Frangines

Adèle Bréau · Chapitre 8 sur 46

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Frangines

Violette

 

 

— Le châtelain ? Mais jamais de la vie !

— Tu rigoles ? Je me rappelle très bien. Tu l’avais embarqué après la soirée blanche et paillettes du 15 août. Je m’en souviens très bien, tu faisais ta crâneuse sous le feu d’artifice à faire des « oh » et des « ah » en mode comtesse, pour lui plaire.

— N’importe quoi…, réplique Violette avec une mauvaise foi évidente. Je te signale que ma fille est à l’arrière, ajoute-t-elle en baissant la voix.

— Je vous entends très bien.

Le nez plongé dans son portable, Clarisse a utilisé le ton laconique et pince-sans-rire qui plaît tant à Louise. Elle adore sa nièce, qu’elle voit pendant les vacances scolaires. Contrairement à Paul et Pia, Clarisse vient à Saint-Rémy chez ses grands-parents depuis qu’elle est toute petite. Quand elle est là, Louise vient parfois séjourner à La Garrigue pour passer du temps avec elle. Elles ont développé une belle complicité qui, avec les ans, ne cesse de s’affirmer. Pendant l’année, Clarisse envoie presque quotidiennement à sa tante des messages sur une des conversations WhatsApp thématiques qu’elles se sont créées rien que pour elles. L’une concerne spécifiquement les artichauts, dont elles sont toutes les deux folles, et regorge de recettes nouvelles et de photos appétissantes. Une autre, sobrement appelée « Plombier », est dédiée aux raies des fesses dépassant grossièrement de la ceinture d’inconnus accroupis, qu’elles capturent çà et là en riant avant de se les envoyer. Sur une troisième, toutes deux dévorant plusieurs livres par semaine, elles échangent sur leurs lectures. Et puis il y a la « fourre-tout », sur laquelle Clarisse a ajouté Jeanne, sa grand-mère adorée, une autre de ses confidentes. L’adolescente y raconte l’école, les disputes avec ses copines et les engueulades entre ses parents, sa difficulté à s’entendre avec sa belle-mère, qu’elles appellent toutes Machine, pour ne pas écrire son prénom. De cette petite sœur, Myrtille, débarquée dans sa vie quelques mois plus tôt, et qui lui fait craindre de perdre le peu d’attention que lui consacre son papa. Jeanne, elle, poste des photos des champs de coquelicots, de lavande, du marché du mercredi, des vidéos de Louise et elle qui lui envoient un peu de la Provence en hiver. À la gare d’Avignon, elles se sont toutes les trois jetées dans les bras les unes des autres. Violette et Clarisse portent encore leurs tenues de Parisiennes. Des jeans trop chauds et des chaussures fermées. Elles ont balancé leurs valises à l’arrière de la Citroën et pris place sur les sièges brûlants et défoncés. Après la belle route goudronnée, Louise a décidé de couper par un chemin de terre-plein caillouteux qui les secoue. Elles ont mal aux fesses mais elles s’en fichent pas mal.

— C’est gentil d’être venue nous chercher, mais ça ne devait pas être maman ? demande Violette, surprise.

— Vous me manquiez trop.

— Menteuse. Et Mathilde, elle arrive à quelle heure ?

— En fin d’après-midi. Quelle plaie, tu ne trouves pas ? Je lui avais pourtant demandé de changer ses billets. Ce serait quand même plus simple que de faire deux voyages dans la journée jusqu’à Avignon.

— Tu as dit « gnongue »

— Pas du tout.

— Clarisse, elle a dit « gnongue », n’est-ce pas ?

— Oui, tu as dit « gnongue ». Avignongue.

— Oh, mais lâchez-moi toutes les deux, puisque je vous dis que je n’ai pas l’accent.

— Bien sûr. Pas l’accengue.

— Bon, Clarissette, retourne photoshoper tes selfies et laisse-nous terminer.

— Oui, tata, répond la fillette en souriant malicieusement.

— Ah non, on avait dit pas « tata ». Il n’y a plus de tata, tu es trop vieille, c’est affreux, ce mot.

— Vous alliez dire du mal de Mathilde ?

— Absolument, alors bouche-toi les oreilles. Donc oui, ta sœur…

— Qui est aussi ta sœur, je te le rappelle !

— … a refusé de changer son billet parce que madame avait prévu d’aller chez l’esthéticienne le plus tard possible avant les vacances pour être nickel, et n’a pas pu avancer son rendez-vous. C’est donc à cause des poils de madame la comtesse que je dois me taper quarante kilomètres supplémentaires ce soir.

— Pourquoi tu ne demandes pas à maman d’aller la chercher ?

— Vous êtes barjos ou quoi ? Maman ne conduit jamais. À part pour faire place Jean-Jaurès-La Garrigue. Et encore, elle a embouti l’aile droite de l’Audi pour la dixième fois la semaine dernière. C’est un danger public. Et puis, elle n’est plus toute jeune.

— T’exagères ! Elle a soixante-cinq ans.

— Soixante-huit ! C’est dangereux pour elle et pour les autres.

— Tu la maternes trop, Milou. Laisse-la vivre un peu.

Louise pile brutalement, manquant de se faire rentrer dedans par une voiture surchargée de vélos dont le conducteur lui jette une pluie d’injures qu’elles n’entendent pas. Même Clarisse a levé le nez de son écran.

— Alors que ce soit clair, les remarques sur maman et la façon dont il faut la traiter, ce qu’elle devrait faire ou ne pas faire, ou encore nos relations trop fusionnelles, je refuse de les entendre pendant ces deux semaines de vacances. Sinon, je rentre chez moi et je vous laisse en famille. Parce que j’en ai jusque-là. C’est toujours ceux qui ne font rien qui se permettent de donner leur avis. Qui était là quand elle a pleuré tout l’hiver ? Qui se tape le courrier administratif parce que c’est papa qui a toujours géré ça et qu’elle n’y comprend rien ? Qui appelle le plombier, le câbleur, qui vient à 22 heures en bagnole réparer la télé qui, pour finir, n’était tout simplement pas sur le bon canal ? C’est vous, peut-être ? Alors quand vous aurez fait le quart de la moitié de tout ce dont je me charge, mal apparemment, je serai prête à écouter vos… suggestions.

— Tu as fini ?

— Oui.

— Je crois que les voitures derrière toi aimeraient avancer.

Prenant conscience de l’embouteillage qu’elle vient de créer, Louise recouvre son calme d’un seul coup, en même temps qu’elle sent monter sa peur familière de déranger les autres. Elle passe la tête par la vitre et s’adresse au conducteur qui s’impatiente en klaxonnant.

— Pardon ! Excusez-moi, vraiment. J’ai un… un petit problème mécanique, mais je repars. Merci, merci pour votre patience.

Un nouveau concert de klaxons exaspérés lui fait rentrer illico la tête dans l’habitacle et démarrer en trombe alors que Violette et Clarisse explosent de rire. Ce qui ne tarde pas à contaminer Louise dont les traits finissent par se détendre.

— Non mais tu me comprends ? reprend-elle timidement.

— Évidemment, ma Milou. Excuse-moi, je ne dirai plus rien.

— Mais si, vas-y. Toi, c’est pas pareil. Tu viens plus souvent. Et il y a Clarisse. Non, c’est Mathilde.

— Je te conseille de baisser la garde. Sinon tu vas te prendre la tête dès son arrivée. C’est les vacances, profite. Essaye de ne pas penser à tout ce qui t’énerve chez elle, et de prendre le meilleur de chacun. On n’a qu’une vie, après tout, et peut-être plus beaucoup d’étés ensemble.

— Eh bien, c’est gai. Pourquoi tu dis ça ?

— Pour rien, mais tu as déjà vu trois vieilles sœurs qui passent leur mois d’août en famille ?

— Non… Mais pourquoi, d’ailleurs ?

— Probablement parce qu’il y en a toujours une qui en décapite une autre avant.

— Arrête.

Louise sourit malgré elle. Violette sait toujours la dérider en lançant une petite pique bien sentie. D’ailleurs, elle a transmis son humour nonchalant à sa fille, et ça n’est pas la moindre des qualités dont Clarisse a hérité de sa mère.

— Et ton Jérôme, alors ? Il arrive quand ?

— Vendredi soir. Il termine un chantier à Arles, puis il viendra en voiture. Il en a pour à peine une heure.

— T’as peur ?

— Un peu. Vous serez gentilles, hein ?

— Évidemment, qu’est-ce que tu crois ?

— Avec Michel, c’était pas évident.

— C’était il y a quinze ans, Violette ! J’étais une gamine. Et c’est vrai qu’il était…

— Je vous entends.

— D’accord, on reprendra cette conversation ce soir à l’apéro. En attendant, vous allez être ravies d’apprendre que je vous emmène directement à l’Intermarché.

— Oh, non ! gémissent en chœur la mère et la fille, croyant à une blague de Louise.

— Et si. Maman a demandé qu’on fasse de grosses courses pour la semaine, on lui doit bien ça. En plus, tata Mathilde m’a fait une belle liste de produits bios pour sa petite smala. Tu t’en occupes, Clarissette ? Ou tu préfères gérer tout ce qui est PQ, savons et packs de lait ?

— Oh l’angoisse…

— Hé, c’est les vacances, les filles ! Souriez, on n’a qu’une vie !

En disant cela, Louise s’engouffre en deux coups de volant précis dans la dernière place de l’immense parking plein à ras bord de vacanciers en short et tongs venus, comme elles, se ravitailler dans ce hangar climatisé, perdu au milieu d’un décor de carte postale.

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