Frangines
Mathilde
— Hello, la compagnie !
Enfin, il est arrivé ! pense Mathilde, en même temps qu’elle se dit « mon Dieu, les ennuis commencent ». C’est toujours pareil, avec Raphaël. Il l’équilibre, la soutient, est devenu son oxygène depuis tant d’années, mais à la fois il l’étouffe, l’épuise, la rend dingue. Raphaël déplace tout sur son passage. Quand il est là, impossible de ne pas le savoir. Il parle fort, rit à gorge déployée, n’a honte de rien et surtout pas de sortir des énormités. Mais voilà, si Mathilde a longtemps cru qu’il n’était qu’une béquille, un homme tombé au bon moment des égarements de sa vie, un sauveur plus qu’un grand amour, force est de constater qu’elle ne s’imagine pas sans lui. Il est devenu son père, son meilleur ami, l’épaule sur laquelle elle pleure, celui dont elle se plaint tout le temps mais qu’elle n’échangerait pour rien au monde.
Il débarque dans son gros 4 × 4 et Mathilde devine ce que se disent ses sœurs. Violette est certainement agacée par cette pollution inutile, comme si son beau-frère était responsable du bilan carbone de la planète entière, alors qu’à la maison ils trient leurs déchets – même qu’ils ont trois poubelles et ça prend une place folle dans la cuisine. Du coup, ils ont bien le droit d’être à l’aise en voiture et de ne pas ressembler à des clochards. Mathilde aimerait lui dire, à Violette, qu’elle entend tout ce qui se chuchote dans sa tête, parce qu’après avoir partagé sa chambre et ses secrets toute son enfance, elle la connaît mieux que personne. Elle voit bien toutes les circonvolutions de son cerveau, ses doutes, ses paradoxes, et ses jugements sans appel contre ceux qui ne pensent pas comme elle.
Mais Mathilde sait qu’au fond Violette adore Raphaël. Louise aussi le trouve amusant, c’est certain. Elle est heureuse quand il est là. Enfin, surtout avant, parce qu’il distrayait papa. Le soir, il était celui qui partageait la petite prune sous les étoiles filantes du mois d’août, permettant ainsi aux autres d’aller se coucher. Il faisait le jardin avec Yves, le barbecue, quelques travaux, bref toutes ces petites tâches que les hommes de la génération précédente pensaient être leur responsabilité. Quel va être le rôle de Raphaël, aujourd’hui ? Est-ce qu’il va trouver sa place dans la famille, à présent ? Idéalement, il faudrait qu’il s’entende avec ce Jérôme. S’il est amené à rester, évidemment, ce dont Mathilde doute. Mais elle se dit aussi qu’après tout elle-même n’aurait pas parié cher sur Raphaël et elle lorsqu’ils se sont rencontrés. Et puis voilà.
Mathilde le regarde avancer vers la maison, chargé de sacs de voyage et de cadeaux pour tout le monde. Il a de beaux cheveux bouclés, très drus, qui encadrent son visage perpétuellement souriant. Les années n’ont pas attaqué cette partie de son physique. En revanche, son ventre tend sa chemise, malgré tous ses efforts pour perdre du poids – souvent au dernier moment, avant l’été. Ici, il s’en fiche un peu, il est en famille, et ne bombe pas le torse comme certains. Violette et Louise sont pour Raphaël des êtres asexués, comme ses propres sœurs. Elles l’énervent et il les aime tout autant que s’il avait été élevé en leur compagnie. Violette, surtout, qu’ils voient souvent, parce qu’ils habitent dans la même ville et qu’ils ont été très présents lors de sa séparation d’avec Michel.
— Oh, les filles ! Personne ne vient m’embrasser ?
Il a chaud, il vient de faire sept cents kilomètres en écoutant RMC, mais il sourit, il apporte sa bonne humeur sans arrière-pensée et Mathilde sent son cœur fondre. D’autant que, depuis ce matin, elle se sent fragilisée par son entrevue avec Yves, puis par l’arrivée de Laurent. Elle prend plus que jamais conscience de l’importance de son mari dans sa vie. Alors elle se précipite vers lui et s’agrippe à son cou.
— Waouh, quel accueil ! Il y a un problème ?
— Aucun. Enfin, aucun… Non, ça me fait plaisir que tu arrives enfin.
— Et moi donc ! Si tu savais le nombre d’emmerdeurs que j’ai croisés sur l’autoroute ! Ça, le chassé-croisé, on ne m’y reprendra plus.
— Tu dis ça chaque année.
Violette a noué un paréo autour de sa taille. Elle sort de la piscine, ses cheveux sont trempés.
— Salut, ma belle-sœur. Ah, tu as déjà un coup de soleil ?
— Salaud.
— Eh bien, c’est aimable.
— Papa, papa !
Pia court vers son père, dégoulinante, sautillant d’un pied sur l’autre tant le sol est brûlant. Puis elle s’écrase littéralement contre sa chemise et son pantalon déjà fatigués par le voyage.
— Attention, poupée ! Tu me mouilles.
Raphaël pose au sol tout son barda, et suit Violette qui le guide vers Jérôme comme si elle présentait son fiancé à son père. Il y a sans doute un peu de cela.
— Jérôme, je te présente Raphaël. Le mari de Mathilde. Mon beauf, quoi.
— Ah, le fameux beauf ! Enchanté.
Jérôme se lève. Il arrive à peine aux épaules de Raphaël, qui est très grand. Tout pâlot, en maillot de bain, il accuse le coup face à ce colosse si bien intégré, mais donne le change comme il peut. Raphaël comprend instantanément que ce petit homme dégarni est également le propriétaire de l’abominable voiture entrevue sur le parking. Il est soulagé de ne pas avoir fait de remarques. Il s’en est fallu de peu, c’est le roi de la gaffe. Pourtant, il a un bon feeling, comme on dit dans son métier, face à ce nouvel arrivant dans la tribu. Jérôme a l’air franc et chaleureux. Et puis, il ne lui volera pas la vedette, ce qui n’est pas négligeable.
— Salut, tonton ! s’exclame Clarisse, qui barbotte depuis si longtemps que la peau de ses doigts de pied est fripée. Regarde, je sais faire le poirier !
— Attends, je dis bonjour.
— Mais regarde-moi. Allez, cinq minutes. Approche, attends, je le fais en roulade avant.
De bonne grâce, Raphaël s’approche du bord pour congratuler sa nièce préférée. À peine a-t-il eu le temps de faire un pas que deux paumes fermes se posent sur son dos trempé de sueur, et l’envoient directement au fond de l’eau. Violette éclate de rire la première, suivie de Mathilde, Clarisse, puis Jérôme. Seule Pia, un peu vexée pour son papa, ne sait pas sur quel pied danser. Lorsqu’il ressort de l’eau en menaçant tout le monde de représailles, puis qu’il jette en hurlant de rire ses chaussures sur sa tante, Pia comprend qu’elle peut elle aussi se laisser gagner par la bonne humeur générale. Violette en profite pour pousser à son tour sa sœur aînée dans l’eau. Mais Mathilde ne se laisse pas faire. Elle se cabre, tente de se rattraper à Violette, se griffe les pieds sur le bord du bassin, et finit par chuter lamentablement dans l’eau, vêtue de sa chemise de soie et de son jupon. Raphaël éclate de rire, comme le reste de la famille. Pourtant, lorsqu’elle ressort la tête de l’eau, Mathilde a sa tête des mauvais jours. Elle fronce les sourcils et se tourne vers son mari.
— Tu trouves ça drôle ? Vraiment ? Va me chercher une serviette !
— Enfin, chérie, il fait super chaud, on s’en fiche, non ? Regarde mes pompes !
— Aide-moi, je te dis ! hurle-t-elle sans écouter, les larmes aux yeux.
Violette, Jérôme, Clarisse et Pia cessent aussitôt de gesticuler et de sourire. Personne n’ose plus faire un geste. Tout le monde est sonné par la réaction de Mathilde. Raphaël attrape le premier bout de tissu venu, se place au bord de l’eau, de l’autre côté du bassin, puis s’accroupit, les bras écartés, comme il le ferait pour accueillir un petit enfant qui sort de la baignoire. Il contemple sa femme avec douceur, pas du tout fâché par le ton qu’elle vient d’employer. Mathilde pousse sur ses bras, les autres ne voient que son dos. Raphaël l’enveloppe délicatement dans la serviette et a à peine le temps de déposer un baiser dans son cou qu’elle se hâte de rejoindre sa chambre, à la manière des victimes de catastrophe qu’on voit à la télévision, cramponnées à leurs couvertures de survie.
— Elle est chiante, quand même ! murmure Violette, ne sachant quoi dire pour détendre l’atmosphère.
Raphaël suit sa femme, l’air désolé. Au loin, résonne la voix exaspérée de Louise :
— Oh, vous pouvez venir nous aider ? Le dîner ne va pas se faire tout seul !
*
— Tu ne leur as rien dit ?
Mathilde pleure en silence dans la salle de bains, en même temps qu’elle s’essuie avec une énergie incongrue. Elle s’efforce de sécher sa chemise avec la serviette plutôt que de la retirer. Raphaël s’approche d’elle, lui prend l’objet des mains et le pose délicatement sur le rebord du lavabo. Il soulève de l’index le menton de sa femme et scrute ses yeux rougis, tandis que les sanglots tambourinent au fond de sa gorge.
— Chérie ? reprend-il plus doucement encore. Tu n’as toujours pas réussi à leur parler, c’est ça ?
— Non, parvient-elle à articuler en se jetant dans les bras de Raphaël.
Il aurait voulu profiter du moment pour se fâcher un peu, lui demander combien de temps elle compte attendre. Ça fait des mois qu’il garde le secret. Lui non plus n’en peut plus, c’est trop lourd. Il aurait aimé pouvoir discuter de tout cela avec Violette, au moins. Lui demander de l’accompagner, partager avec elle son angoisse, sa peur de perdre la femme qu’il aime. Il préfère laisser passer la vague de larmes. Depuis presque quinze ans qu’il connaît Mathilde, il pourrait compter sur les doigts d’une seule main le nombre de fois où elle a craqué comme ça. Il sait qu’elle est capable de se retenir pendant des mois. Alors, quand ça déborde, c’est sans mesure, sans barrages. S’il ne la laissait pas déverser ce trop-plein, elle se noierait, forcément.
Dehors, retentissent des cris, des bruits d’assiettes, de portes qui claquent et les pas des enfants qui courent un peu partout. Raphaël pense que le temps presse, que s’ils laissent trop longtemps Paul et Pia aux autres, elles risquent de se fâcher, ce qui ne fera qu’empirer les choses – surtout si sa femme continue de vouloir se taire. Mathilde a certainement pensé la même chose, parce qu’elle finit par s’écarter pour se moucher dans une feuille de l’horrible papier toilette brun qu’achète Jeanne. Puis, avec des gestes lents, elle ouvre son chemisier, le retire et soupire lorsqu’elle baisse les yeux sur ses seins asymétriques. Oh, ils ne le sont pas tant que ça – avec la poitrine de Violette, ce serait vraiment visible et elle serait obligée de rembourrer le bonnet droit, devenu complètement vide. Mais avec son corps de danseuse, on voit à peine la différence. C’est toujours ce que lui répond Raphaël lorsqu’elle l’interroge. Elle prend une profonde inspiration pour contenir le grelot des sanglots qui pointe. Elle est courageuse, elle serre les dents. Et puis, pour la première fois depuis sept mois, depuis l’opération, elle passe ses deux bras dans son dos, dégrafe son soutien-gorge et fait glisser les bretelles le long de ses bras fermes et blancs – elle ne s’est pas mise au soleil depuis si longtemps. Enfin, elle laisse tomber au sol le petit bout de tissu blanc et plante ses yeux dans ceux de son mari. Raphaël est surpris, il ne s’y attendait pas. Des semaines qu’il la supplie, sur tous les tons. Gaiement, fermement, plaintivement. « Montre-moi, je suis habitué aux cicatrices, j’ai fait du rugby. J’ai même assisté à tes accouchements alors je ne vois pas ce qui pourrait m’arriver de plus effrayant ! » Malgré cela, il n’ose pas regarder. Il a peur de sa réaction. Il a peur de faire de la peine à sa femme, qu’elle pense le dégoûter. Et il a peur de l’être réellement, même si ça lui paraît improbable.
— Voilà, lâche-t-elle, d’un ton dur et triste à la fois.
Mathilde, toujours si confiante, souvent hautaine, même avec lui, même dans l’intimité, se met soudain à nu. Elle est sans défense. Alors Raphaël baisse les yeux et examine la cicatrice. Ils ont retiré tout le sein, même le mamelon. Il le savait. Il s’était renseigné sur Internet, discrètement, la nuit qui avait précédé l’opération. Heureusement. Sans cela, il aurait peut-être eu du mal à maîtriser un léger frisson, comme lorsqu’il avait étudié les images trouvées sur Internet. Il était habitué. La lettre de l’hôpital n’est pas alarmante, il l’a lue sans le lui dire, avant de refermer l’enveloppe avec précaution. Et puis, l’oncologue s’était montré rassurant. Pour lui, le pire est derrière eux. Raphaël trouve cette cicatrice belle et émouvante. Comme tout ce qui appartient à sa femme, tout ce qui vient d’elle. Elle est vivante. Et la peau froncée autour des points le bouleverse.
— Je te trouve plus belle encore. Tu es mon amazone, murmure-t-il.
Cette fois-ci, les larmes roulent sans bruit sur les joues de Mathilde. Elle a envie de faire l’amour avec lui, là, tout de suite. De se blottir contre son ventre, de le sentir si vivant et solide qui épouse son corps blessé. Hélas, derrière Raphaël, elle remarque que la porte qui donne sur le jardin est ouverte, et aperçoit Louise, muette de stupéfaction, qui se tient dans l’embrasure.
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