Frangines
Aire de pique-nique de Montélimar, trente-trois ans plus tôt
Ça faisait trois mois aujourd’hui, et il semblait qu’à part elle personne ne s’en souciait plus. Yves l’avait soutenue, on ne pouvait pas dire le contraire. Il avait été doux, présent ; ses amies aussi. Violette avait beaucoup pleuré, et elle avait un temps dormi dans leur lit. Jeanne n’avait pas su dire non. La chaleur de sa peau, les vibrations de son petit corps si vivant contre elle avaient été comme un radeau de survie auquel elle s’était agrippée, de tout son être comme privé d’air, vidé de toute substance.
Pourtant, elle était là. Chaque matin, elle se levait, habillait les filles, préparait le café qu’elle regardait couler doucement depuis le filtre. Chaque soir, elle sortait les ingrédients du frigidaire, un par un, de manière automatique. Elle les disposait dans la poêle, attendait, immobile, qu’ils roussissent dans le beurre, pendant que Mathilde et Violette bavardaient dans la cuisine, lui racontaient leurs journées, leurs petites histoires d’écolières, les disputes avec leurs copines, les fêtes à venir, les vacances. Bercée par le brouhaha, elle ne les écoutait pas vraiment, elle se concentrait sur le vide qu’il avait laissé. Yoann. Ils lui avaient donné les mêmes initiales qu’Yves, qui en était si fier. Il était si petit, quand il avait fallu lui trouver une sépulture. Il s’était envolé comme un ange, sans prévenir. Le seul garçon de la famille. Elle l’avait retrouvé un matin, à cinq mois, dans son petit lit, endormi pour toujours. Les médecins avaient prétendu qu’on n’y pouvait rien, que c’était comme ça. Et Jeanne, qui croisait des familles toute la journée, des femmes brisées par les fausses couches, savait cet espoir qui s’éteint en une seconde. La malédiction avait une nouvelle fois frappé. Dans sa famille, elles étaient également trois sœurs. Jacques avait disparu un soir de mai, fauché par une voiture à six ans. Son portrait avait toujours orné les murs de la maison familiale, et hanté les esprits de chacun. Le frère. Après la mort de Yoann, Jeanne s’était promis de ne pas faire revivre à ses filles ce que ses sœurs et elle avaient dû supporter. Ce modèle du mâle de la tribu, idolâtré par leurs parents inconsolables, celui qui aurait dû porter le nom, le transmettre à son tour à un fils, les avait accablées toute leur vie. Mathilde et Violette ne devaient pas subir cela. Alors Jeanne avait enfoui la douleur, réprimé l’arrachement viscéral, colmaté la béance dans son cœur, qui se rappelaient chaque jour en elle avec la même acuité, alors qu’elle s’efforçait de rester debout. Yves avait lui aussi souffert. Ils s’étaient contentés de se soutenir mutuellement en silence. Ils avaient toujours fonctionné comme ça.
Dans le secret des toilettes publiques de ce lieu de fête familiale, tandis que les rires des enfants résonnaient au-dehors, elle avait croisé son reflet et le chagrin l’avait submergée. Elle aurait aimé gueuler aux parents qui grondaient leurs gamins de profiter d’eux, de les couvrir de baisers. Elle aurait voulu leur dire combien était fragile ce bonheur simple d’avoir des enfants en vie. Et puis Mathilde était entrée, l’avait regardée intensément. Jeanne avait rapidement essuyé les larmes, aspergé son visage d’eau glacée, grimacé un sourire qu’elle avait espéré convaincant. Mathilde avait paru réfléchir du haut de ses sept ans. Elle s’était avancée vers sa mère, et Jeanne avait vu l’armure se fendre. Elles allaient enfin s’étreindre, après des semaines passées à se fuir. Ensuite la porte s’était ouverte sur Violette, vêtue d’un tee-shirt trop court qui moulait son petit ventre replet.
— Vous faites quoi ? On vous attend.
Alors Mathilde avait suivi sa sœur sans se retourner, avant que leur mère leur emboîte le pas pour rejoindre la table de bois planquée sous les arbres sur laquelle Yves, de méchante humeur, avait disposé le contenu entier de la glacière.
Ce soir, ils seraient à La Garrigue, s’était dit Jeanne, et tout irait mieux. Il le fallait.
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