Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 7 sur 46

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Frangines

Louise

 

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la réputation du châtelain n’est pas usurpée. La propriété est sublime. En entrant dans le parc, tandis qu’elle longe les oliviers qui semblent lui faire une haie d’honneur vers la maison, Louise en a le souffle coupé. Depuis la grille et pendant plusieurs centaines de mètres, la jeune femme n’aperçoit pas la moindre pierre. Seulement ces arbres magnifiques et admirablement entretenus, le ciel immensément bleu et le soleil qui tape si fort que rien n’ose enfreindre son autorité. Elle se gare au milieu des nombreuses voitures, de gros engins à climatisation, et un cabriolet ridicule déjà couvert de poussière. Dans un réflexe mesquin, Louise fait légèrement déraper sa Citroën qui soulève un joli nuage de terre sèche. Puis elle attrape sa mallette dans le coffre très encombré de cartons, d’outils de jardinage qu’elle doit rapporter à Jeanne, de bâches et de mille autres objets inutiles qu’elle ne prend jamais le temps de trier, comme si sa voiture était devenue progressivement une sorte d’annexe de son appartement lui-même guère plus en ordre. Elle a ses priorités, et le rangement n’en fait pas partie. Timidement, elle fait le tour de la gigantesque demeure ocre de trois étages, dont la façade se trouve à l’arrière, en contrebas. En quelque sorte, elle tourne le dos aux importuns de son genre. Il faudrait faire une étude sur la manière dont les gens imaginent leur maison, pense-t-elle, il y aurait certainement beaucoup à dire. En tous les cas, le bâtisseur de celle-ci n’était certainement pas un hôte des plus accueillants.

Parvenue de l’autre côté, Louise peut admirer en surplomb l’ensemble de la propriété. La piscine ondoyante dans laquelle des enfants se baignent, les chaises longues en teck sur lesquelles se prélassent des adultes alanguis – par cette chaleur et avant 16 heures, quelle folie, songe-t-elle. Pourtant, longeant la piscine, une pergola sur laquelle sont fixés de longs voiles blancs invite à la quiétude d’une sieste protégée. Louise se serait volontiers laissé tenter par une pause dans cet espace magique. Plus loin, de jolis fauteuils en osier sont disposés sous un large parasol beige, sous lequel lit un homme. Sur une grande table en pierre traînent encore les vestiges d’un récent déjeuner. Une dame vêtue d’un tablier va et vient, emportant verres et assiettes, pendant que chacun vaque à ses occupations. Il règne ici une harmonie élégante, comme si un peintre invisible avait immortalisé la félicité d’un après-midi provençal idéal. Voilà donc comment vivent les riches ! Et dire que Violette a déjà dormi ici. Dès demain, je lui poserai mille questions sur cette brève aventure, se promet-elle. Louise a beau être sérieuse et consciente de sa mission, elle n’en reste pas moins très curieuse et friande d’anecdotes croustillantes. D’ici là, elle doit se résoudre à descendre l’escalier de pierre en se cramponnant à la rambarde sans abîmer les nombreuses fleurs qui l’ornent. Arrivée devant la table du déjeuner, Louise attend le retour de la gouvernante. Elle n’ose pas déranger l’homme au parasol, visiblement très concentré sur son ouvrage. Peut-être qu’il s’agit d’un invité de la patiente, et qu’elle ne souhaite pas que ses hôtes connaissent les aléas de sa maladie.

— Bonjour ? Pardonnez-moi, je cherche Mme Adam. Je suis l’infirmière.

— Ah, bonjour. Il faut voir ça avec Monsieur, répond la femme en désignant l’homme au parasol, avant de se remettre au travail.

Louise s’approche timidement, se racle discrètement la gorge pour s’annoncer, tout en se trouvant un peu ridicule. Pourquoi cette gêne soudaine ? Elle pourrait se comporter comme avec ses chers « petits vieux ». Les modestes, les habitués, les solitaires qui l’accueillent avec un simple café et un grand sourire parce qu’elle est leur bonheur du jour, qu’avec elle ils peuvent dérouiller cette voix qui ne sert plus qu’à engueuler leur animal de compagnie ou bien la télé, ou à laisser des messages sur les répondeurs de leurs enfants absents. Qu’a-t-elle donc à se rabougrir au contact de cet argent ? C’est ridicule. Elle est là pour soigner. Pour soigner tout le monde. Reprends-toi, Louise, reprends-toi.

— Je suis l’infirmière, se présente-t-elle à l’homme au parasol.

— Ah, bonjour. Je suis le fils de Mme Adam : Guillaume. On vous attendait. Merci de vous être déplacée.

— C’est mon travail.

— Je croyais que vous étiez en congé.

— Seulement à partir de demain.

— Je vous remercierai demain, alors.

— C’est inutile. Puis-je voir la malade ?

— Oui, évidemment. Suivez-moi.

Cramponnée à sa mallette, Louise jette de rapides coups d’œil alentour, tout en suivant le type élégant qui la conduit à la chambre de sa mère.

Vêtu d’un bermuda ocre, d’une chemise rouille à manches courtes et de mocassins en daim, la jeune femme se dit qu’il y a vraiment un « genre d’hommes ». Elle connaît très bien celui-ci, qu’elle a trop souvent croisé lorsqu’elle était à l’hôpital. Les golfeurs qui laissent leurs femmes à la maison, se sentent supérieurs à tout le monde et piochent le matin dans leur pile de vêtements repassés sans réfléchir une seconde à comment ceux-ci ont atterri là, à qui les a lavés, pliés, rangés. Ils ont une épouse qu’ils félicitent pour la décoration de leurs diverses maisons et qu’ils trompent entre midi et deux, un chien pour pouvoir envoyer des sextos à leur maîtresse au prétexte de le sortir et quelques enfants avec lesquels ils partagent peu, hormis de vagues informations sur leurs résultats scolaires ou leurs voyages en Angleterre. Des gens un peu comme Mathilde et Raphaël, pense-t-elle un instant avant de se le reprocher aussitôt. Louise se déteste quand elle juge les autres comme ça ! Surtout sa sœur, qui fait probablement ce qu’elle peut, même si c’est d’une façon qu’elle n’a jamais comprise.

L’intérieur de la maison est très frais. Une douce odeur de melon et de basilic récemment coupés filtre des cuisines. Dans le salon, plusieurs recoins invitent à la détente – pour jouer aux cartes, au piano sur un magnifique instrument, ou au billard, un peu plus loin dans le fond. En silence, ils passent les pièces les unes après les autres. Puis le bourgeois adultérin rompt le silence :

— Elle est assez affaiblie, vous savez. On a voulu l’emmener ici pour qu’elle voie la Provence une dernière fois. Elle venait quand elle était petite. C’était peut-être une folie… La nuit dernière a été dure.

— Ne vous inquiétez pas, j’ai l’habitude.

— Le médecin a prescrit une prise de sang en plus des soins habituels. Vous pouvez faire cela ?

— Bien sûr. J’enverrai les prélèvements au labo. C’est lui qui vous contactera ensuite.

— Parfait. Eh bien, allons-y.

Comme pour se donner du courage, il prend une grande inspiration avant de tourner la poignée de la lourde porte de bois. Dans la chambre aux rideaux tirés dort une femme très amaigrie. Ses doigts noueux croisés sur sa poitrine sont enserrés dans de grosses bagues devenues trop grandes. Malgré la maladie manifeste qui ronge méthodiquement et inlassablement le peu de vie qui lui reste, elle est très élégante, féminine. La femme ouvre les yeux lorsqu’elle les entend.

— Maman, l’infirmière est là.

Pour la première fois et sans savoir pourquoi, Louise réprime un sanglot. Entendre ce grand gaillard appeler cette vieille femme « maman » l’émeut plus que de raison. Elle a immédiatement la vision du petit garçon qu’il a été, regardant cette femme belle, jeune et forte avec toute l’admiration que les gamins ont pour celle qui leur a donné la vie. Des décennies plus tard, les voilà réunis dans cette chambre de la région de l’enfance, lui au chevet de celle qui avait pour mission de le protéger. Les rôles se sont inversés. Pourtant, Louise voit cela tous les jours.

— Bonjour, mademoiselle. Vous êtes très gentille d’être venue me voir.

— Je vous en prie, madame. On va commencer, vous voulez bien ? Monsieur, je peux vous demander de sortir ?

— Oui, bien sûr. Vous n’avez besoin de rien ? Je peux demander à Jany de vous préparer quelque chose. Une citronnade, un café, vous avez peut-être faim ?

— Un verre d’eau, ce sera parfait. Je repasse vous voir quand j’ai fini.

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