Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 2 sur 46

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Frangines

Louise

 

Plus qu’une patiente à visiter, et les vacances pourront enfin commencer. Avec les fortes chaleurs, ils sont tous aux abois, les malades, les petits vieux, et même les vacanciers, débarqués en masse dans la région depuis la fin des classes, pour des piqûres, des pansements à changer, des prises de sang à envoyer au laboratoire… Elle connaît beaucoup d’entre eux, qu’elle suit toute l’année. Elle a ses habitudes. Un petit café, Louise ? Et mes sablés, j’ai fait ceux que vous aimez tant. Vous pensez qu’il souffre ? Parfois, lorsqu’elle vient pour la première fois, elle redoute de découvrir un nouvel être enfermé dans la maladie, un lieu sale, une âme seule, et la douleur l’étreint alors, dans sa voiture, tandis que défilent les paysages de Provence, le soleil brûlant sur les terres arides dont même la beauté ne parvient pas à la consoler. Pourtant, elle a toujours voulu devenir infirmière, et puis vivre ici. Près de La Garrigue, et de chez ses parents. Mathilde et Violette trouvent ça dingue, qu’elle ait choisi cette existence-là. De vivre toute l’année sur le lieu de leurs vacances. Elles la trouvent idéaliste, puérile, surtout. Qu’est-ce que ça signifie, de rester ainsi juste à côté de chez papa, maman, sous prétexte qu’ils ont décidé de prendre leur retraite sous les oliviers ? De se lover comme ça dans l’été ? Pourtant, malgré son maigre salaire, les corps qui foutent le camp et les commerces désertés hors saison, elle ne regrette pas une seconde son choix d’être restée à Saint-Rémy. Demain, ses sœurs et elle se retrouveront toutes les trois chez Jeanne, pour la première fois depuis le départ d’Yves, l’été précédent.

Les cailloux crissent sous les roues du vieil utilitaire dont Louise se sert pour parcourir la région. Cette nouvelle patiente loge dans la bastide du châtelain. Son fils l’a contactée un peu avant le mois de juin. Elle a besoin de soins quotidiens ; c’est peut-être son dernier été. Et elle désire le passer dans l’odeur de lavande. Au téléphone, il lui a demandé si elle pouvait les aider. C’est le propriétaire de la bastide qui lui a donné ses coordonnées. Il dit qu’elle est la meilleure. Elle a beau être en congé, elle a accepté. Beaucoup de ses collègues seront parties à cette période de l’année, ils auront un mal fou à trouver quelqu’un. Et puis, malgré son bonheur de retrouver pour trois semaines Mathilde, Violette, leurs maris et les enfants, elle a pensé que prendre l’air chaque jour ne lui ferait pas de mal. Elle commence à avoir l’habitude de ces retrouvailles familiales annuelles, et de leurs montagnes russes qui la font invariablement vaciller entre félicité extrême et désespoir insondable. Il n’y a que ses sœurs pour la déstabiliser autant. Ses aînées, héroïnes de son enfance, modèles sans lesquelles elle aurait indéniablement été différente de celle qu’elle est devenue, même si elle se demande souvent si leurs conseils ou reproches ne lui sont finalement pas nocifs.

Le GPS indique qu’elle n’est plus qu’à quelques mètres de sa destination. Elle aurait pu s’en passer, tant elle connaît bien la propriété de celui qu’elles surnomment depuis l’enfance « le châtelain », sans bien savoir pourquoi si ce n’est que leurs parents l’appelaient ainsi et qu’il possédait la plus belle maison de la région. Au moment d’appuyer sur le bouton de l’interphone, son téléphone sonne.

Mathilde.

— Hello, Milou. Je te dérange ?

Toute la famille l’appelle comme ça depuis qu’à l’âge de six ans elle s’est fait couper une longue frange épaisse qui ne l’a plus jamais quittée et lui donne, selon l’appréciation familiale, un air de gentil cocker planqué derrière ses boucles châtain.

— J’arrive chez un patient, mais vas-y, je t’écoute. Ah, attends, tu sais où je suis ? Chez « le châtelain » ! Je vais enfin voir la bâtisse. C’est pas toi qui étais sortie avec leur fils, une année ?

— Tu es folle ! C’est Violette. Jamais je ne me serais approchée de ce sportif du dimanche sculpté au Racing. Plus son style. Quoique… Je n’ai pas le souvenir qu’elle se soit longtemps attardée sur lui. En revanche, je me rappelle qu’elle disait le plus grand bien de ses réveils avec vue panoramique sur les Alpilles. Le châtelain est malade ?

— Non, ils ont loué la bastide pour le mois d’août. C’est étonnant. Ils doivent avoir des problèmes de trésorerie.

— Tu m’étonnes, après quatre mariages, ça doit devenir compliqué.

— Ce que tu peux être méchante !

— C’est pour cette raison que tu m’aimes, non ?

— Bon, qu’est-ce que tu voulais, Morticia ? Je vais finir par être en retard, et ça n’est pas parce que ces vacanciers sont riches qu’ils ont moins besoin de mes services.

— Ah oui… Est-ce que ça te dérangerait de venir nous chercher à Avignon demain ? Finalement, on va prendre le train.

— Mais, vous ne deviez pas venir en voiture avec Raph ?

— Non, il doit travailler quelques jours de plus. Une mission qui s’éternise. Et puis tu sais, moi, conduire sur l’autoroute… Surtout avec la Cayenne.

— Si vous aviez une bagnole un peu moins grosse et polluante, aussi.

— Bon, tu ne veux pas qu’on remette ce passionnant débat sur l’écoresponsabilité à plus tard ? Si je nous prends le train qui arrive à 18 h 14, tu peux être là ?

Louise soupire. Elle a prévu de monter à cheval le lendemain, pour fêter ce premier jour de liberté après des mois de labeur ininterrompu. Cependant, elle ne peut rien refuser à sa sœur, qui se retrouve seule avec les enfants, et craint, en outre, que Jeanne propose d’aller les chercher à sa place, ce que Louise ne veut pas.

— Allez, d’accord.

— Génial ! Ah, et essaye de faire un peu de rangement dans ton camion, on aura beaucoup de valises. J’ai inscrit les enfants à un stage de tennis et à un autre de poney et j’ai acheté toutes les tenues chez Decathlon. Ça prend une place ! C’est super, non ? Tu vas pouvoir partager ta passion avec Pia ! Tu pourras peut-être l’emmener ? Le temps que Raph arrive avec la voiture.

— Il y a celle de maman.

— Oui, bien sûr. Mais tu sais comment je conduis… Enfin, on verra. J’ai tellement hâte d’être à demain. Bon, je te laisse. Alors 18 h 14, d’accord ?

— Parfait. Embrasse les enfants.

— À demain ! Tu sais si maman nous prépare son tian ?

— Aucune idée, je ne vis pas avec elle. Mathilde, je…

— Bon bon, je vais l’appeler, alors. Des vacances qui démarrent sans un tian, ce ne sont pas des vacances. Et l’été dernier a été tellement…

— Je sais… C’est ça, appelle-la. Je te laisse.

— Bisous, Milou.

— Bisous.

Louise est déjà crevée. Et exaspérée. Elle va devoir faire le chauffeur pour toute cette petite famille au prétexte qu’elle est motorisée et qu’elle n’a pas d’enfants. Comme si s’occuper de ceux des autres était censé la remplir de joie, voire combler un manque abyssal. Si c’était le cas, elle aurait fait un autre choix de vie, non ? Allez expliquer ça à Mathilde, pour qui la maternité semble représenter le plus grand accomplissement de la vie d’une femme…

Elle jette un coup d’œil au rétroviseur. Sa frange brune est collée à son front, et ses joues couvertes de taches de rousseur sont cramoisies. Évidemment, elle n’a pas la clim dans sa vieille Citroën bleu ciel. Dehors, même les cigales semblent accablées par la chaleur. À l’intérieur du véhicule, malgré les fenêtres ouvertes, il doit faire près de 40 °C. L’air qui s’y engouffre est brûlant. Pour l’élégance, elle repassera. De toute façon, elle n’est pas du monde du châtelain ni de quelconque de ses locataires, et elle n’est pas venue pour une soirée mondaine.

Elle sonne.

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