Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 23 sur 46

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Frangines

Violette

 

— Tu ne veux pas mettre quelque chose de plus léger ? Tu dois mourir de chaud, fait remarquer Violette.

— Je suis bien, comme ça, répond Mathilde, le nez plongé dans un album de photos très abîmé, qu’elles ont regardé des millions de fois.

Le déjeuner a été très gai. Mathilde a probablement voulu rendre cet instant doux pour sa mère, avant qu’elle n’apprenne la nouvelle de la vente. Pourtant, il le faudrait. Elle a donc revêtu ses plus beaux atours, et elle est redevenue le temps du repas la flamboyante reine Mathilde, moqueuse et si drôle. Cette Mathilde-là, Violette la connaît mieux que personne, pour l’avoir pratiquée toute son enfance, lorsqu’elles n’étaient que toutes les deux. Dans ces moments-là, lorsque les regards admiratifs du monde extérieur exigeaient d’elle une certaine tenue, elle faisait tomber le masque, et redevenait cette fille impitoyable et extravagante qui imitait les adultes comme personne, organisait d’inénarrables concours de pets ou transformait en quelques minutes une chambre d’enfants en salle de bal féerique.

Jeanne a ri à s’en faire mal au ventre. Clarisse en a recraché son eau par les narines, sans que Mathilde ne trouve à y redire. Pia les a toutes regardées avec un mélange d’effarement et d’admiration. Violette a joué le Monsieur Loyal, renvoyant la balle à sa sœur pour que son numéro soit plus brillant encore. Un bonheur brut et authentique a pour un temps réinvesti les murs de La Garrigue. Toutes ont oublié ce qu’elles taisent pour se consacrer aux autres. Et puis les enfants sont allés se reposer dans leur chambre, laissant les adultes finir de ranger et faire la vaisselle. Jeanne a allumé le poste de radio, qui diffusait des vieux tubes des années 1990. Violette s’est trémoussée en rinçant les casseroles dans le gros évier cabossé, Mathilde a continué de balancer mille anecdotes sur leurs cousines, les mamans de son école, leurs connaissances communes. Jeanne souriait et demandant : « Qui, qui ? » La plupart du temps, elle ne sait pas de qui il s’agit. Une telle a quitté son mari pour son stagiaire, une autre a la peau des cuisses pleine de trous après sa quatrième liposuccion, un ami de Raphaël a fait un lifting et changé de lunettes pour détourner l’attention. Personne n’a plus reparlé de Louise qui exagérait avec ses patients et ses mystères. Ça avait occupé une bonne partie des discussions d’avant le repas où, tenaillé par la faim, chacun avait bien failli enfreindre les lois élémentaires de la cohabitation saisonnière en partant discrètement se faire un sandwich en solo dans la cuisine. Et puis Violette a fait chauffer de l’eau, qu’elle a versée dans la vieille machine à piston qui lui fait si peur. Elle a appuyé jusqu’au bout, écrasant courageusement l’épais coussin de café. Puis, elle a posé le tout sur un petit plateau en fer aux bords dentelés qu’elle a apporté dans le jardin. Jeanne en a bu une tasse avec ses deux aînées et est partie se reposer en demandant qu’on la réveille une heure plus tard pour commencer à préparer le couscous qu’ils mangeraient le soir avec du vin rosé rapporté du château d’Estoublon. Raphaël en raffole.

Violette et Mathilde ont souri. Ce souci d’anticipation culinaire de leur mère a toujours été sujet à plaisanterie. On a toujours très bien mangé chez Jeanne, et elle n’a manifestement aucune envie que cela change. Et surtout pas ce soir.

À présent, les deux femmes sont installées sur des transats en toile beige à l’ombre de l’abricotier. Il fait trop chaud pour se mettre au bord de la piscine, et aucune des deux ne semble avoir envie de s’isoler dans sa chambre. Violette joue du bout des orteils avec la bride de ses sandales. Ses ongles brillent au soleil. Mathilde contemple ces pieds bombés et délicats qu’elle a toujours enviés à sa sœur. Elle qui a déformé les siens avec la danse.

— Tu étais au courant ? demande-t-elle finalement à voix basse.

— De quoi ?

— Arrête ! Pour papa. Et Françoise. La maison. Tu étais au courant ?

— Je l’ai su hier.

— Oui, il m’a dit. Il m’a aussi raconté que tu étais allée chez eux.

— « Chez eux… » Françoise n’était pas là. Il fallait bien qu’on se retrouve quelque part. Et puis, j’avais besoin, peut-être, de visualiser là où il habite. Et de le voir, bien sûr. Ça fait un an, quand même. C’est notre père, Mathou.

— Oui, enfin, pour ce que ça représente pour lui… Bon, je dois t’avouer quelque chose.

— Quoi ?

— Je l’ai eu au téléphone, plusieurs fois, cette année. Disons que je n’ai pas complètement coupé les ponts.

— T’es gonflée. Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

— Parce que Louise et toi, vous étiez tellement… remontées. On a fait ce pacte débile, l’été dernier. De ne plus jamais entendre parler de lui. Comme des gamines. Mais la vie, ce n’est pas comme ça. On n’est pas dans un feuilleton ou dans un roman de la Bibliothèque rose. Lui et moi, on a toujours été très proches. Ma psy m’a conseillé…

— Tu as une psy ?

— Comme tout le monde, non ?

— Euh… non. Moi, je n’ai pas de psy.

— Eh bien, tu devrais.

— Pourquoi, tu trouves que j’en ai besoin ?

— Comme tout le monde. On ne fait pas du sport pour maigrir mais pour s’entretenir, être en bonne santé. Il ne faut pas forcément attendre un point de non-retour pour aller voir un psy. Moi, ça me fait du bien, en tout cas.

— Mais, ça fait combien de temps ?

— Oh mais tu m’embêtes ! Je ne sais pas. Un an. Peut-être plus.

— Un an ou plus ?

— Oh, un an. Ça va ? Tu es contente ?

— Pourquoi je serais contente ? Moi, c’est toi mon psy. C’est à toi que je raconte tout. Je pensais que c’était réciproque. Enfin, si on excepte ta merveilleuse meilleure amie Annabelle qui est de si bon conseil.

Violette appuie sur chaque syllabe en souriant. Sa jalousie un peu feinte envers l’autre confidente de Mathilde reste un sujet de plaisanterie entre elles. Sa sœur lui rend son sourire, et fait mine de la boxer « pour de faux » avant de reprendre :

— Bon, mais on va faire quoi ? On en parle à maman ?

— Je ne pense pas que ce soit à nous de lui annoncer, mais plutôt à lui.

— S’il met autant de temps à le faire qu’il en a mis à lui dire qu’il partait avec Françoise…

— Comment ça ? C’est quoi cette histoire ? Tu es au courant de quelque chose ?

— Non, pas vraiment. Mais tu connais des couples qui ne se trompent jamais ? Ça faisait combien… presque cinquante ans qu’ils étaient ensemble ? Il fallait bien que ça arrive. Après, je n’aurais jamais pensé qu’il passerait à l’acte. Généralement, les hommes n’osent pas. Et puis, c’était pratique pour lui. Ses après-midi à la pharmacie, ses soirées bien au chaud à La Garrigue à manger les bons petits plats de maman…

— Mais il t’en avait parlé ?

— Un peu. Pas frontalement.

— C’est dingue, ça ! Et pourquoi seulement à toi ? Vous avez toujours eu vos petits secrets, lui et toi. Je ne comprends pas comment on peut faire des distinctions comme ça entre ses enfants. Je suis bien contente de n’en avoir qu’une seule. Si c’est pour faire souffrir les autres et leur donner le sentiment d’être rejeté dès leur plus jeune âge…

— Tu charries. Et moi, alors ? Maman ne m’a jamais adressé la parole que pour me faire des reproches ou me parler de vous deux. Tu crois que ça n’est pas difficile ?

— N’importe quoi. Elle nous a toujours bassinées avec sa belle Mathilde qui était danseuse à Paris pendant que nous autres, pauvres provinciales, on subissait le quotidien sans broncher.

— Ah bon ? À moi, elle ne disait rien. On s’appelait à peine. J’ai toujours pensé qu’elle s’en fichait complètement. Et puis, quand je revenais les week-ends et pendant les vacances, vous sembliez tous si proches. Vous parliez d’événements auxquels je n’avais pas participé, vous faisiez des plaisanteries que je ne comprenais pas. C’était compliqué pour moi.

— Pour nous aussi. Surtout après. Quand tu es partie…

Mathilde baisse les yeux et triture le tissu de sa jupe en formant un rond avec sa bouche, l’air de dire « oh, ça… ». Violette, elle, continue de la fixer, les sourcils froncés.

— Il va bien falloir qu’on parle de lui. Maman l’a invité à la maison. Elle veut qu’il l’aide pour ses travaux de rénovation.

Mathilde relève brusquement la tête, l’air désemparé.

— Oui, je parle de Laurent, insiste Violette. Suffisamment d’années ont passé pour qu’on puisse à nouveau prononcer son nom. Tu ne penses pas ?

— Si, bien sûr, marmonne Mathilde.

— Pourquoi tu as fait ça ?

La Citroën de Louise fait son apparition en haut de la colline. On entend les pneus écraser les cailloux qui jonchent le terrain. La conductrice klaxonne gaiement, trois coups, en leur faisant un petit signe de la main qu’elles perçoivent à peine, à cause du soleil qui tape en biais sur le pare-brise, et de la saleté accumulée un peu partout sur le véhicule.

— Oh, elle va réveiller Paul ! On voit bien qu’elle n’a pas d’enfant, râle Mathilde.

Puis elles perçoivent le couinement du frein à main que Louise tire énergiquement, la portière qui claque, et la voix grave, puissante, de leur jeune sœur qui les appelle, tandis qu’elle apparaît, échevelée, rouge et souriante, fagotée comme l’as de pique, sa frange brune éclatée comme un pinceau qu’on aurait oublié de rincer. En la voyant, Mathilde et Violette ne peuvent s’empêcher de sourire devant cette furie aussi sensible qu’indélicate en apparence, qui a un beau jour redistribué les cartes de leur couple de sœurs.

— J’ai la dalle ! J’imagine que vous avez déjà tout mangé ? commente-t-elle en se laissant lourdement tomber sur un transat, enfonçant énergiquement ses dents très blanches dans un morceau de pain de campagne récupéré en chemin.

— Ah, Milou… Milou…, fait Mathilde, balançant sa tête de gauche à droite.

— Quoi, « Milou, Milou » ? bafouille-t-elle la bouche pleine.

Violette et Mathilde se lèvent au même moment et collent leurs têtes sur celle de la benjamine, qui proteste pour la forme, postillonnant des miettes en même temps qu’elle éclate de rire.

— Ah non, pas de câlin-sœurs ! Non, attention, mon pain ! Arrêtez !

Derrière elles, une voiture moutarde s’engouffre dans l’allée.

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