Frangines
Louise
Elle referme doucement la porte. Dans le couloir, ça sent le propre et la peur. Les chariots crissent sur le sol en lino. Louise a réussi à obtenir un lit pour Mme Adam. Elle a appelé Agnès, une voisine dont elle est devenue proche à la faveur de l’hiver et de leur célibat respectif. Elle est médecin en gériatrie au centre hospitalier d’Arles. Louise est à la fois soulagée d’avoir pu aider sa patiente grâce à ses contacts dans la région, et triste de devoir reconnaître que sans cette aide, tout aurait été compliqué pour elle, pour eux. La médecine fonctionne comme cela, elle le sait. Elle est certes accessible à tous et, plus que quiconque, Louise tente de s’en convaincre, mais elle sait que, comme partout, il y a des passe-droits, et qu’un coup de fil peut bouleverser un destin. Guillaume et sa mère sont restés seuls. Lisa, sa femme, a voulu les accompagner. Elle est montée à l’avant de la Citroën pendant que son mari soutenait sa mère à l’arrière. Pendant le trajet, elle s’est contentée de regarder obstinément la route, les mâchoires serrées, sans rien dire. Et puis, lasse de ce silence qui ne servait à rien d’autre qu’à angoisser tout le monde, Louise s’est mise à plaisanter. Elle a sorti ses meilleures anecdotes d’infirmière à domicile, celles qui font écarquiller les yeux, jaillir les « non mais, c’est pas possible, les gens sont quand même incroyables ». Alors Lisa s’est détendue et a tourné vers elle ses deux yeux noirs aux paupières presque invisibles, solidement plantés dans son visage très blanc, sous des sourcils fournis et joliment dessinés. Même Mme Adam a esquissé un maigre sourire malgré son état. Elle doit rester en observation, ont déclaré les médecins. Elle a perdu beaucoup de poids, son état nécessite de rester sous surveillance médicale constante.
— Vous retournez à Saint-Rémy ? s’enquiert Lisa, restée sur le seuil de la chambre.
— Quelle heure est-il ?
— 14 heures.
— Hein ? Mes sœurs vont me tuer ! Oh là là, douze appels manqués. Je dois foncer. Je peux vous laisser ? N’hésitez pas à m’appeler si vous le souhaitez. Je prendrai des nouvelles tout à l’heure quoi qu’il en soit. Agnès m’en donnera aussi.
— Vous pouvez m’avancer ?
— Vous avancer ?
— Jusqu’en ville. Après, je me débrouillerai.
— Mais, vous ne restez pas avec votre mari ?
— Non, je préfère les laisser tous les deux. Les autres m’attendent, sans parler des enfants.
— Eh bien… Si vous voulez.
Louise patiente un instant pour permettre à Lisa de les prévenir. Peut-être ont-ils convenu de cela avant tous les trois ? Oh et puis, après tout, c’est leurs affaires, se dit-elle. Pourquoi cherche-t-elle toujours à fourrer son nez partout ?
— On y va ?
Louise fait ronfler le moteur, clipse son téléphone au-dessus de l’autoradio, règle son rétroviseur, vieux réflexe de bonne élève d’auto-école, sourit à Lisa et prend la route, toutes fenêtres ouvertes – il fait une chaleur de bête dans la voiture. Puis elle compose le numéro de Mathilde qui l’engueulera sans doute moins, occupée par mille tâches et préparatifs.
— Allô ?
— Oui, Mathou.
— Oh toi, quand tu m’appelles comme ça, c’est que tu as quelque chose à te reprocher. Ou que tu as un problème. C’est le cas ?
— Non, pas du tout ! Tu peux prévenir Vio et maman que j’aurai du retard pour le déjeuner ?
Mathilde éclate de rire.
— Quoi ?
— Autant te dire qu’on ne t’a pas attendue. Mais qu’est-ce que tu as fichu ? Maman est folle d’inquiétude. Tu es partie il y a des heures, et tu ne répondais même pas à ton téléphone. C’est dingue ! Tu fais ça tout le temps, elle a raison. Je ne comprends pas à quoi ça te sert d’avoir un portable, si on ne peut même pas te joindre.
— Tu as fini ?
— Oui. Enfin non, tu es où ?
— Je reviens d’Arles. J’ai emmené ma patiente à l’hôpital.
— Mais, ça n’est pas à toi de te charger de ça ! Il y a des ambulances, des taxis…
— Je fais ce que je veux !
— Pas quand on t’attend toutes.
— Je vais raccrocher, Mathilde.
— Oh, tu me soûles. Je te passe maman.
— Non !
— Allô, ma chérie, mais où étais-tu ?
— Hé, mais vous allez me lâcher ? J’ai trente-trois ans !
— Et alors ?
— Et alors je peux quand même m’occuper d’autre chose que vous pendant trois heures sans que ça fasse un drame national, non ?
— Mais je m’inquiétais.
— Maman, il faut que tu cesses de t’inquiéter constamment pour moi. Ce n’est pas sain. Ni pour toi, ni pour moi.
— Tu comprendras quand tu auras des enfants.
— C’est ça. Allez, bon appétit tout le monde. Je serai là dans trente minutes, ça vous va ? Vous voulez une confirmation par texto quand je suis en approche, ou peut-être suivre mon trajet par géolocalisation ? Allez, salut.
Louise jette rageusement son kit mains libres. À son côté, Lisa se tait. Elle a la politesse de garder la tête tournée vers la fenêtre pour observer le paysage qui défile à toute allure. Le silence emplit l’habitacle mais ça n’est pas gênant. Louise ne se sent pas obligée de le combler, ni de s’excuser pour la dispute à laquelle sa passagère n’aurait pas dû assister. Après tout, elle-même a surpris les tensions de son couple. Elle a été le témoin de leurs différends, leur chagrin, leurs hésitations derrière les murs épais de la propriété. Alors, elle peut bien s’engueuler avec sa famille devant cette inconnue, elle s’en fiche. Elle en a assez de tout masquer sous des sourires de façade, de se planquer derrière la gamine que tous continuent de voir en elle.
— Vous n’avez pas d’enfant ?
Lisa a posé la question avec douceur. Louise a horreur qu’on aborde ce sujet avec elle. Et Jeanne ne manque jamais une occasion de le faire, elle qui aimerait tant avoir au moins un de ses petits-enfants près d’elle et pas seulement pendant les vacances scolaires, comme elle aime à le rappeler. Mais, cette fois-ci, ça ne la dérange pas. Peut-être, justement, parce que Lisa ne la connaît pas, qu’elle n’a pas d’attente, seulement une curiosité bienveillante, dénuée de tout jugement.
— Non. C’est compliqué pour moi.
— Vous ne pouvez pas en avoir ?
— Si, mais… Oui et non. Je… J’aime les femmes.
Elle trouve toutes les expressions mièvres, brutales ou surannées, comme celle qu’elle vient d’utiliser pour expliquer que, depuis longtemps, elle sait qu’elle ne formera jamais une jolie petite famille comme la sienne. Qu’elle ne sera jamais comme tous ces gentils parents qui illustrent les boîtes de jouets, les livres pour enfants ou les publicités.
— Pardon. Je… je ne savais pas.
— Ne vous excusez pas, ce n’est pas une maladie. Et quand bien même, ce ne serait pas de votre faute, ironise Louise, tout en faisant les gros yeux à un automobiliste qui lui bloque le passage. Ma famille n’est pas au courant, même mes sœurs. Seulement quelques amies proches et les femmes qui ont traversé ma vie.
Lisa tressaille, sans que Louise sache si c’est parce qu’elle est gênée ou dégoûtée. Peut-être devrait-elle se taire mais après tout, elle n’avait qu’à pas lui poser de questions. Mais Louise a trop besoin de parler. Depuis longtemps.
— Je sais, ça peut sembler idiot. On est en 2019, et il y a plein de belles actrices qui assument leur homosexualité. Même si chez les femmes, ça reste assez tabou. Comme quoi, on aura toujours du retard, même là-dessus. Mais je n’arrive pas à en parler à ma famille. Comment aborderais-je le sujet ? Chaque fois que je suis décidée, je ne trouve jamais le bon moment. Dans les instants de joie ? Je me dis que ce serait idiot de tout gâcher en amenant ça sur le tapis. « Hé, vous savez quoi ? Je suis lesbienne. Tu me repasses du fromage ? » Pendant les engueulades ? Ce serait plus simple. J’ai déjà failli. Mais on est rarement ensemble. Alors, les chamailleries, je les ai avec ma mère tous les jours, mais je ne veux pas en rajouter. Elle se remet à peine de la séparation d’avec mon père. Et puis, si mes sœurs apprenaient que j’ai mis maman au courant avant elles, ça ferait toute une histoire. Non, je préfère le garder pour moi. Finalement, tout le monde ne détaille pas sa vie sexuelle à ses proches, pas vrai ? Ses préférences, ses petits vices, ses expériences.
— Mais c’est un peu plus que cela, non ?
— Plus que quoi ?
— Que… le sexe.
Lisa a rougi en prononçant le mot « sexe », telle une adolescente qui se risquerait à aborder le sujet avec des adultes. Quel âge peut-elle avoir ? se demande Louise. Une grosse trentaine, comme elle ? Tout en gardant un œil sur la route, elle détaille rapidement le profil de la jeune femme. Chaque fois qu’elles se sont croisées, Lisa était occupée, à la piscine avec ses enfants, ou en train de ranger. Elle est sans cesse en mouvement. Sans doute par timidité, elle ne semble jamais s’attarder auprès des autres. Le huis clos de la voiture doit être un calvaire pour elle, songe Louise. D’ailleurs, son genou droit tressaute. Un klaxon rappelle à l’ordre, le panneau indique que Saint-Rémy n’est plus qu’à quelques kilomètres.
— J’ai failli en parler, l’année dernière. J’étais tombée amoureuse, pour la première fois. Avant, j’avais trop honte pour ça. C’est idiot, n’est-ce pas ? Les femmes avec lesquelles je couchais, je n’assumais pas de les voir au grand jour, pas même de les embrasser au petit matin pour leur dire au revoir. Alors, me promener dans la rue main dans la main, vous pensez… Il y en a eu beaucoup, pourtant. À croire que ça leur plaisait, à ces filles, que je ne m’attache pas. La nature humaine est étrange, vous ne trouvez pas ? La première fois, c’était au lycée. Ma meilleure amie s’appelait Annie. On était tout le temps fourrées ensemble. Elle dormait à la maison au moins une fois par semaine, quand ce n’était pas le contraire. Mes deux sœurs parties, je me sentais très seule. Alors, les parents accueillaient Annie aussi souvent que je le souhaitais. Ils comprenaient bien que de se retrouver fille unique, comme ça, du jour au lendemain, ça n’était pas simple. Violette avait rejoint Mathilde à Paris. Et moi, je les imaginais arpentant les trottoirs chics de la capitale, vêtues de beaux vêtements, entourées d’une foule de prétendants. Très rapidement, elles ont chacune suivi leur chemin, mais ça c’est une autre histoire… Quand Violette est partie, j’ai fait une petite dépression. Ma mère travaillait beaucoup, à l’époque. Mon père s’était pris de passion pour la pêche, on le voyait peu. L’appartement était devenu silencieux après toutes ces années de vacarme permanent. Annie m’a sauvée. On passait des heures dans ma chambre, sur mon lit, à refaire le monde. On évoquait notre avenir, le jour où on irait rejoindre mes sœurs à Paris. Nous étions tout l’une pour l’autre. Et puis un après-midi, les choses ont dérapé. On s’est embrassées. Le reste a suivi. Ça a été une déflagration dans ma vie. J’avais déjà eu quelques expériences guère convaincantes avec les garçons – mais quand on est jeune, je crois que c’est assez fréquent. Là, c’était différent. Tout de suite après, j’ai demandé à Annie de partir. Notre amitié s’est arrêtée net. Je sais qu’elle en a beaucoup souffert.
Les rues de Saint-Rémy sont vides. Les familles sont rentrées déjeuner. Les boutiques ont pour beaucoup rangé les portants et fermé leurs portes pour quelques heures de sieste.
— Vous pouvez me déposer devant la mairie, suggère Lisa, gênée par ces considérations logistiques, fort éloignées de la conversation qu’elles viennent d’avoir.
— Comment allez-vous rentrer ?
— Je vais appeler un taxi.
— Un taxi ? À cette heure-ci ?
Lisa sourit franchement, pour la première fois depuis qu’elles ont quitté l’hôpital.
— Laissez-moi vous raccompagner jusque chez vous.
— Vous en avez déjà assez fait. Et votre famille qui vous attend ?
— Au point où j’en suis.
Louise ne lui laisse pas le temps de protester et s’engouffre rapidement dans une ruelle pour rejoindre la route qui mène au château. À l’arrière de la voiture, les outils font un boucan de tous les diables. Lisa continue de sourire et bredouille un « merci » presque inaudible avant de reprendre :
— Et la femme dont vous parliez, celle dont vous êtes tombée amoureuse ?
— Agnès ?
— Je ne sais pas. Vous disiez que l’année passée, vous aviez failli en parler à vos proches, parce que l’histoire devenait sérieuse.
— Oui, c’est elle. Le docteur qui soigne votre belle-mère.
Lisa ne peut s’empêcher de tressaillir. L’image de ces deux mondes se télescopant, celui de la maladie, des blouses et des soins, avec celui de la fièvre des corps, et notamment celui de sa voisine, la trouble.
— Ne vous inquiétez pas, elle n’en est pas moins un excellent médecin, plaisante Louise.
— Bien sûr. Pardonnez-moi. Je ne juge pas, c’est juste… nouveau pour moi. Je n’ai jamais… Enfin, dans mon entourage, il n’y a pas…
— De femmes comme moi ? Détrompez-vous. Pourquoi est-ce qu’il y en aurait moins que chez les hommes ? C’est juste que, une fois de plus, nous prenons sur nous pour nous conformer à ce que la société attend de nous. Et moi la première.
— Ah, vous croyez ?
— Je ne crois pas. J’en suis sûre.
Lisa laisse filer le silence tandis qu’elles approchent de la bastide. Manifestement passionnée par ce que Louise lui raconte, elle semble s’être peu à peu débarrassée de ses appréhensions,
— Et qu’est-ce qui s’est passé ? Avec la doctoresse ?
— Elle a rencontré son futur mari.
— Quoi ? Mais…
— Non, dans son cas, ça n’était pas par obligation. Elle est simplement tombée amoureuse de lui. Peut-être que, pour une fois, j’étais plus attachée qu’elle.
— Mais elle aime les femmes, n’est-ce pas ?
— Vous savez, Lisa, la sexualité, c’est plus compliqué que cela. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes disent qu’ils tombent amoureux d’un être humain, pas d’un homme ou d’une femme. Au gré de leurs vies, de leurs rencontres. Tout peut arriver. C’est quand même bien plus joli de raisonner comme ça, non ?
— Oui, oui. Bien sûr. Ah, c’est ce que les jeunes disent ? Et vous, vous pourriez aimer un homme ?
— Je ne sais pas. Ça n’est jamais arrivé, mais cela m’arrangerait. Les autres me lâcheraient la grappe.
Elles sont arrivées devant le grand portail de la propriété. Louise ne veut pas entrer. Elle a beau fanfaronner, elle ne souhaite pas non plus déclencher une guerre civile à La Garrigue. D’autant que Raphaël et Jérôme arrivent dans quelques heures, ce qui signifie qu’elles ne seront bientôt plus seules, entre sœurs.
— Merci, Louise. Je ne sais pas ce qu’on aurait fait sans vous. Et merci aussi pour Guillaume et Rose. Et puis, pour m’avoir raconté tout ça.
— C’est moi qui vous remercie, ça m’a fait du bien.
Lisa maintient la portière de la Citroën ouverte et se penche à l’intérieur du véhicule en ajoutant :
— Vous devriez leur dire. On a tous nos secrets. Mais celui-ci est trop important pour le cacher à ceux qu’on aime. Ça vous allégerait, non ? Je sais, je ne suis rien pour vous, et vous pouvez bien décider de votre vie, mais c’est aux inconnus qu’on se confie le mieux, et c’est peut-être leur rôle à eux d’oser dire les choses. J’espère que vous ne m’en voudrez pas.
— Mais non. Allez, je dois y aller. La prochaine fois, on parle de vous. Je n’ai pas l’habitude de m’épancher de cette manière. D’ordinaire, c’est à moi que les gens se confient, répond Louise avec un sourire.
— Avec plaisir. À demain. Ah non, vous ne venez pas, c’est vrai. Eh bien, on se tient au courant.
Louise la regarde sonner au portail. Sous sa tenue typique de maman bourgeoise, Lisa a une belle silhouette.
Elle se retourne et lui adresse un petit sourire. Louise met aussitôt la musique à fond. Il est tard. Elle va prendre cher, ainsi que l’avertit Clarisse dans le message qui apparaît sur son téléphone au moment où elle démarre, immédiatement suivi par un smiley clin d’œil.
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