La bouche pleine

Elisabeth Massicoli · Chapitre 1 sur 57

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La bouche pleine

Dédicace

Hey dad, check ça, j’l’ai fait.

OceanofPDF.com

Vendredi 25 novembre

12 h 27, à la cafétéria des bureaux de GDC.

 

— Voyons, Ju, sacrament.

— Quoi ?

— Attends donc deux secondes avant de t’énerver l’poil des jambes.

Elle me lance une tomate cerise et mange d’un trait une énorme bouchée de sa salade pleine de croûtons pas santé pantoute.

— Tu comprends pas, regarde- le !

Elle dégaine son téléphone et me montre une à une les photos floues semi- artistiques de son nouveau match Tinder, petite tuque roulée en haut des oreilles et lunettes rondes comprises. Y en avait eu tellement, des supposés matchs parfaits, au cours des deux dernières années, que j’aurais pas pu en nommer trois par leurs prénoms, même si ma vie en dépendait. Je me souvenais vaguement du chef- cochon, du Saguenéen- précoce, de la Parisienne- en- vacances, du voisin- cute- pis- pratique- mais- finalement- en-‐ couple, du roux- bisexuel, de l’avocate- trop- cheap…

— Non, mais lis sa description, Cam ! Pas de fautes d’orthographe, pas de citation quétaine. Il a zéro photo en chest pis son miroir de salle de bain a même l’air propre !

— Meh.

— T’es pessimiste.

— Le dating pool de Mont réal, moi, j’y crois juste pu’. Sorry !

— Lis donc notre conversation.

Elle m’écrase son cellulaire dans la paume. Je fais rapidement défiler leur échange, qui ressemble à tous ceux qu’elle m’a fait lire auparavant. Je me retiens de soupirer.

Même si ça me tape souvent sur les nerfs, j’envie l’enthousiasme de Julianne. Elle est encore capable de trouver le bon dans le monde, sans grand effort. À côté d’elle, j’ai l’impression d’être une vieille mégère aigrie, pas capable de guérir de ses blessures du passé.

Je suis célibataire depuis deux ans. Elle aussi. Mon dernier chum était un musicien menteur, alcoolique et, je l’avais appris sur le tard, cocaïnomane. Après presque trois ans de vie commune, ses niaiseries avaient fini par ruiner ma santé mentale – déjà fragile après la mort de mon père. À bout de souffle, je l’avais crissé là, j’avais ramassé mes affaires et je m’étais trouvé un petit trois et demi près de la rue Masson, la tanière dans laquelle j’avais essayé de reprendre mes esprits. Avec du recul, je pense que mon break- up avait donné le courage, pas longtemps après, à Julianne de laisser son chum : un tata menteur, alcoolique et cocaïnomane, lui aussi. Semblerait que c’est pas ce qui manque, des wannabe artistes poudrés pas fiables, dans notre belle métropole.

Elle et moi, on s’était donc ramassées à découvrir la vie de jeunes femmes professionnelles célibataires ensemble. On était passées de simples collègues à siamoises attachées par la hanche, ou presque. La première année avait été difficile, mais divertissante. Jaser, boire, danser, rire, swiper, frencher, fourrer. Pis pleurer, souvent, après le verre de trop. C’est d’ailleurs Ju qui m’avait poussé dans le cul pour que j’aille consulter un psy quand la solitude avait repris le dessus et que brailler était devenu mon activité préférée.

Au fil des mois et des matins à rentrer travailler avec un mal de crâne post- brosse assez solide, on avait rencontré une ribambelle de gars qui s’en foutaient trop ou pas assez, qui nous refilaient le bill, qui avaient rien à dire, qui se la fermaient pas, qui baisaient mal, qui mentaient, qui ghostaient, qui textaient pas, qui mansplainaient, qui nous donnaient une chlamydia. Avec, une fois de temps en temps, une perle rare qui nous allumait les papillons dans le bas du ventre pendant une couple de semaines, avant de se remettre avec son ex ou de déménager en Arizona.

Un an presque jour pour jour après avoir downloadé Tinder, j’avais décidé de supprimer l’app’. Le vase avait débordé après ma dernière date avec un ingénieur de trente- trois ans qui, en pleine session de neckage sur mon sofa, m’avait demandé sans plus de cérémonie de le crosser avec mes pieds. Ça m’avait coupé l’envie drette- sec de continuer cette succession sans fin de rencontres weird qui menaient jamais à rien. Depuis, près de trois cent soixante- cinq jours plus tard, j’avais pas baisé. Julianne, elle, continuait allègrement de swiper.

Je la critiquais souvent, dans sa face ou dans son dos, pour sa façon de passer d’une personne à l’autre sans que son cœur fripe, mais, dans le fond, je la jalousais – comme on jalouse la première fille qui fourre, en secondaire trois. Je m’haïssais de la juger, mais je trouvais pas ça fair. C’était comme si son break- up à elle l’avait moins maganée, lui avait donné un coup de pied dans le cul qui la faisait rayonner. Moi, j’avais l’impression de m’être fait rouler dessus par un truck rempli de mes décisions mal éclairées, prises quand j’étais mêlée, endeuillée, et sous l’influence d’un humain toxique qui m’empêchait de penser à autre chose qu’à lui. Mon père était mort un peu plus d’un an après ma rencontre avec mon ex, alors que je commençais tout juste à comprendre à quel point il était malsain. Je m’étais écroulée de peine, et accrochée à lui, ma bouée pleine d’épines, trop faible pour faire quoi que ce soit d’autre. En bon vautour, il avait profité de ma détresse. S’en étaient suivies deux années d’enfer, de manipulation, de colère, de crises de jalousie, de pleurs, de me naces, de violences. De solitude et de honte, aussi. Étonnam ment, c’est quand j’avais découvert qu’il m’avait trompée – avec une petite chanteuse punk de dix- neuf ans – que j’avais mis la clef sous la porte. Mon ego était égratigné en ta’, mais encore là, malgré tout, sous toute la mar de et les insultes. Deux années et des poussières après l’avoir quitté dans un vacarme de cris et de larmes, je me sentais encore comme si j’essayais de réapprendre à marcher, à peine sortie d’un coma artificiel dans lequel je m’étais moi- même plongée à l’aide de nombreuses bouteilles de vin.

J’essayais quand même de pas trop être rabat- joie quand je parlais à l’enthousiaste Julianne, en tout cas la plupart du temps. Mais la pô- fine en moi était contente, genre un tout petit peu, quand ses histoires marchaient pas. Au moins, dans ce temps- là, on avait mal ensemble.

— Okay, faque ça nous prend juste ça, ast’heure ? Qu’un gars soit capable d’aligner une couple de phrases sans nous parler de sa rock hard graine ?

— Tu gosses. Tu devrais vraiment réinstaller Tinder, t’es due pour une baise.

— I’m good, merci. J’suis bien avec moi- même.

— Pis avec ton vibrateur.

— Of course, jamais sans.

— T’es conne. Bon, faut retourner travailler, là…

Julianne jette ce qui reste de nos lunchs, puis appuie sur le bouton de l’ascenseur qui nous ramène au quatrième étage, où se trouvent nos bureaux.

— Pour vrai, j’sais pas comment tu fais. Moi, après trois semaines d’abstinence, j’vire folle ! Suffit que j’ovule pour avoir le goût de baiser le chauffeur de bus.

— J’pense que c’est comme la drogue : quand t’as passé la phase de désintox, ça va.

— Mais t’as pas envie, des fois, qu’un gars te rentre dans le mur ?

— Ben, oui. Ça m’arrive.

— Remets- toi donc à la chasse, d’abord.

— Non, j’tannée. De toute façon, j’frenche en masse.

— Okay, frencher des filles à la Taverna parce que t’es rendue à ton cinquième gin- tonic, ça compte pas. Surtout que t’as même pas l’intention de te les ramener, t’es juste une agace.

— J’devrais peut- être essayer. Sortir avec des filles, m’semble que ce serait moins compliqué.

— Aaaah, ben oui. L’homosexualité rend les vies plus simples, c’est connu !

— Niaiseuse. Penses- y : on pourrait sortir ensemble.

— T’es pas mon genre. Trop chialeuse.