La bouche pleine
Mercredi 14 décembre - 16 h 20, au chalet.
Mercredi 14 décembre
16 h 20, au chalet.
Lasse, molle comme de la guenille, déboussolée. La réalité m’est revenue comme un coup de poing dans ’face la seconde où j’ai ouvert les yeux. Je me trouve tellement conne. Voir que je l’ai pas vu venir. Voir qu’hier, comme une vraie épaisse, je lui envoyais des photos de mes boules. Je me sens dégueulasse de l’avoir laissé être la seule affaire qui me donnait encore un peu de jus. Pathétique. Tellement pathétique. Ça m’apprendra. J’ai honte.
J’essaie d’appeler Louise, pas de réponse. À court d’options, j’essaie même d’appeler Shanie, pas de réponse non plus. Le monde travaille, I guess. Je vois que Julianne est en ligne. J’aurais tellement envie de tout lui raconter, qu’elle me dise que c’est juste un motté.
Je prends une longue douche chaude. Ça aide un peu, comme si l’eau brûlante m’enlevait une couche de crasse de corps et d’âme. J’ouvre une des deux bouteilles de blanc qui me reste et me verse un grand verre. J’envisage de me faire le tartare, la recette de Ricardo que j’avais prévue pour notre souper, mais c’est trop triste. I can’t. Du tartare, ça se mange pas tout seul. C’est comme de la raclette ou de la fondue. J’ouvre le pot de cornichons surs achetés pour l’occasion pis coupe quelques tranches de pain baguette : ça me servira de souper. Ça, pis ben du vin.
Je tourne en rond dans le chalet. J’ai rien à faire sauf ruminer. Tout me rappelle les plans que j’avais en tête pour moi et Pete : fourrer devant le foyer, fourrer dans la chambre, fourrer dans la cuisine, fourrer dans la douche, fumer un joint dans la véranda, fourrer dans la véranda. Sacrament. Tout ça pour un gars qui finalement me voit comme une chum de fille. Je dois être naïve, niaiseuse, tarée, quelque chose, parce qu’entre lui qui me fait un riz frit dans sa cuisine pis qui m’envoie une vidéo de sa graine en gros plan, je l’ai pas vue arriver, cette déclaration d’amitié là. Mêlé. Mêlé. Fuck off. T’es mêlé quand tu downloades TikTok ou quand tu fais tes impôts, pas quand une belle fille t’intéresse, qu’elle est smatte, drôle, qu’elle te rushe pas, qu’elle a envie de te baiser n’importe où, n’importe quand. T’es- tu cave, crisse ?
Je finis ma bouteille devant la télé, la tête complètement ailleurs. J’essaye de me masturber sur le sofa, mais je suis trop pissed. Ça marche pas et ça me rend encore plus frue. Louise finit par me rappeler, mais ça me tente pu’ de parler et j’ignore son appel. Je sais déjà ce qu’elle va me dire, de toute façon. Que notre génération Tinder a donc pas d’allure, que c’était plus facile avant, que je devrais dater des sportifs au lieu d’artistes poteux. J’ouvre ma dernière bouteille. J’ai le droit, je suis au chalet et il est passé vingt heures.
Je décide d’écrire à Julianne, malgré tout. Rien à propos de Pete, obviously. Je suis pas conne. Mais j’ai envie de tendre une perche, qu’elle sache que je m’en crisse pas. Pis j’ai besoin de savoir, moi aussi, qu’elle care, qu’elle va finir par se défâcher. Je rédige mon message dans les notes de mon téléphone avant de le lui envoyer. Je veux peser mes mots, que ce soit parfait, bien dit. Le vin m’aide un peu. Ça me prend quelques minutes avant d’arriver à quelque chose qui, je pense, a de l’allure.
Allô Ju. J’espère que tu vas bien. J’m’excuse pour mon comportement, durant notre dernière conversation.
La vérité choque, j’pense ben. T’as raison : j’ai un problème. J’ai de la misère à séparer les affaires, dans ma tête, à remarquer ce qui se passe autour de moi quand j’ai le cerveau à spin à cause de trucs… souvent de gars, je l’admets.
J’t’aime pis j’veux que tu saches que ton message est pas tombé dans l’oreille d’une sourde. J’vais travailler d’autant
plus fort pour être une meilleure amie, une meilleure humaine.
J’suis désolée de pas avoir été là pour toi quand t’en avais besoin. J’espère qu’on pourra se jaser bientôt.
Love you mon loup. xxx
Elle voit mon message presque instantanément, mais ne répond pas.
J’ai le motton. Je suis soûle et toute seule. J’ai un serpent dans la gorge qui me descend jusque dans la poitrine. J’ai besoin de quelqu’un, quelque chose, je sais pas, n’importe quoi. Je fais donc ce que toutes les filles à l’ego en miettes font et je redownloade Tinder.
J’ajuste mes filtres. On est à la campagne, y aura personne à moins de trente kilomètres de moi. Je swipe mécaniquement, en buvant mon fruité et vif à grosses lampées. Des Charles qui font de la randonnée avec des bâtons de marche, des Simon charpentiers- menuisiers mal rasés, des Matthias qui posent fièrement avec des car casses de chevreuil. Je dois passer mon pouce sur mille faces, j’ai mal à la main et j’ai le temps de finir ma bouteille avant de tomber sur un Mathieu, pompier, trente- huit ans, pas trop pire. À vingt-‐ trois kilomètres. Sur son profil, une photo de lui à la pêche tenant fièrement un gros poisson devant la caméra, une photo de lui lors d’un saut en parachute, une photo pixellisée de lui en suit mal coupé, probablement à un mariage ou un bal de finissant. Six pieds, selon sa description. Il ferait la job. Je glisse mon pouce à droite sur l’écran. C’est un match.
J’entame la conversation tout de suite, sans réfléchir et il répond presque aussitôt. On jase sommairement. Oui, ça va. Oui, j’habite à Mont réal. Oui, j’suis dans l’coin. J’ai un chalet. Tu veux- tu venir boire du vin avec moi ? Cool, emmène une bouteille. Je lui donne mon adresse. Tant pis s’il s’avère un tueur en série. Je pense à Elles étaient cinq, pis je me dis que si on me retrouve ligotée, violée et tuée dans le bois, y en a un qui va se sentir crissement mal de pas être venu manger du tartare, ce soir. Kin toé.
Il sera là juste dans trente- quarante- cinq minutes. Je trouve ça long. Je passe par la salle de bain, évaluer les dégâts. J’ai les yeux creux, je pue de la yeule. Je me brosse les dents, passe une débarbouillette mouillée entre mes cuisses et emprunte le déo de Louise qui traîne sur le comptoir. Un peu de blush, un peu de mascara, merci, bonsoir.
Je retourne dans la cuisine, m’ouvre une bière qui goûte l’eau ; c’est tout ce qui me reste d’alcoolisé. Je me rappelle que, la veille, j’ai acheté un treize onces de vodka pour me faire des bloodys. Je prends la bouteille dans le congélo et mélange une bonne partie à ce qui reste de jus, directement dans la cruche de plastique. J’ingère le tout rapidement, pour me donner du courage et m’empêcher de penser que maudit que c’est cave ce que je suis en train de faire. Pour trois mille raisons, mais d’abord parce que je suis ben trop paquetée. Il va sûrement s’en rendre compte et revirer de bord. C’est pas super hot, une fille en vieux legging avec les deux yeux dans le même trou.
J’entends finalement une voiture se stationner dans la cour. Il a fait ça vite, mon pompier. Quelques instants plus tard, il cogne à la porte, sur le côté du chalet. Je lui ouvre, bière à la main, en tentant de pas tituber.
— Allô ! Enchanté, moi c’est Mathieu.
Il me tend une bouteille de Wallaroo Trail chaud en retirant ses bottes.
— Salut, Mathieu ! Ça, c’est mon chalet. J’vais nous servir un verre.
— J’mets mon manteau où ?
— Où tu veux.
Je lui mets rapidement une coupe remplie entre les mains.
— Ah, mais il est chaud, t’aimes pas mieux qu’on le mette dans le frigo, un peu ?
— Veux- tu un cube de glace ? Moi, j’m’en fous.
— Ah, nonon. C’est beau. Y est cool, ton chalet !
— Pour être franche, c’est à ma mère. Pas à moi.
— M’semblait.
— Quoi, j’ai l’air trop pauvre pour avoir un chalet ?
Il rit.
— Ben non, mais ça court pas les rues, les proprios de vingt- six ans, à Saint- Denis.
— Ah !
On s’assoit sur le sofa, devant le foyer. Je le trouve pas particulièrement beau. Il est environ grand comme moi – six pieds mon cul ! – et il a du gel dans les cheveux, mais il a un beau sourire. Pis il a l’air propre de sa personne. Je lui donne ça. On boit notre verre en échangeant des platitudes. Ça me tente vraiment pas de l’entendre parler ni de sa caserne, ni de ses rénovations, ni de son bateau. Je perds le fil de ce qu’il me raconte, anyway. Ma tête tourne.
— En tout cas, c’est pas ce soir que j’pensais boire du vin avec une belle fille comme toi…
Bon. Vas- y, mon homme, déguédine, avant que je m’endorme. Ou que je vomisse.
Je fais semblant d’être touchée par son compliment. Merci, merci. Je m’approche de lui et je l’embrasse. Notre french est maladroit, comme si nos bouches se comprenaient pas. Je mets pas de langue, il en met trop, on s’embrasse pas du bon bord, ses dents cognent les miennes. Il a pas l’air de s’en rendre compte, alors je dis rien et j’endure sa langue sur mes gencives.
Ses gestes sont secs, comme trop calculés. Il m’enlève mon t- shirt et est surpris de découvrir que je porte pas de brassière. On est au chalet, mon ami. Il retire sa chemise et je m’occupe du reste de mon linge. Il se lève, défait sa ceinture, descend son pantalon (des jeans foncés évasés) et garde ses boxers. Il a la décence d’enlever ses bas. Moi, je suis déjà complètement nue. Il tente un doigtage approximatif, auquel je réponds pas vraiment autre chose que : As- tu des condoms ? Oui, dans son manteau. Il se lève pour aller en chercher un et revient rapidement, cul nu. Il l’enfile et, aussitôt grayé, je l’empoigne puis l’embrasse à nouveau – je dois être maso ou je sais pas. Il crache dans sa main, se lubrifie le pen’ et me pénètre d’un seul coup. Je couine. Et là, la machine part. Il me martèle comme si la Terre allait arrêter de tourner s’il me piochait pas assez. Il a les dents serrées, les yeux à demi fermés. Il prend appui sur l’accoudoir du sofa d’une main et sur ma clavicule de l’autre. Ça me fait mal, mais il ne semble pas remarquer la pourtant très évidente grimace de douleur qui déforme mon visage, trop absorbé par son va- et- vient olympique. Je suis une fleshlight. Il se masturbe dans mon corps. J’ai même pas l’énergie de lui dire d’essayer autre chose. Il lâche un ah ouais, fuck ouais puis, sans me demander si ça me tente ou pas, me prend au cou. Ses doigts encerclent ma gorge et la peur me prend aux tripes. Je tasse difficilement sa main et repousse son corps penché sur le mien, puis prends les grands moyens pour qu’on en finisse au plus sacrant sans devoir tout arrêter. J’ai pas envie de dealer avec ça, s’il entend pas mon non. Si lui, il a envie de continuer pareil, même si moi ça me tente pu’ pantoute. Je me retourne donc pour qu’il me prenne en doggy style, truc infaillible pour faire venir un gars en moins de deux sans lui voir la face. J’aurais dû y penser : il m’agrippe une poignée de cheveux et me tire vers lui d’un geste brusque. Aouch, tabarnak. Je lâche un grognement de frustration qu’il doit prendre pour du plaisir et il jouit en lâchant un long fuuuuuuck. Il sort de ma personne et s’évache sur le sofa, les pattes écartées. Damn, c’était fou ça, qu’il dit.
Un gros trois minutes de fun pour notre amateur de pêche à la truite.
Je me rassois aussi, trouve mon t- shirt et mes bobettes, lui dis que je dois aller aux toilettes. J’apporte mon cellulaire avec moi. Dans le miroir, je me regarde et je m’écœure. Je fais semblant d’avoir fait pipi en tirant la chasse d’eau, me recompose un brin et je sors. Il a fini de se rhabiller.
— Eille, j’veux pas te rusher, mais j’viens de recevoir un message texte de ma mère. Elle s’en vient.
— Ta mère arrive au chalet à trois heures du matin ?
— Eum, ouais. ’Était dans un party. S’cuse, j’aurais dû te le dire avant.
— Un party un mercredi ?
— Yep !
— Ah euh, ben okay. J’comprends.
Il enfile son manteau et ses bottes. Eille c’était cool, on se rappelle, merci pour le vin. Deux becs sur les joues. Je ferme la porte en vitesse derrière lui. J’entends ses pneus sur la gravelle.
J’espère secrètement qu’il va lutter un chevreuil on his way home.
Tout s’est passé si vite. Une heure et demie, top chrono. J’ai le tournis, mal au cœur. Je m’accroupis devant la toilette, entre deux doigts jusqu’au fond de ma gorge et me fais vomir. Encore. Encore. Jusqu’à ce que j’aie pu’ rien au creux du ventre, sauf le sentiment d’être un déchet. Je me fais couler un bain. Habituellement, l’eau jaunâtre non filtrée du chalet m’écœure, mais là, je m’en crisse. J’ai besoin de chaleur. Je remplis le vieux bain gris peu profond et je me plonge du mieux que je peux dans l’eau bouillante. Je mets ma tête à moitié sous l’eau, les oreilles submergées. Je me dis que c’est pas full prudent, c’est tellement calme, je pourrais m’endormir et mourir. La chaleur du bain fait battre mon cœur plus vite. Je sue. J’empoigne le pain de savon et me frotte des pieds à la tête, en insistant sur ma vulve pour qu’il me reste zéro trace du passage de l’autre tata. Urgh. Quelle idée de marde. Je veux faire comme si c’était jamais arrivé. Personne le sait, c’est jamais arrivé. C’est jamais arrivé.
Je sors du bain et m’emmitoufle dans la robe de cham bre lourde de Louise. Les cheveux mouillés, je m’installe dans le lit devant l’écran de mon cell, craqué à cause de mon excès de rage de ce matin. J’ouvre Messenger et je vois que Julianne m’a répondu. Mon cœur bondit. Je dois lire le message avec un œil fermé, sinon tout est flou.
Allô Camille ! Merci pour ton message. J’suis contente que tu te rendes compte que ç’a
pas full d’allure, ton affaire.
C’est pas la première fois que ça t’arrive, pis j’sais que tu le sais.
J’arrive à voir les efforts que
tu fais, mais c’est peut- être pas assez ? J’te sens de plus en plus angoissée… Ça me fait de la peine pour toi, mais j’pense que j’ai besoin de prendre un peu de recul. On a été un peu soudées l’une à l’autre dans les dernières années, et j’pense qu’on est peut- être tombées dans des mauvais patterns.
J’t’aime aussi pis j’te promets qu’on s’en parle de vive voix bientôt. Prends soin de toi,
okay ? xxx