Frangines
Violette
Elle a eu du mal à trouver. Pourtant, avec le GPS, tout est simple aujourd’hui ; mais pas pour Violette, qui ne cesse de se perdre partout où elle va. À Tours, à Paris, à Saint-Rémy, l’été, quand elle se réveillait chez des garçons rencontrés à la discothèque qui s’était ouverte derrière la maison pile lorsqu’elles avaient eu l’âge de sortir. Elle a passé son permis huit fois, comme aiment à le rappeler ses sœurs. Chacune a ses faiblesses, songe Violette, pourtant, il lui a toujours semblé qu’elle en avait plus qu’aucune autre.
En fin de journée, alors que Jeanne s’affairait sur le mur de derrière, qu’elle a entrepris de repeindre avec l’aide de ses petites-filles, elle s’est risquée à lui demander de lui prêter l’Audi. Elle était morte de culpabilité à l’idée de cette requête particulière, mais Louise avait pris sa Citroën pour sa visite chez le châtelain et tardait à rentrer. Depuis son arrivée, Violette ressent le besoin viscéral de voir son père. Ça fait plus d’un an maintenant qu’elles ont complètement cessé de lui parler, qu’il n’a pas de nouvelles de Clarisse, qu’il aurait tout aussi bien pu mourir ou partir au bout du monde sans qu’elles en aient rien su. Bien sûr, elles n’y avaient pas cru quand, l’été précédent, elles avaient trouvé Jeanne seule, en larmes, qui leur avait expliqué qu’Yves l’avait quittée. Après plus de quarante ans de vie commune ponctuée de joies et de peines, de disputes et de complicité, ça ne pouvait pas arriver. La plupart des parents de leurs copines avaient divorcé lorsqu’elles étaient adolescentes. La crise de la quarantaine, disait-on alors. Elle touchait les couples las de la monotonie familiale, qui regrettaient l’émerveillement des premières années. Jeanne et Yves, eux, avaient paru surmonter cette période. De l’avis général, les Carpentier étaient une famille forte et joyeuse, avec des bases solides. Et Mathilde, Violette et Louise avaient eu un mal fou à intégrer le fait qu’il ne reviendrait pas. Yves avait juste annoncé à Jeanne qu’il partait vivre chez Françoise ; c’était aussi bête que cela. Françoise tenait la grande pharmacie de Saint-Rémy, qu’elle avait depuis confiée à son fils. Elle passait cependant l’essentiel de son temps entre ces quatre murs qui constituaient le centre névralgique de la ville et de sa vie. Elle connaissait tous les secrets de la région – qui avait les intestins fragiles, qui achetait des préservatifs alors qu’il était en couple depuis des décennies, qui débutait un traitement pour la ménopause, qui achetait chaque mois, en vain, un test de grossesse, qui avait les racines grasses et les pointes sèches. Les mois d’hiver provençaux avaient manifestement eu la peau du couple Carpentier. Yves se rendait souvent dans cet espace agréable et plein de monde où il aimait venir bavarder avec la patronne, une vieille connaissance de son épouse. Avaient suivi des parties de bridge, auxquelles Françoise l’avait invité. Ils s’y retrouvaient tous les vendredis soir. Préférant la belote, Jeanne avait refusé de l’y accompagner, et puis, le vendredi elle regardait Koh-Lanta à la télévision – Clarisse lui avait refilé le virus.
— Je crois que je n’ai jamais été aussi heureux, déclare Yves après avoir bu une longue gorgée du thé glacé qu’il a proposé à sa fille cadette.
Le petit jardin de la maison de Françoise est charmant. Très fleuri, bien entretenu, avec un joli banc en bois et, au centre, une table ronde en mosaïque du Maroc entourée de deux chaises sur lesquelles Violette devine qu’ils prennent leurs repas, Françoise et lui. Il n’y a visiblement pas de place pour d’autres qu’eux dans leur couple, ça saute aux yeux. Son père a rajeuni de dix ans. Le teint hâlé, il s’est délesté des quelques kilos de trop qu’il traînait depuis son départ en retraite, et arbore une discrète barbe de trois jours que Violette juge à la fois ridicule et émouvante. Elle devrait se réjouir du bonheur qu’il affiche, parce que c’est ainsi qu’on le fait pour ses proches. Pourtant, tout dans cette scène la blesse, et la ramène aux douleurs de son enfance, lorsqu’elle remarquait la fierté de son père pour l’une de ses sœurs, incapable alors de le suivre dans ce sentiment légitime parce que la jalousie était trop forte, et la sensation de perdre son amour trop prégnante.
— Comment tu peux me dire ça, papa ?
— Te dire quoi ?
— Que tu n’as jamais été aussi heureux ? Et nos naissances, celles de Clarisse, de Pia, de Paul, ton mariage avec maman, et toutes les vacances qu’on a passées ici, ça ne signifie rien ? Ce n’est pas parce que tu es à nouveau… amoureux…
Elle a du mal à prononcer ce mot. Yves n’est pas un homme qu’on associe à l’amour. Et puis c’est son père, celui qu’elle n’a jamais imaginé dissocié de l’image de sa mère. Ils n’étaient qu’un, « les parents », ainsi que les trois sœurs les appellent depuis toujours. Cette entité à laquelle elles s’opposaient parfois. Et le jour où Louise est arrivée, elles ont été en surnombre face à eux, « les parents ». Ça, ça a changé pas mal de choses.
— Oui, je suis amoureux, que ça vous plaise ou non. Je sais que c’est difficile pour vous mais je ne peux pas refuser de vivre ma vie pour vous faire plaisir deux mois par an. J’aurais pu. Donner le change, voir Françoise en douce pendant l’année, et puis revenir sagement à La Garrigue pour les grandes vacances. D’autres le font. Je l’ai fait.
— Tais-toi.
— Mais j’ai choisi de vivre cet amour-là. Je vais avoir soixante-dix ans. Il me reste dix, vingt ans à vivre. Je suis encore en forme, je veux voyager avec elle, savourer chaque instant. On n’aime pas à mon âge comme à vingt ans, ni comme à quarante, après des années à élever une famille.
— Et maman ?
— Je n’ai rien contre ta mère.
— Encore heureux.
— Tu ne sais rien, ma chérie. Tu n’es plus une petite fille, non ? Es-tu consciente que ceux que tu considères comme « les adultes », malgré ton âge, sont des personnes compliquées ? Que les couples ont chacun leur histoire, que nul ne peut deviner.
— Vous vous êtes reparlé ?
— Elle refuse de me voir. Je la comprends. Il faudra bien, pourtant.
— Pour l’anniversaire de Mathilde ?
L’aînée des sœurs est née au mois d’août, le quinze. Cette date aurait selon elle dû être gravée dans toutes les mairies de France tant cet événement semblait représenter l’acmé de leur été. Très exigeante, Mathilde a des attentes inconsidérées concernant l’organisation de son anniversaire, qui doit chaque fois apporter des surprises dignes des espoirs qu’elle fonde en la capacité de ses proches à lui offrir une fête à sa mesure. Les frangines et leurs parents ont longtemps subi la pression de cette date qui clignote dangereusement dans leur calendrier estival, puis Raphaël a pris la relève, à leur grand soulagement à tous.
Yves est étonné par sa question. Il semble avoir tout oublié de leur vie d’avant, comme si tout son passé s’était effacé d’un coup de chiffon sur une ardoise d’écolier. Même la façon dont il la regarde semble avoir perdu de son intensité. Comme s’il l’observait à travers un voile, comme un lieu qu’on quitte à regret mais avec l’excitation d’en découvrir bientôt un nouveau. Violette retient ses larmes. Elle n’aurait pas dû venir, Louise avait raison. Qu’espérait-elle en se rendant ici ? Elle n’a fait que trahir les siens et recevoir en pleine figure la pâle condescendance de son père. Elle aurait voulu le secouer, lui faire entendre raison, l’aider à retrouver la mémoire. Il était tombé amoureux, ça, elle pouvait le comprendre. Elle-même avait bien quitté Michel. Pour d’autres raisons, certes. Lorsqu’un des deux n’est plus en mesure de vivre avec l’autre, personne n’y peut rien. Avait-elle abandonné Clarisse pour autant ? Sa fille était jeune, c’est vrai, et Violette allait avoir quarante ans, y avait-il cependant un âge où on lâche la main de ses petits ? Dans son cœur, elle a toujours huit ans, et aimerait se blottir dans les bras de son père, lui avouer que c’est dur, parfois, que si elle est sûre de ses choix, elle a encore peur. Ne va-t-il plus la protéger parce que Françoise prend désormais toute la place ?
Yves contemple la maison ocre aux volets verts, noyée sous la végétation. Perdu dans ses pensées, il ne regarde plus sa fille. À son poignet, Violette remarque un bracelet en cuir tressé qu’elle ne lui connaissait pas. Puis il tourne la tête vers elle, prend une grande inspiration et lâche :
— Il faut vendre La Garrigue. Françoise et moi voulons acheter quelque chose ensemble.
*
Elle fonce à toute allure sur la longue route bordée de platanes qu’elles aimaient tant parcourir enfants. Violette admirait alors la ressemblance et la régularité des intervalles qui les séparent. Qu’était-il advenu de ces années-là, est-ce que la rupture de leurs parents allait les emporter comme le mistral éparpillait les cartes de tarot pendant la sieste ? Violette gare l’Audi sur le bas-côté, coupe le moteur et, hébétée, écoute les cigales au-dehors, fenêtre ouverte. Que va-t-elle dire à ses sœurs, et à Jeanne ? Doit-elle attendre que leur père vienne lui asséner le coup de grâce, ou bien doit-elle préparer sa mère à cette blessure, pour ne pas ajouter à sa douleur celle de s’effondrer devant lui, auréolé de son bonheur tout neuf ?
Les amoureux sont cruels ; Violette a fini par l’oublier. Seuls au monde et indifférents au sort des autres. Elle se souvient de son amour insensé pour Michel, avant que tout s’enraye, que leurs disputes ne dégénèrent et que la peur s’installe peu à peu dans son quotidien. Avec Jérôme, elle est isolée des fureurs, des morsures de la jalousie, des brûlures dans le ventre lorsque l’autre n’est pas là. Jérôme ne réclame rien, Violette ne lui pose pas de questions. Qui il voit, où il va, elle refuse d’entrer dans ce cercle vicieux. En mai, il avait demandé à rencontrer Clarisse, et Violette a senti le piège se refermer sur elle. Un jour, elle a accepté qu’ils aillent tous les trois aux Tuileries, un dimanche. Ou plutôt, il les a retrouvées là-bas, « par hasard ».
« C’est idiot, maman. Pourquoi tu me racontes des salades ? Il est sympa, ton mec », a simplement dit Clarisse après avoir bavardé avec lui tout l’après-midi à l’ombre des vieux arbres.
Ensuite, ils ont déambulé dans Paris, tandis que Jérôme racontait à la jeune fille l’histoire des immeubles et celle de la capitale, pointait du doigt une corniche, une terrasse planquée, un immeuble à la destinée fantastique. Depuis ce jour, Clarisse souhaite devenir architecte, et ne jure plus que par Jérôme. Ça a rendu dingue Michel. Alors Violette a eu de nouveau peur.
« Mais tu ne vas pas passer ta vie toute seule parce que ton ex était fou à lier », lui a reproché Mathilde en accourant chez elle, comme chaque fois que le traumatisme revient et qu’elle se retrouve roulée en boule par terre, incapable de bouger.
Les cris, les éclats de voix dans le téléphone lui ont rappelé les colères d’alors qui partaient de rien, d’un regard ou d’une blague qu’elle pensait amusante mais qui, ce jour-là, ne passait pas. Mais Michel étant le père de Clarisse, Violette s’est toujours interdit de porter plainte, malgré les supplications de sa sœur. Et puis, de quoi se serait-elle plainte ? Il ne l’avait jamais touchée, après tout. C’était plus subtil. Comme une camisole qu’il aurait passée autour d’elle, et puis ces réflexions sur son physique, sa façon d’être mère, d’être elle-même. Elle avait fini par perdre toute estime, considérant même qu’il avait probablement raison, qu’elle ne valait rien. Qu’elle avait même de la chance qu’il s’intéresse à elle, une pauvre fille, bête comme pas permis, moche, mais moche, et qui ne sait même pas ranger correctement un frigidaire. Aujourd’hui, Violette veut seulement qu’il la laisse tranquille, et qu’il ne s’en prenne pas à Jérôme. Depuis Maryline, il n’a plus qu’un froid mépris pour elle, et c’est tant mieux. Ses emportements sont parfois féroces, souvent cruels, mais ils sont moins passionnés, moins effrayants. Et puis, il adore sa fille, qui n’a jamais fait les frais de ses foudres. Ces présentations ont demandé beaucoup d’abnégation à Violette, et Jérôme ne comprend pas ses angoisses. Pourtant, quand il aura franchi l’espace qui sépare La Garrigue de la route en zigzags qui y mène, elle ne pourra plus revenir en arrière. Il connaîtra les frangines au grand complet, et la maison de son enfance, c’est-à-dire une grande part de ce qui la constitue aujourd’hui. Impossible. Cette maison ne peut pas être vendue, conclut-elle.
Violette se cramponne au volant, ses épaules se mettent à trembler et elle éclate en sanglots désespérés. Seule, au milieu de cette nature si belle, épuisée par la chaleur et la tristesse, elle laisse se déverser des années d’émotions enfouies.
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