Frangines
La Garrigue, douze ans plus tôt
Plus que quelques heures et elle y serait. Des mois de préparatifs avaient précédé ce moment, des heures de discussions, d’angoisse, d’excitation. Des week-ends entiers passés ici, avec papa et maman, et à sillonner la région pour réserver des hôtels, des chambres d’hôtes, goûter les vins, choisir le menu du soir, et celui du lendemain, l’orchestre, la décoration. Elle avait rencontré Raphaël un an plus tôt, et il l’avait sauvée. Grâce au regard qu’il avait posé sur elle, Mathilde avait fait la paix avec elle-même. Après sept ans d’errance. Sept ans pendant lesquels elle avait eu besoin de rompre le lien qui les unissait tous les cinq, qui l’avait étouffée jusqu’à ce qu’elle ne parvienne plus à s’approcher du clan, devenu toxique. Longtemps, les trois sœurs avaient prétendu que la famille passait avant tout, qu’elles étaient aussi amies, que les autres ne pouvaient pas atteindre la fusion des frangines Carpentier et de leurs parents, mais Mathilde avait fini par se rendre compte qu’elle s’était menti à elle-même. Louise était trop petite pour qu’elle lui en veuille vraiment, mais l’émancipation de Violette, l’amour inconsidéré de Jeanne pour elle, et le désintérêt de son père pour elle lorsqu’elle était sortie de l’enfance, et qu’elle n’était plus la ravissante fillette qu’il exhibait fièrement partout où il allait, ç’avait été trop. Le Conservatoire à Paris, lorsqu’elle avait atteint un niveau de danse acceptable, avait été la bonne excuse. À treize ans, elle avait quitté l’appartement de Tours et ne revenait plus que les week-ends. Là-bas, elle s’était fait des amies, devenues comme des sœurs, qui lui avaient apporté l’oxygène qui lui manquait quand elle était en famille. Elle avait oublié le désintérêt de sa mère qui lui signifiait que sa beauté remplacerait tout, que sa médiocrité scolaire et même son potentiel échec ne seraient jamais un drame, puisqu’elle possédait cet atout qu’elle semblait tant lui reprocher. Il y avait eu les étés, évidemment, et le soleil qui tempérait les sentiments, la certitude que tout allait rentrer dans l’ordre, sa complicité avec Violette qui ressurgissait à l’ombre des oliviers et dans la moiteur des amours estivales qu’elles vivaient ensemble, dans les nuits folles de leur adolescence. Jusqu’à Laurent.
Quand Raphaël lui avait fait sa demande en mariage, un matin doux dans sa maison du Touquet, nu sur le lit surplombant l’océan déchaîné, elle avait dit oui, dans un souffle, les yeux encore mi-clos de sommeil. Et la vision très précise de La Garrigue s’était aussitôt imposée à elle. Oui, ce serait là qu’elle s’unirait à cet homme, et qu’aurait lieu la réconciliation véritable avec les siens. Elle leur avait annoncé à tous un soir en Provence, après le dîner, alors que l’air encore chaud les avait poussés à se jeter une dernière fois dans la piscine avant de regagner leurs chambres. Les yeux de Jeanne avaient brillé de larmes qu’elle avait tenté de cacher dans la pénombre. Quant à Yves, il avait félicité Raphaël avant d’étreindre sa fille préférée qui, contrairement à ce qu’il avait toujours imaginé, lui revenait grâce à cette union. Violette et Louise s’étaient précipitées sur Mathilde pour reformer un câlin-sœurs mouillé autant par l’eau que par l’émotion de retrouver enfin leur aînée. Ça avait été une joyeuse soirée qui avait ouvert l’un de leurs plus beaux étés. Pendant des jours, il n’avait plus été question que de cela. Comment chacune s’habillerait, qui on inviterait, les cousins, les tantes éloignées, les amis de chacun, les gens du village. Mathilde avait demandé à ses sœurs d’être ses témoins à l’église, ce qu’elles avaient accepté, évidemment. L’année suivante, Raphaël et Mathilde avaient passé de nombreux week-ends avec Yves et Jeanne, et tous s’étaient rapprochés. Mathilde et sa mère avaient enfin trouvé le point d’équilibre de leurs relations qui n’avaient jamais été apaisées jusque-là. C’était comme si ce mariage avait enfin redonné à Jeanne sa place d’épouse d’Yves, et à Mathilde celle de fille qui fonde à son tour un foyer. Devant son miroir, Mathilde se contemplait enfin dans le rôle dont elle avait toujours rêvé. En costume. Elle avait demandé à la coiffeuse de nouer son épaisse chevelure blonde en un chignon tressé, piqué de lavande. Son bouquet reposait à son côté. Elle était allée elle-même le cueillir au matin, pendant que Raphaël dormait encore, et qu’elle peinait à rester au lit tant sa nervosité était grande. Elle s’était assise sur les marches qui joignaient les deux niveaux du jardin, sur lesquelles elles éclataient des amandes fraîches, enfants, armées de grosses pierres. Le tissu blanc de sa chemise de nuit contrastait avec sa peau dorée. À ce moment-là, Mathilde s’était dit qu’elle n’aurait pu être plus heureuse. Le soleil s’était levé fièrement derrière les anciennes écuries qu’ils avaient transformées en cabane à vélos, et puis Yves avait ouvert le volet de sa chambre. Il l’avait vue là, et était resté sans voix, parce que lorsqu’ils étaient ensemble ils n’avaient nul besoin de se parler. Puis il l’avait rejointe et prise dans ses bras en lui murmurant : « Alors ça y est, tu quittes ton vieux papa. » Ça n’était pas une question.
En entrant dans la chambre, Jeanne avait mis un terme aux pensées de Mathilde. Elle était toujours devant le miroir à observer son reflet irréel, et cette volumineuse robe blanche qui avait coûté si cher mais que son père avait insisté pour lui offrir. Jeanne s’était placée derrière elle et Mathilde lui avait souri, heureuse de voir leurs deux visages si proches, comme ils l’avaient rarement été. Jeanne avec ses cheveux châtains coupés court cette année-là et sa peau mate de fille du Sud. Mathilde, aussi blonde que diaphane, au point qu’il était difficile de croire que le ventre de Jeanne avait abrité cette enfant devenue femme. Il y avait eu un long silence pendant lequel Mathilde avait attendu que sa mère prononce quelques mots. Qu’elle lui dise qu’elle était jolie, qu’elle lui souhaitait beaucoup de bonheur, qu’elle l’avait toujours aimée malgré les disputes, les incompréhensions et la distance qui s’était installée entre elles depuis tant d’années. Oui, elle aurait voulu ressentir la caresse de l’amour maternel qui lui avait tellement manqué, parce que, selon Jeanne, Yves aimait tellement son aînée que cette dernière n’avait guère besoin de davantage, et elle avait décidé de reporter son affection sur Violette, le vilain petit canard. Avait-elle hésité, à ce moment-là ? Par la suite, Mathilde se repasserait mille fois cette scène, essayant de déceler sur le visage de sa mère une inspiration qui aurait révélé son envie de lui témoigner son amour. Mais Jeanne avait juste dit :
— Dépêche-toi, tes sœurs t’attendent dans l’entrée.
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