La bouche pleine
Mardi 29 novembre - 18 h 46, au bar où y a des huîtres à une piasse.
Traduction :
J’ai mis le mot féministe dans ma description pour éloigner les plus tatas, mais j’ai quand même ajouté que j’étais là pour avoir du fun, pour pas trop turner off les quelques utilisateurs potables de l’app’, et qu’ils sachent que je suis down pour baiser, si ça adonne. Pas si farouche que ça, la féminisss’, hen ?
Brûle ma brassière, baby.
Mardi 29 novembre
18 h 46, au bar où y a des huîtres
à une piasse.
J’attends impatiemment Julianne qui devait passer chez elle après le travail pour aller chercher sa coupe menstruelle, avant de venir me rejoindre pour manger deux douzaines d’huîtres de pauvres. Je suis presque toute seule au bar, qui vient d’ouvrir, et je bois un bloody extra- spicy- extra-‐ cornichon en regardant par la grande fenêtre qui laisse passer les rayons du réverbère du coin de la rue. On est même pas encore en décembre et je m’ennuie déjà du soleil. L’hiver va être long.
Le serveur, un pic à lunettes au toupet à la Dolan, s’affaire autour de moi. Je sens qu’il veut attirer mon attention, mais j’essaie d’éviter son regard. Je veux juste boire mon cocktail trop salé en silence. Il s’approche et me demande pour une deuxième fois si mon drink me plaît.
— Hum, oui, oui. Il est encore super bon, merci !
— S’cuse- moi, j’veux pas te gosser, c’est juste que j’t’ai vue sur Tinder, tantôt.
— Sur l’app’ ?
— Non, j’veux dire, j’t’ai vue utiliser Tinder quand j’t’ai apporté ton verre.
— … et ?
— Ben, on a déjà matché. Ça se peut- tu ?
— J’pense pas, ça fait comme deux minutes que j’l’ai réinstallée.
— Ah ouais, tu rembarques sur le cheval ?
Il me fait un clin d’œil. Je baisse les yeux vers la branche de céleri qui dépasse de mon verre. Pas moyen d’avoir la paix trente secondes, quand t’es une fille toute seule accotée au bar, crisse. J’aurais dû y penser pis m’apporter un livre.
— … ouais, on peut dire ça, I guess.
— En tout cas, j’suis célibataire. J’dis ça de même !
— Okay, euhm, cool, mais là j’attends mon amie…
Une joke plate ou deux plus tard, devant mon désintérêt que je veux flagrant, il finit par me sacrer patience. Je serai discrète, à l’avenir, avec mon app’ de célibataire dans les lieux publics.
Julianne pousse finalement la porte du bar et vient s’asseoir sur le tabouret à côté du mien en enlevant son long manteau en laine grise.
— Esti qu’y fait frette ! On va ben mourir, cet hiver.
— Yep.
Elle me donne deux becs sur les joues, comme si ça faisait plus que trente- cinq minutes qu’on s’était pas vues.
— Faque, qu’est- ce que tu voulais me montrer ?
— J’avais une surprise, mais là j’suis pu’ sûre que c’est une bonne idée.
— Ben là… shoot.
— Okay, c’est juste que, ben, j’ai décid…
— Attends, attends ! J’vais aller faire pipi ! J’reviens.
Elle s’éclipse et je finis d’un trait mon verre. Sans perdre une seconde, le barman vient me l’enlever des mains.
— J’t’apporte autre chose ? C’est sur mon bras.
— Euh, j’sais pas là, j’peux payer…
— J’insiste !
— Okay euh, j’vais prendre une bière blonde avec un chaser de Clamato.
— Pis ton amie ?
— Tu l’offres aussi ?
— J’me sens généreux, pour deux belles filles comme ça…
J’suis trop cheap pour refuser, alors j’essaie de pas eyeroller à en faire rougir mon optométriste et je souris. Ce qu’on ferait pas pour économiser quinze piasses. Je lui commande aussi une couple de mollusques et il s’éloigne, fier de son coup, alors que Julianne se rassoit sur son siège.
— T’as commandé pour moi ?
— Oui ! Le serveur nous offre nos drinks parce qu’on est dont chix. Pis parce qu’il m’a espionnée pendant que j’utilisais Tinder et qu’il pense qu’on m’achète au jus de tomates.
— Free drinks avant dix- neuf heures ! T’es en feu, ma chum. Pis arrête donc de chialer, prends ça comme un compliment.
— Y a pas moyen de boire un verre tranquille !
— Ben là, c’est quoi le problème ? T’es célibataire, il est cute, pis il te paye un verre. Qu’est- ce t’as à chigner ?
— J’sais pas, j’me sens envahie…
— Ma farouche, va !
Je ravale mon malaise. Le serveur nous apporte deux blondes et deux contenants de jus de tomates et de palourdes. Il réitère d’un clin d’œil suave. On fait clinquer nos pintes et on s’enfile une grosse gorgée avant de verser quelques onces du liquide salé dans nos verres.
— Attends, t’as dit Tinder ? Tu t’y es remise ? Y était temps, fille !
Entre deux huîtres bien arrosées de jus de citron et de Tabasco, que le serveur nous a apportées en précisant que c’est un aliment qu’on dit aphrodisiaque, Julianne, bien emballée, décide que c’est le temps de me trouver quel ques matchs. Elle fait défiler les Guillaume pis les Vincent sur l’écran de mon téléphone à la vitesse de l’éclair.
— Oh my god que j’m’ennuyais pas de ça ! Le monde est laiiiiite !