Frangines
Clarisse
Quand je pense que toutes mes copines parlent de ça tout le temps. L’amour, les garçons, tout ce qui rend malheureuses Granny et maman. C’est fou quand même. Ma grand-mère va un peu mieux aujourd’hui, mais quand mon grand-père est parti, j’ai vraiment cru qu’elle ne s’en remettrait jamais. Faut dire, c’était comme s’ils étaient ensemble depuis toujours. Elle l’a épousé direct après l’avoir rencontré, alors qu’elle n’avait même pas fini ses études. Je ne comprends pas comment on peut décider de ça si tôt. Enfin, ça avait l’air de leur avoir réussi. Jusqu’à l’année dernière.
J’étais bien avec eux. On passait toutes nos vacances ensemble. Je crois que j’étais un peu leur chouchoute, parce que j’étais la première des petits-enfants. Et que j’avais une famille compliquée. Je ne me souviens pas très bien de mes parents au tout début, mais un peu de quand ils se sont séparés. Maintenant, j’ai du mal à les imaginer ensemble. Ils ne m’ont jamais parlé des raisons de leur séparation mais, plusieurs fois, j’ai entendu maman en discuter au téléphone. Elle parlait des « violences morales » qu’il lui faisait subir. Elle disait : « Je n’en pouvais plus, tu comprends ? C’était devenu invivable, j’avais peur de tout. » Je n’ai pas bien compris ce que c’était que ce « tout », ni ce qu’étaient des « violences morales ». J’ai regardé sur Internet, il y a pas mal de sites qui abordent ce sujet, ça a l’air assez fréquent. Je n’ai pas tout compris. Juste qu’il était question « d’emprise, de démolition, de dévalorisation »… Des choses dont je ne vois pas bien en quoi ça concernait mon papa. En tout cas, moi, je ne le trouve pas effrayant et je ne l’ai jamais rien vu « démolir ». Bon, c’est vrai qu’il s’énerve facilement. Il gueule pour un rien. Un placard mal fermé ou une voiture qui ne démarre pas assez vite au feu rouge… Mais moi, ça me fait rire. Même si, dans ces moments-là, c’est compliqué de lui parler parce qu’il reste bloqué dans sa colère. Il dit « non mais, tu vois ? Tu comprends ? », en refusant de changer de sujet même si ça n’a aucun intérêt. C’est ce que lui dit Maryline, qui ne se laisse pas faire. Alors parfois, ça gueule pas mal chez eux, et ça me rappelle quand lui et maman faisaient la même chose. Même si maman ne répondait rien. Généralement, elle pleurait, ou elle se taisait. Parce qu’il répétait toujours qu’elle faisait exprès de le mettre en rage. Ça me paraissait vraiment exagéré, je crois. Mais c’est très flou tout ça, et je ne veux plus y penser. Je me souviens que maman se roulait en boule dans le couloir sombre, pendant qu’il fulminait au salon. Je dis « fulminait » parce que j’ai entendu ma mère utiliser ce mot, et c’est vrai qu’on aurait dit que de la fumée sortait de ses narines, tellement il était énervé. Ses mains tremblaient, et puis il revenait vers elle pour lui reparler du placard, et lui demander pourquoi il n’était toujours pas fermé. Elle devait s’excuser, mais je pense que ça ne suffisait pas. Il répétait encore : « Si tu crois que ça suffit ! » Non, je n’aime pas trop en parler. Et puis, j’étais vraiment petite. J’avais sept ans quand tout s’est terminé. Je croyais que c’était lui qui partirait, parce qu’il avait déjà fait ça des dizaines de fois : de claquer la porte en criant qu’il ne reviendrait plus. Ça me soulageait pas mal dans ces cas-là, parce qu’après maman pleurait beaucoup, mais ensuite elle sortait de son coin quand je venais lui faire des bisous. Et on s’amusait bien, toutes les deux, quand il était pas là. Alors, quand j’entendais sa clé dans la serrure, le soir, j’aurais préféré qu’il nous laisse encore un peu de temps, parce que tout recommençait et qu’on me demandait d’aller dans ma chambre.
« Il ne m’a jamais frappée. » C’est ce qu’elle a dit à Mathilde quand elle a décidé de le quitter pour de bon. Ça, je m’en souviens. Ça m’a marquée parce que papa et maman passaient leur temps à m’expliquer qu’on ne tape pas ses camarades de classe. J’étais genre en CP. C’est les trucs qu’on répète aux enfants à cet âge-là. Et je m’étais dit que ça devait durer toute la vie, alors, cette histoire de se retenir de taper les autres, pour qu’elle en parle autant.
Mon père, c’est pas un de ces types qu’on voit à la télévision ou dans la rue sur les affiches à propos des violences conjugales. On nous en a parlé en classe. Non, il est juste nerveux. Beaucoup moins aujourd’hui, surtout depuis qu’il y a Myrtille. On a habité chez tata Mathilde, quand ils se sont quittés. Ça a pris un peu de temps pour que mes parents rendent notre appartement. Je ne m’en souviens plus très bien, juste qu’il fallait qu’on prenne la voiture de maman le matin pour aller à mon école, qui n’est pas dans le même quartier que chez les Chambrette – j’adore leur nom ! Ça faisait tôt, pour se lever. Mais on était heureuses avec eux. Ils s’occupaient super bien de nous, et c’est toujours le cas quand on va dans leur appartement. On sent que c’est Mathilde l’aînée. Elle gère tout. Chez eux, c’est grand, il fait bien chaud et tout est super propre. Ma mère avait même une chambre pour elle. Je venais souvent la rejoindre, je crois que ça lui faisait du bien. Et puis une copine de ma mère, ou plutôt une collègue de son cabinet – ma mère n’avait pas trop de copines à l’époque, on ne voyait personne quand on vivait tous les trois –, a trouvé un petit appartement dans le 10e. Celui qu’on habite encore aujourd’hui. Je l’adore. On est tranquilles, toutes les deux. Surtout depuis qu’elle a arrêté le cabinet. Je sais qu’on a moins d’argent, même si elle continue encore un peu, mais elle est beaucoup plus souvent à la maison. Elle sourit davantage. On a une vie très cool.
Peut-être que Jérôme viendra bientôt habiter avec nous, qui sait ? Ça ne me dérangerait pas. Je me demande si maman peut encore avoir des enfants, ou si elle est trop vieille. J’en ai un peu marre d’être toute seule.
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