Frangines
Mathilde
— Vous commencez à m’enquiquiner avec mon âge, je sais quand même de quoi je suis capable, et ce dont j’ai envie, s’écrie Jeanne. Regarde comme c’est joli, on a déjà fini de repeindre en blanc ce mur-là. Ça donne vraiment un coup de frais. J’aurais dû le faire depuis longtemps ! Je vais pouvoir attaquer les volets, comme cela on se rendra mieux compte de ce que ça donne en bleu.
— Hein ? Ah non, pas du bleu ! Maman, on n’est pas en Bretagne. C’était très bien, en marron. On a toujours connu la maison comme ça.
— Justement, l’idée c’est de changer, ma chérie. C’est fou comme vous êtes conservatrices, tes sœurs et toi. À se demander qui est la plus âgée d’entre nous.
— Moi, je trouve ça cool, en bleu, dit Clarisse, les doigts recouverts de peinture, un bandana enroulé autour des cheveux.
Mathilde l’observe avec circonspection. Si elle adore sa nièce, elle estime que l’éducation marginale que lui donne Violette ne lui rend pas service. Évidemment, avec une mère bobo céramiste convaincue que l’apprentissage des enfants passe avant tout par leur bonheur, elle ne serait pas étonnée que la gamine souhaite faire décorer la maison par des street-artistes. Pauvre Clarisse. À propos, où est passée Pia ? se demande Mathilde.
— Elle fait ses devoirs de vacances, la devance Clarisse, comme si elle pouvait lire dans ses pensées, ce qui angoisse fortement Mathilde, qui croit déceler dans le ton de sa nièce un soupçon de reproche.
— Tant mieux, réplique Mathilde. Elle a beaucoup de retard à rattraper. Sa classe avait un niveau catastrophique. J’ai eu beau demander à son instituteur de lui donner des exercices supplémentaires, il a refusé. Elle t’a dit qu’elle changeait d’établissement ?
— Ça veut dire qu’elle va perdre toutes ses copines ?
— Non, elles pourront toujours venir jouer de temps en temps à la maison. Mais elle s’en fera d’autres. L’école qu’on lui a trouvée est géniale. Il y a beaucoup d’activités, et le niveau est excellent. Tu devrais vraiment y réfléchir, ma chérie, pour qu’on te pistonne au collège. Maintenant qu’on a réussi à être acceptés, c’est complètement possible. Ça te ferait un peu de métro le matin, mais ça vaut le coup.
— Je suis très bien dans mon collège ! objecte Clarisse, habituée à ce genre de conversations.
Depuis que Violette l’élève seule, Raphaël et Mathilde ont toujours voulu jouer les parents de substitution avec elle, comme si sa mère était parfaitement incapable de s’occuper de sa fille, et que son père avait totalement disparu. Parfois, ça a des bons côtés, comme lorsque les Chambrette l’emmènent en vacances dans des clubs luxueux. Mais il est hors de question qu’elle quitte son quartier, ses amis, ses habitudes et la confortable petite vie qu’elles se sont construite, Violette et elle.
— C’est vrai, son collège est très bien. Pourquoi tu l’embêtes ? intervient Jeanne tout en examinant avec circonspection la charnière d’un volet qu’elle a entrepris de dégonder toute seule.
— Bien sûr, quand il s’agit de Clarisse, tout est toujours parfait !
— Pardon ?
Jeanne la toise avec sévérité, et Mathilde soutient son regard, jusqu’à ce que sa mère lui marmonne, lèvres serrées, dans l’espoir que sa petite-fille n’entende pas :
— Si tu as des reproches à me faire, je te prierai d’attendre que nous soyons entre adultes. C’est compris ?
Face à sa mère, Mathilde, que Clarisse n’a pourtant jamais vue courber l’échine devant quiconque, baisse la tête, serre les poings et répond d’une voix vibrante de colère contenue :
— Très bien, maman. Comme tu voudras.
Et elle tourne les talons, claudiquant sur le sol brûlant.
Sous l’auvent en tuiles qu’ils n’ont jamais remplacées par les tonnelles devenues à la mode dans les autres maisons de la région, Pia travaille en tirant la langue, la tête posée sur son avant-bras, visiblement peu concentrée sur les exercices d’anglais que Mathilde lui a donné à faire. Son petit nez retroussé a commencé à se recouvrir de taches de rousseur – la faute au soleil. Elle lui a pourtant demandé de mettre de l’écran total, mais Clarisse et elle n’en font qu’à leur tête. Évidemment, quand Mathilde et ses sœurs étaient petites, elles ne se souciaient guère de ces mises en garde. Elles prenaient beaucoup de coups de soleil, se protégeaient des insolations en passant le plus clair de leurs journées la tête dans la piscine et revenaient à Tours en fin d’été aussi bronzées que des sexagénaires cannoises.
Aujourd’hui, c’est différent, songe Mathilde, il faut que Violette et Jeanne le comprennent. On ne peut plus éduquer les enfants comme à leur époque. Pia sera parfaite, bonne élève, bien éduquée, et choyée par une mère qui ne distribue pas son amour comme dans des vases communicants. Mathilde s’approche de sa fille, les larmes aux yeux, et caresse ses longs cheveux blondis par le soleil. Puis elle repart avec son smartphone, bras tendu, en quête d’un décor qui fasse illusion pour ses réseaux sociaux. Exaspérée, elle cherche partout, fait des tests, visiblement peu satisfaite de l’état général de La Garrigue. Puis elle finit par s’allonger dans le hamac. Jeanne sursaute quand elle l’entend parler toute seule.
— Coucou, les mums ! Aujourd’hui, c’est détente en Provence avec ma tribu. Le stress, on le laisse à Paris. Je vous donne rendez-vous demain matin à 6 heures pour une séance de vinyasa au lever du jour, en direct, sur mon compte Instagram. N’hésitez pas à faire tourner l’info.
Puis elle visionne sa vidéo. Et reprend : « Coucou, les mums… » Une bonne dizaine de fois. Pia n’y prête aucune attention, visiblement habituée à ce cirque maternel. Clarisse sourit. Jeanne, elle, lève les yeux au ciel, et chuchote à l’attention de sa petite fille :
— Et dire que c’est moi, sa mum.
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