Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 29 sur 46

Pages du PDF

Frangines

Violette

 

 

— Jérôme, enchanté !

— Jérôme est l’ami de Violette, il vient d’arriver d’Arles, annonce fièrement Jeanne.

Elle espère ainsi rattraper sa maladresse d’avoir convié Laurent, en lui déclarant tout de go, et devant l’assemblée entière, que Violette a un amoureux, et qu’en tant que mère elle approuve cette union.

— Laurent, ravi !

— Laurent est un vieil ami de la famille, précise Jeanne à son hôte, qui n’en sourit que davantage. Nous l’avons croisé ce matin au marché et il a gentiment proposé de m’aider dans mes travaux.

— Ah, vous êtes architecte vous aussi ? s’enquiert Jérôme sans malice.

— Non, dans le bâtiment. Disons que j’ai une affaire de travaux dans la région.

— Formidable, nous sommes complémentaires. D’ailleurs, ça peut m’intéresser. En ce moment, je suis sur un chantier pas loin. Et j’en aurai peut-être d’autres dans le coin. C’est une si belle région, et ça me change des appartements parisiens où tout le monde veut la même chose – une cuisine ouverte, un îlot central, un mur de papier peint, sans parler de la sempiternelle verrière.

— Volontiers, je vais vous donner ma carte, alors.

— Allez viens, Laurent, on s’apprêtait à prendre un thé pour fêter l’arrivée de Jérôme. Joins-toi à nous.

Violette fait les gros yeux à sa mère, qui hausse les épaules l’air de dire « je ne vais pas le mettre dehors, maintenant qu’il est là ». Et puis elle paraît se réjouir de la situation – selon elle, Jérôme et Laurent ont l’air d’être faits pour s’entendre. Violette connaît sa mère, et sa faculté de se convaincre de ce qui l’arrange. Au fond, Jeanne sait sûrement qu’elle a merdé. Que Laurent n’a rien à faire là, pas plus qu’elle n’est obligée de faire appel à lui pour ses fichus travaux – qu’elle ne fera probablement jamais, puisqu’Yves ne va pas tarder à venir déposer sa boule puante estivale. Préférant filer dans sa chambre et laisser Jeanne avec ces deux mâles égrillards, Violette profite de l’arrivée inopinée de Paul et Pia pour faire diversion.

— Bah qu’est-ce que vous fabriquez là tous les deux ? Et toi, qu’est-ce que tu fais en zizi ?

— Il a fait pipi par terre. Maman a demandé que je vienne vous voir, répond Pia.

— Comme c’est étonnant, murmure Violette.

— Qu’est-ce que tu dis, tata ?

— Rien. Bon, je vais m’occuper de vous. Maman, je te laisse à tes invités ? À tout à l’heure, mon chéri.

Jérôme et Laurent tournent la tête en même temps vers Violette, qui pique un léger fard en prenant la direction de la chambre des enfants, ravie de cette chance qui lui est offerte de laisser Jeanne se débrouiller. En avançant dans la pénombre du couloir, elle tombe sur Clarisse, immobile, penchée vers la porte de la cuisine.

— Qu’est-ce que tu fais, ma chérie ? demande-t-elle un peu trop fort.

Clarisse sursaute et pousse un cri.

— Maman, t’es folle ! Tu m’as fait hyper peur !

— C’est toi qui es bizarre. Il se passe quoi, ici ?

— Rien, répond Clarisse en s’approchant vivement de sa mère et de ses cousins. Qu’est-ce qu’il fait à poil, lui ?

— Il a fait pipi dans la chambre, explique Pia.

— Hein ? Dans la chambre ? Mais c’est dégoûtant ! commente Violette.

En disant cela, elle entre dans le dortoir avec Paul dans les bras. Elle ouvre les fenêtres en grand et constate les dégâts – une grande tache sombre sur le sol, qui a commencé à sécher. Elle prend une couche dans le placard de son neveu pour la lui enfiler.

— Maman interdit qu’il en porte la journée sinon il ne sera jamais propre, intervient Pia.

— Il n’est manifestement pas propre. Et comme ta mère n’est pas là pour nettoyer, je prends la responsabilité de protéger notre maison. Non mais oh, elle commence à m’enquiquiner, celle-là !

— Qui ça ? s’étonne la fillette.

— Personne, ma chérie. Bon, tous les trois, ça vous dirait d’aller à la piscine ? Je mets mon maillot et je vous surveille ?

— Ouais ! Trop bien ! Et le goûter ?

— Ah, pas de goûter ! On est sortis de table très tard, et ce soir c’est gros dîner avec votre papa. Allez ! Rendez-vous là-bas dans dix minutes chrono et personne ne va dans l’eau tant que je ne suis pas là, d’accord ?

— D’accord. Dis, tata, c’est lequel ton amoureux ?

— Quoi ?

— Dans les deux monsieurs ? Ton amoureux c’est le beau ?

— Hein ? Euh… Je ne comprends rien à ce que tu dis. Je vais voir ta mère pour la tache, et j’arrive. Ça vous va ?

Sans laisser à sa nièce le temps de répondre, Violette se précipite vers la cuisine avec la ferme intention de passer un savon à sa sœur aînée. Pour une fois, elle ne redoute pas son ire. La présence de Laurent, sa fuite à elle et cette odeur d’urine insupportable lui ont donné le courage qui semble lui avoir toujours manqué.

Mais découvrir Louise et Mathilde en train de discuter augmente son irritation. Elle a toujours tenu à sa position de « jusqu’à », comme elles disaient quand elles étaient petites, et que Jeanne présentait ses filles en les désignant de l’index « de l’aînée jusqu’à la petite ». En tant que « jusqu’à », Violette a toujours été le trait d’union entre ses deux sœurs. Du coup, lorsqu’elles ont des interactions sans elle, ce qui est rare, elle ressent une jalousie irrationnelle, l’impression farouche d’être inutile. Alors, en débarquant dans la cuisine, elle gueule bien plus qu’elle ne l’aurait voulu. D’autant que de la voir surgir ainsi semble terrifier ses deux sœurs.

— Non mais qu’est-ce que vous fichez là, toutes les deux ? Mathilde, ça ne te dérange pas de laisser pourrir la pisse de ton fils sur la moquette familiale ? Franchement, on ne peut pas compter sur toi ! Et toi, Louise ? Tu pars toute la matinée et ensuite tu me laisses seule avec maman et l’autre Laurent, là, qui débarque d’on ne sait où ? Franchement, vous êtes monstrueuses !

— Oh, mais tu te calmes ! J’allais la laver, la tache ! Ça ne va pas, de crier comme ça ?

— C’est ça, oui… Donc c’est moi la folle ? Super. Bon, je vous laisse.

Consciente du pathétique de sa réplique, Violette ne peut que tourner les talons parce que les larmes lui montent aux yeux, comme chaque fois que l’émotion est trop intense – c’est-à-dire chaque fois qu’elle sort de la réserve qu’elle s’inflige au quotidien, sauf avec Clarisse. Elle baisse la tête en repassant par la chambre des enfants, son menton tremble, alors que les filles dansent toutes nues devant la fenêtre ouverte sur les champs dorés. Elle a tout juste le temps de filer dans la sienne, puis elle s’effondre sur son lit et se met à pleurer, la tête enfouie dans l’oreiller blanc qu’elle recouvre d’un mascara prétendument waterproof.

Elle sait qu’elle a peu de temps – même ça, c’est minuté. Dans quelques minutes, Louise et Mathilde vont venir s’excuser, ou lui répéter combien elle a pété les plombs. Jérôme, lui aussi, peut entrer pour déballer ses affaires, ou pour la chercher. Alors elle s’accorde encore quelques secondes pour tout lâcher, la morve, les sanglots, le trop-plein de questions, de sentiments, et les souvenirs qui remontent avec la maison, la région. Et puis lui, qui lui balance son odeur à la figure, toujours la même depuis ses dix-huit ans.

Elle finit par se relever, se passe le visage sous l’eau froide – la chambre est pourvue d’un minuscule lavabo, qui trône drôlement dans un coin de la pièce toute blanche, seul, mais bien pratique pour les soifs nocturnes et les sanglots longs. Elle arrange ses cheveux, et se choisit un maillot avec soin. Si elle était honnête avec elle-même, elle s’avouerait que le fait de passer devant Laurent – parce qu’elle va devoir passer devant lui – n’y est pas étranger. Elle opte pour le plus sexy, celui qui couvre mal ses seins et dont la culotte échancrée arrondit joliment ses fesses. Elle chausse ses lunettes de soleil pour masquer ses yeux rougis et enfonce un large chapeau de paille sur sa tête. La maison en est remplie ; accrochés à tous les portemanteaux, dans toutes les pièces, ils font le charme de La Garrigue.

Elle inspire un grand coup et sort par la porte qui donne sur la table du jardin. Alors que tous les yeux se tournent vers elle, elle se félicite de porter des verres fumés qui dissimulent non seulement sa gêne mais aussi sa fierté, car les deux hommes qui lui font face la regardent avec les yeux du loup de Tex Avery. Sans leur laisser le temps de réagir, elle rompt tout de suite le malaise :

— Les enfants sont passés où ? J’espère qu’ils n’ont pas commencé sans moi, je leur ai interdit !

— Ils viennent tout juste de sortir. Je crois que Paul cherchait ses brassards.

— Top ! Bon, à tout à l’heure ! Jérôme, n’hésite pas à nous rejoindre à la piscine. Tu n’es pas obligé de faire la cour à ma mère tout de suite, on a tout le week-end pour ça, s’esclaffe-t-elle en s’éloignant, fière de son petit ton guilleret.

Puis elle monte sur la pointe des pieds les quelques marches qui mènent à la piscine et tire un transat sur lequel elle se laisse choir, à bout de souffle, heureuse d’avoir contourné une nouvelle fois l’obstacle.

OceanofPDF.com