Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 24 sur 46

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Frangines

La Garrigue, vingt ans plus tôt

 

 

Son visage était en contre-jour, si bien qu’elle distinguait mal ses traits. Elle voyait juste ses boucles épaisses qui scintillaient dans la lumière, et les muscles de ses épaules nues, bandés par l’effort de se tenir au-dessus d’elle. Depuis combien de temps étaient-ils ici, à l’abri du reste du monde, nus l’un contre l’autre ?

Avec Laurent, Violette ne comptait plus. Les heures, les calories, les temps d’exposition au soleil, les verres de vin. Cet été était devenu un tourbillon dans lequel elle s’était volontiers laissée emporter, lâchant prise avec tout le reste, heureuse d’être ainsi ballottée par grand vent dans des émotions qui la laissaient exsangue lorsque, rarement, elle reprenait haleine. Depuis la nuit du muret, et leurs langues qui s’étaient entremêlées, tout le reste avait disparu. Violette ne voyait plus que lui, Laurent. Sa bouche, sa voix douce, les grains de beauté qu’elle comptait sur sa peau, ses sourcils drus, bruns, qu’il fronçait sous le soleil, l’odeur de café et de cigarette qu’il déposait dans sa bouche, les baisers qu’il abandonnait sur sa peau, et qui la faisaient frissonner jusqu’au bout des oreilles. Leurs corps s’étaient trouvés. Ils étaient au supplice lorsqu’ils étaient contraints de se tenir sagement l’un à côté de l’autre, habillés. Vite, ils couraient se jeter l’un sur l’autre, n’importe où, se souciant peu du danger d’être découverts, trop avides de ce besoin qui leur était devenu vital. Cinq, six fois, jusqu’à dix un certain jour dont ils se souviendraient longtemps, ils découvraient ensemble la félicité d’un amour naissant, des sens qui emportaient tout, des cris qui déchiraient le silence de la sieste.

Comme ce jour-là, où ils avaient trouvé refuge dans un grand champ de tournesols qui leur piquaient la peau mais les laissèrent libres de hurler leur plaisir. Ils étaient en train de rouler pour rejoindre La Garrigue. Jeanne et Yves auraient sûrement été heureux de savoir leur fille avec Laurent, mais ils préféraient taire leur liaison pour le moment. Par peur de l’abîmer, de mettre des mots sur le bel indicible. Ils avaient beau avoir exploré la moindre parcelle de leurs corps respectifs, il restait chez chacun la gêne d’avoir réalisé l’inconcevable avec l’ami d’enfance. Devant l’entrée de la propriété, alors que Laurent continuait de faire tourner le moteur, triste d’avoir à la quitter pour quelques heures, Violette avait remonté sa jupe sur ses cuisses fermes, constellées de taches de rousseur. Il lui avait dit « non, non », faussement suppliant, incapable, déjà, de résister à l’envie de plonger son visage entre ces chairs rondes et chaudes, dont l’odeur le rendait fou. Alors il avait fait demi-tour et ils s’étaient précipités dans les champs de fleurs jaunes, retirant leurs vêtements avec frénésie, emportés par ce désir brûlant qui s’emparait d’eux.

— Tu te souviens quand, petits, on avait dormi sous la tente, et que tes parents, morts d’inquiétude, nous avaient découverts au petit matin ? On s’était pris une de ces soufflantes.

— Ça, tu peux le dire. Ils nous avaient même menacés de ne plus dormir l’un chez l’autre de l’été. Heureusement, ils n’ont pas tenu parole.

— Ça te plaisait déjà de passer la nuit près de moi, pas vrai ?

Violette essaya de se dégager, mais Laurent la tenait solidement par les poignets, pesant contre son bassin.

— Laurent, on était des gamins ! Et puis, je t’avoue qu’à l’époque… Enfin, disons que tu as pas mal changé.

— Tu me trouvais moche ?

— Mais non ! Un peu… poupin.

— Gros ? Saleté, va. Moi, je t’ai toujours trouvée sublime.

— Menteur. J’étais horrible. Avec mes cheveux qui frisottaient et ma peau qui rougissait, j’étais atroce. Tu bavais devant Mathilde. Comme tout le monde.

— Faux. Ta sœur était une chipie qui nous gâchait la vie.

— Ça ne t’empêchait pas de la reluquer chaque fois qu’elle passait en tutu.

— C’est dans ta tête, tout ça, ma chérie.

— Comment tu m’as appelée ?

— Quoi ?

— Je ne sais pas. Ça fait bizarre. C’est comme ça que s’appellent mes parents.

— Mon calisson. Ma petite brioche.

— Arrête !

Violette continua de se débattre. Laurent plongea la tête entre ses seins blancs qui remuaient joliment tandis qu’elle repoussait ses hanches pour le faire basculer.

— Tu as la plus belle poitrine du monde.

— Ah, c’est donc ça qui t’intéresse ! Tu es bien comme les autres.

— Quels autres ? Parce qu’il y en a eu d’autres ? fit Laurent, faussement choqué mais franchement blessé.

— Tellement, si tu savais.

— Donne-moi leurs noms, je vais tous les embrocher un par un. Il est hors de question que subsiste en ce monde un seul individu autre que moi qui t’ait vue nue.

— Au secours ! Aidez-moi ! Ce type est fou.

— Fou de toi.

— Ah bon ?

Violette cessa soudainement de gigoter et planta ses yeux dans ceux du jeune homme. Quelques petites feuilles s’étaient plantées dans ses cheveux ébouriffés. Ça lui donnait un air assez comique. Son teint était halé, leurs deux peaux l’une à côté de l’autre était si différentes que c’en était presque drôle. Soudain, ses yeux noisette dans lesquels quelques stries d’or ondoyaient arrêtèrent de rire, et ses lèvres charnues cessèrent elles aussi de sourire. Puis Laurent enfouit son visage dans le cou de Violette, qui gloussa bêtement parce que ça la chatouillait et aussi parce qu’elle était gênée.

Pourtant, elle l’entendit très distinctement lorsqu’il chuchota contre son oreille, et qu’alors la chaleur dans son ventre et entre ses cuisses fut si intense qu’elle crut mourir. Oui, elle l’entendit mais ne parvint pas à lui répondre, parce que son souffle était devenu trop court. Car en cet instant, cette première fois dans une vie de femme qu’elle avait fantasmée depuis qu’elle était toute petite, l’émotion était trop forte.

La voix de Laurent avait tremblé lorsque, sans la regarder mais avec tout le courage du monde, il lui avait murmuré :

— Je t’aime.

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