le déjeuner, après toutes ces années à travailler. Lorsque les filles étaient petites, ils ne se l’autorisaient qu’en vacances, à La Garrigue. Alors, ils faisaient l’amour en chuchotant pendant que les trois sœurs faisaient semblant de dormir, enfermées dans leur chambre. Le reste de l’année, ils étaient souvent fatigués, le soir, lorsqu’ils se retrouvaient. Et les week-ends, il fallait emmener l’une à la danse, l’autre à l’équitation, faire les allers-retours aux anniversaires de copines, les courses, les comptes, le ménage. Alors l’été, pendant la sieste dans leur chambre coupée du monde, c’était comme si leur jeunesse rejaillissait brusquement après ces mois de gentille routine physique. C’est dans cette chambre qu’ils avaient conçu Louise.

Durant les premières semaines, l’absence d’Yves dans le lit lui avait été intolérable. Parce que sa chaleur lui manquait, et puis parce que son corps avait perdu l’habitude d’être seul sous les draps. Après ces décennies de vie commune à supporter un autre que soi jusque dans les moindres recoins de son intimité, son départ est un deuil. Tout lui manquait. Même ses ronflements auxquels elle s’était accoutumée, ses bras autour d’elle lorsqu’il la rejoignait la nuit, ses pieds chauds contre lesquels elle collait les siens, glacés, leurs conversations endormies au petit matin, ses grognements faussement intéressés, le soir, lorsqu’elle lui racontait sa journée, son corps toujours là après ces années, qu’elle avait vu changer sans y prêter attention, parce que le temps qui coulait sur eux deux était une telle évidence que cette inéluctabilité ne l’avait jamais effrayée.

Lorsqu’il était parti, Jeanne avait cru qu’il reviendrait vite. Ils avaient trop en commun. Les souvenirs, les enfants, les joies et les peines passées, la maison, et ce projet de vieillir ensemble. C’était absurde, ils n’allaient pas se séparer à leur âge. Et puis, ils s’aimaient. Elle n’avait jamais cessé de l’aimer. Lorsqu’ils avaient eu quarante ans, l’un puis l’autre, les couples autour d’eux s’étaient peu à peu désunis. Même les plus solides, ceux sur lesquels tout le monde aurait parié qu’ils finiraient leurs jours ensemble. En général, c’était l’époux qui avait décampé, rattrapé par ce qu’on appelait alors le « démon de midi », expression absurde que tout le monde brandissait comme une réponse à toutes les questions que se posait alors Jeanne, comme une fatalité de leur époque et de la nature des hommes.

« Il a chopé le démon de midi, que veux-tu. Les hommes sont comme ça, il leur faut des jeunettes, des petits culs, de la chair fraîche », lui disaient ses copines, qui avaient su « garder » leur homme, et les autres, celles qui avaient été abandonnées pour une secrétaire, une collègue.

Bientôt, dans leur bande d’amis, il n’en était plus resté que deux. Un autre couple qui, sans afficher de passion commune ostentatoire, ne semblait pas enclin à bouleverser son organisation. Et eux. Pourtant, Jeanne n’avait jamais eu peur. Qu’Yves regarde ailleurs, qu’il soit lui aussi tenté par l’exemple de ses copains qui lui vantaient une vie sexuelle ragaillardie, une énergie recouvrée, et l’admiration dans les yeux de leur nouvelle compagne, qui contrastait avec des années de regards las, de reproches, d’indifférence. Jeanne avait pris note de cela. Le bilan des hommes, celui des femmes, dont certaines avaient elles aussi décidé d’en finir avec la vie de couple, le linge sale, les enfants à s’occuper toute seule, le dîner à préparer pour monsieur qui pensait être le seul à bosser dans cette maison. Elle s’était promis de tout faire pour que ni Yves ni elle ne nourrissent cette frustration, ni cette fureur qu’elle avait remarquée chez les autres. Alors elle s’était efforcée de l’écouter, lorsqu’il allait mal, ou bien de s’intéresser à ses soucis malgré ceux des filles, sans parler des siens. Elle avait mis un point d’honneur à demeurer élégante, coiffée, maquillée, féminine en toute occasion. Pas par soumission féminine – ce n’était pas son genre –, mais parce qu’elle s’était dit que si elle commençait à le considérer comme un partenaire plutôt qu’un amant, il ferait de même avec elle. Yves l’avait toujours regardée avec gourmandise, et n’hésitait pas à manifester sa tendresse, même devant leurs amis ou les enfants, lui volant des baisers entre deux portes. Elle avait été fière de cette complicité physique, de leur bonheur, leur gaîté que tout le monde leur enviait – ils riaient de tout. Que s’était-il passé ? Elle aurait dû sentir l’éloignement insidieux des derniers temps, l’indifférence tiède qui s’installe sans bruit, doucement, entre les silences du petit déjeuner et les soirées grises. Elle aurait dû lutter contre cette routine qui avait fini par s’installer pendant l’hiver à La Garrigue. Ils auraient dû voyager, comme ils l’avaient prévu, découvrir de nouveaux paysages, faire des rencontres à l’autre bout du monde, plonger dans des mers chaudes, photographier des terres sublimes qu’ils auraient montrées à tous au retour. Ils auraient dû trouver des activités communes, s’inscrire à des cours de danse, aller au bal, jouer, bridger ensemble, débattre après des spectacles, rire avec leurs amis communs jusqu’au bout de la nuit parce que plus rien ne les en empêchait.

Jeanne s’en veut. Longtemps, elle a ressassé ces pensées sombres, s’accusant d’être en partie responsable du désastre qui avait dévasté leur vie à toutes les quatre. Et puis le temps a passé. Louise l’avait beaucoup aidée, dormant à La Garrigue, pansant ses blessures, supportant l’image de sa mère hébétée, incapable de se préparer à manger, de prendre soin du jardin, de parler d’autre chose que de ce départ voulu par Yves, de son indifférence, surtout. « Non mais tu te rends compte, il ne m’appelle même pas pour prendre de mes nouvelles », s’indignait-elle alors.

Il lui avait tout balancé d’un coup, comme ça, au premier matin des vacances. Puis il avait attendu quelques jours avant l’arrivée des filles. Il voulait que la famille soit réunie à La Garrigue pour la soutenir, avait-il expliqué, ajoutant que de toute façon, il n’y avait jamais de bon moment. Il avait pris un ton désolé pour dire ça, un peu comme on décommande une réservation au restaurant. Et puis il y avait eu cet été cauchemardesque qui s’était déroulé sans lui.

Allongée sur son lit, Jeanne mesure le chemin parcouru. Elle est toujours triste, bien sûr. À la détresse a succédé la rage. Contre Yves, contre Françoise, aussi, qu’elle a connue à l’école communale. Cette période a cependant permis de comprendre qu’elle n’est pas coupable de ce qui lui est arrivé. En revanche, il a fallu à ses amies et à cette pauvre Louise des trésors de patience pour supporter les heures passées au téléphone à l’entendre déverser sa colère. Mais tout ça l’avait maintenue debout et ces instants-là l’ont aidée à parvenir au bout du chemin. Jeanne ne sait pas bien si elle y est vraiment arrivée mais elle sent qu’elle va mieux, qu’elle s’est délestée des questions, que l’enquête qu’elle menait sans relâche dans ses souvenirs s’est enfin close. Aujourd’hui, elle est en paix. Sans savoir pourquoi, Jeanne a la certitude que malgré son âge, et ce pan de vie qui est derrière elle, il lui reste des bonheurs. Pas seulement ceux d’être heureuse en famille, en bonne santé, aimée des siens – ce qui est déjà une chance immense. Non, elle a le sentiment que son histoire n’est pas complètement finie, que le destin lui a gardé un ou deux rebondissements à venir. Est-ce qu’elle se fait des idées ? Est-ce son incorrigible optimisme qui l’en persuade ? Mais après tout, qu’est-ce que cela change ? L’important, c’est qu’elle y croie. Car elle a décidé de faire confiance au destin.

Les yeux clos, Jeanne se sent sombrer dans le sommeil quand elle entend le bruit d’un moteur qui se tait. D’un bond, elle se relève, prend le temps de vérifier son reflet dans le miroir, de défroisser sa robe et entrouvre un volet de sa chambre. Un instant aveuglée par le soleil, elle découvre vite Mathilde et Louise, de dos, qui rient sous cape.

— Qu’est-ce que vous faites là ? Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-elle.

Les deux filles sursautent et poussent un hurlement. Mathilde se tient la poitrine des deux mains comme si son cœur venait de faire un salto arrière.

— Maman, mais tu es folle !

— Folle de quoi ? Je pousse juste un volet. Qu’est-ce que c’est que cette voiture atroce ?

— Chut, c’est le mec de Vio.

— Marlone ?

— Jérôme, maman. Tu le fais exprès ?

— Oh, moi, les prénoms d’hommes…

— Eh bien, fais un effort.

— Qu’est-ce qu’il fait là à cette heure-ci ? Rien n’est prêt. Il devait arriver dans la soirée.

— On sait. Nous non plus on n’est pas prêtes. Et je crois que Violette est furax.

Les trois femmes chuchotent en faisant de grands gestes avec leurs mains – de loin, leur conciliabule coincé sous la tonnelle doit être plutôt comique car Violette et Jérôme les regardent, surpris. Conscientes du ridicule, elles s’avancent rapidement vers eux avec l’air penaud de trois enfants prises en faute.

Jérôme a la bonhomie des hommes un peu trapus dont on sent qu’ils ne boudent pas les plaisirs de la vie. Un large sourire éclairant son visage rond et hâlé, et un crâne passablement dégarni viennent confirmer cette impression favorable : cet homme-là ne fera pas souffrir Violette. Pour preuve, le regard énamouré qu’il pose sur elle, qui le dépasse d’une bonne tête et baisse les yeux pour ne pas croiser le regard de ses sœurs. Avant d’arriver jusqu’à eux, Louise a le temps de chuchoter à Mathilde :

— Mais ça n’est pas du tout son genre de mec !

— Maman, je te présente Jérôme, mon ami. Jérôme, ma mère, annonce timidement Violette.

Sans hésiter, Jérôme attrape Jeanne par les épaules, l’étreint avec vigueur, et lui claque deux belles bises après lui avoir faussement demandé la permission.

— Ah, enfin ! Ravi de vous rencontrer, madame. Allez, pour la peine, on s’embrasse !

Puis c’est au tour des deux sœurs de récolter la bonne humeur du nouvel arrivant, sur chacune de leurs joues et de manière bien sonore.

— C’est superbe, ici. Violette ne m’avait pas menti. Désolé d’être en avance mais mon chantier s’est finalement achevé ce matin. Du coup, j’ai voulu te faire la surprise, chérie. J’ai loué une bagnole et je suis venu direct. Je ne vous dérange pas, au moins ? Je peux revenir plus tard, ajoute-t-il avant d’éclater d’un rire tonitruant devant les trois femmes que cette soudaine énergie a rendues muettes, tandis que Violette, rouge pivoine, ne sait plus où se mettre.

— Pas du tout, au contraire. Vous êtes le bienvenu ! répond Jeanne, reprenant la première ses esprits. Vous avez des bagages ? Allez, les filles, aidez-moi à accueillir notre hôte.

— Mais c’est hors de question ! Dites-moi où me garer, et puis j’apporterai mes affaires dans notre chambre. Je ne veux surtout rien changer à votre programme. Faites comme si je n’étais pas là.

— Louise, finis au moins de débarrasser les tiennes, pour laisser à monsieur le loisir de s’installer.

— Ah non, pas de monsieur ! Appelez-moi Jérôme ! Je sais qu’on a l’air d’avoir pratiquement le même âge, tant vous faites jeune, mais je vous en prie, pas de ça entre nous.

Jeanne ne peut réprimer un petit sourire, tandis que Mathilde lève très légèrement les yeux au ciel, ce que seule Louise remarque.

— Eh bien, appelez-moi Jeanne, alors. Je vous sers quelque chose à boire ?

— Volontiers ! Ça n’est malheureusement pas encore l’heure de l’apéro, mais il faut bien s’hydrater par cette chaleur. Vous permettez aussi que je fasse un petit plongeon dans la piscine ?

— Vous êtes ici chez vous, Jérôme, souligne-t-elle en se tournant vers ses filles, tellement elle est fière de ne pas s’être trompée. On est toutes si heureuses de vous rencontrer enfin. Violette est très secrète, ajoute-t-elle avec un regard tendre pour sa cadette.

Jérôme prend sa compagne par la taille, et acquiesce en la contemplant.

— C’est Violette, que voulez-vous ! On l’aime comme ça.

— Arrête, souffle-t-elle, terriblement gênée. Bon, je vais t’aider à aller chercher tes trucs. À tout à l’heure, vous autres, lance-t-elle pour mettre un terme à cette pénible conversation dont elle fait l’objet.

Restées seules, Mathilde, Louise et Jeanne gardent le silence en observant cet étonnant binôme. Mathilde esquisse la première un immense sourire moqueur, ouvre la bouche pour parler, mais Louise l’interrompt avant qu’elle ait pu commencer.

— Pas ici ! Debrief chez maman !

— Pourquoi chez moi ? râle Jeanne.

— Maman, je te rappelle que ce soir tu auras mes culottes, ma brosse à cheveux et mes jolies fesses dans cette pièce que tu considères être la tienne. Je rectifie donc : debrief dans ma nouvelle chambre.

En gloussant, elles investissent toutes les trois la pièce qui a conservé l’obscurité de la sieste, ce qui lui donne un caractère un peu inquiétant.

— On peut ouvrir ? C’est sinistre, ici.

Sans attendre la réponse de sa mère, Louise pousse les volets des trois ouvertures de la chambre parentale, qui occupe l’angle de la maison. Alors, la lumière s’engouffre dans la pièce, ainsi qu’une légère brise. Les murs sont dénudés. Un lit double minuscule et hors d’âge, un petit miroir rond et une armoire normande trop imposante meublent l’espace. Dans un angle, un bureau est placé en biais – celui d’Yves, auquel Jeanne n’a visiblement jamais osé toucher. Dessus, il y a toujours son pot à stylos fabriqué par Mathilde quand elle était petite – un cylindre informe en poterie sur lequel apparaît la marque de ses petits doigts maladroits, ainsi que des chemises multicolores pleines de documents administratifs, que Louise trie et gère une fois par mois lorsqu’elle vient aider sa mère. Rien n’a changé depuis le départ du patriarche. Mathilde et Louise savent très bien que ses vieilles vestes multi-poches et les chemises aux cols élimés pendent toujours dans l’armoire. Il a presque tout laissé.

— Vous êtes d’accord que ce n’est pas du tout son style ? commence Mathilde.

— Chut, tu parles hyper fort, chuchote sa sœur, en gloussant.

— Ah non, vous n’allez pas commencer toutes les deux ! Après, on s’étonne que personne ne veuille présenter personne.

— Non mais il a l’air très bien, très… gentil, reprend Mathilde en retenant difficilement un ricanement.

— Je sais ce qui te chagrine, ce sont ses cheveux ! reprend Louise en riant franchement.

— Quels cheveux, je te prie ?

— Ah non ! Arrêtez, hein. Il a l’air très bien, ce monsieur.

— Arrête de dire « monsieur », maman !

— Oui, arrête avec les « monsieur » ! Ça, c’est à cause de sa… coupe, que tu dis ça.

— Michel avait une très belle santé capillaire et ça n’en faisait pas pour autant un homme meilleur. Bien au contraire. Dois-je vous le rappeler ?

— Un point pour toi. Non mais, du moment que Violette est heureuse, moi, tout me va.

— Eh bien, c’est parfait. Et je te demanderai de l’accueillir poliment et sans mépris.

— Comment ça, « sans mépris » ? répond Mathilde, vexée.

— D’accord. Alors, poliment.

— Non, tu as ajouté « sans mépris ». Tu penses que je suis méprisante, c’est ça ?

— Pas du tout, ma chérie. S’il te plaît, on ne va pas se disputer.

— Milou, tu me trouves méprisante ?

— Oh, moi, vos histoires.

— Ah toi, la Suisse, c’est sûr que, dès qu’il faut donner son avis, il n’y a plus personne.

— Non mais, laissez-moi, je n’ai rien fait ! En plus je suis crevée, j’ai passé la matinée à l’hosto, j’ai fait des kilomètres en bagnole, je viens d’arriver et on me tombe dessus.

— Et moi, je n’ai rien fait, peut-être ? Tu sais que la vie a continué pendant que tu sauvais le monde ? Ah, d’accord, la vie de famille, ça n’est pas vraiment important pour toi, peut-être.

— Tata, Granny, y’a le monsieur de la boutique, dans le jardin.

— Hein ? Quel monsieur ?

Clarisse est à son tour entrée dans la chambre de sa grand-mère. Elle porte une brassière rouge à paillettes et un pantalon de survêtement brillant que Mathilde détaille avec la plus grande perplexité.

— Tu sais, le vieux beau. Le copain de maman et tata qui doit venir faire des travaux.

— Quoi ? Laurent ? Mais je lui avais dit de passer demain !

Machinalement, Jeanne se tourne vers le miroir et pose une main sur ses cheveux. Son reflet semble littéralement l’affliger.

— Laurent ? Laurent Belfin est là ?

— Bah… ouais, on dirait bien, leur répond Clarisse en se tournant à nouveau vers le jardin.

Collant sans aucune discrétion leur visage contre le volet, les trois femmes distinguent nettement la haute silhouette du petit garçon qui, trente ans plus tôt, gambadait avec insouciance sur cette même terre desséchée.

— Mais qu’est-ce qu’il fout là, celui-là ? s’enquiert Louise, alors que Violette, derrière elles, les fait sursauter.

— Qu’est-ce que vous faites ?

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